Notes et réflexions sur la vie de saint Thibaud
Maurice COUDERT
Mise à jour du 14-09-2010
Approche, à bâtons rompus, par le document et le témoignage, du personnage de saint Thibaud de Provins, jeune noble du XIème siècle, qui se lança à corps perdu avec son socius Gauthier à la recherche du Christ par l'aventure de la route et la voie érémitique.
LES SOURCES ECRITES
1 – La « VITA » latine fut rédigée sur parchemin entre 1066 et 1073 par Pierre de Vangadice, compagnon de Thibaud et moine bénédictin camaldule, pour accompagner la demande de canonisation de l'ermite Thibaud de Sajanega au pape régnant Alexandre II. Cette demande était appuyée par les cardinaux Pierre Damien et Mainard de Silva Candide, membres de la Curie Romaine, et le peuple de Vicence. La première date est celle de la mort de Thibaud à l'ermitage et la seconde, celle de l'année de sa canonisation, proclamée à Rome, sept ans après sa mort, par Alexandre II : la bulle de canonisation a été retrouvée. Monseigneur Mistrorigo, entre autres, la présente dans l'ouvrage qu'il a écrit en 1950. La « VITA » de Pierre de Vangadice, écrite entre 1066 et 1073, s'est perdue, semble-t-il, mais, par chance, nous en possédons des copies rédigées dans les scriptoria des abbayes contemporaines, telle par exemple la « VITA » de l'abbaye normande de Saint-Evroult-en-Ouche (XIème siècle) considérée par les Mauristes de Mabillon comme le texte original de Pierre de Vangadice, conservée et consultable dans le manuscrit 10 d'Alençon (fol.110-119 r) ou numérisée, à l'Institut de Recherche et d'Histoire des Textes de Paris, organe du CNRS. Ces copies de la « VITA » de Pierre de Vangadice dans les abbayes, démultipliées, ont généré au Moyen Age des œuvres en langues populaires (romanes), très prisées par le public, comme par exemple celle (française) du manuscrit 17229 (folios 230d-233b) de la Bibliothèque Nationale de Paris, étudiée par Nicolaon, ou la « VITA » versifiée (française) de Guillaume d'Oye, écrite en 1267, en 1058 vers alexandrins et consultable à la BNF dans le manuscrit 24870 (fol.68-88) étudiée par Hill (Etats-Unis). Les Italiens, par l'intermédiaire de Roberto Ravazzolo, viennent de traduire (2004) l'une de ces vita latines des origines retranscrite par le chartreux Surius vers les années 1580, qui pourrait être de source différente de celle de Saint-Evroult-en-Ouche, mais qui en est très proche par le libellé, « De Probatis sanctorum historii »s (T3, pp.986-990 BNF) et diffusée par les Bollandistes. Il faut également signaler la présence, à la Bibliothèque Mazarine de Paris, d'une autre de ces vita latines de saint Thibaut du XIème siècle, sortie de l'atelier de copie de l'abbaye clunisienne Saint-Martin-des-Champs (ms 1710, BNF). Ces deux dernières vita sont, à juste titre, considérées par les spécialistes comme les copies originales de la VITA de Pierre de Vangadice, à l'égal de celle de Saint-Evroult-en-Ouche. Ils leur adjoignent, de plus, la « VITA » latine de l'abbaye Saint-Laurent de Liège, de facture assez semblable.
2 - « Le MONTAIGU de saint Thiébaud » du belge Jamotte fut publié en 1669. Cet ouvrage résultant d'un témoignage et de recherches sérieuses sur saint Thibaud a fait école en son temps et les historiens lui ont fait référence (même les écrivains italiens comme Monseigneur Mistrorigo, ce n'est pas peu dire !). Cependant les recherches ont évolué depuis et il est nécessaire aujourd'hui de consulter d'autres ouvrages pour rajeunir et élargir les connaissances sur le sujet.
3 - Les « ACTA SANCTORUM » des Bollandistes de 1709 (pp 588-606). S'appuyant sur Jamotte, des sources nouvelles et surtout sur la « VITA » de Surius qu'ils reproduisent intégralement, ils composent, en latin du XVIIIème siècle, une information très précise sous le titre « DE S. THEOBALDO PRESB. EREMITA » en 18 pages de leur encyclopédie sur les saints. Ils sont le plus souvent cités pour leurs connaissances universelles et leur travail de jésuite, mais ils restent liés à leurs investigations du moment. On doit ajouter les « ACTA SANCTORUM » des Mauristes de Mabillon de 1701 (pp.156-182, VI, II) qui consultent et publient la « VITA » de Saint-Evroult-en-Ouche, y intercalent des textes tirés de manuscrits médiévaux (ms Ménard) ou des informations nouvelles, issus d'autres abbayes, découvrent des documents très anciens (Monseigneur Allou, note18) sur la translation des restes de saint Thibaud à Vangadice (1074) et en France (1075), les traduisent et les publient en version latine. La recherche essaie de retrouver ces textes originaux dont certains pourraient être écrits en langue vernaculaire.
4 – La « VIE DE SAINT THIBAUT, prêtre et ermite, patron de la ville de Provins » de Monseigneur Allou est parue en 1873. Cet ouvrage, d'une rigueur scientifique remarquable, a été écrit après enquête rigoureuse sur les sites théobaldiens, s'inspirant en ce sens de Jamotte. Cet évêque de Meaux, natif de Provins, s'est enthousiasmé pour le personnage de son lointain compatriote, bien connu à Provins de par ailleurs. Toutes ses informations, fort pertinentes, sont tellement bien étayées (étudier particulièrement la partie des renvois) qu'il n'y a rien à redire et que nos recherches actuelles sur le sujet ne peuvent que confirmer ses dires ou ses intuitions. Cet ouvrage, très bon outil de travail, peut se trouver dans une bibliothèque épiscopale, car il a été édité à raison d'un seul exemplaire par diocèse.
5 – La « VITA DI SAN TEOBALDO » de Monseigneur Antonio Mistrorigo fut publiée en 1950. Ce livre, écrit en italien, s'inspire de ses prédécesseurs, les citant à propos tout en apportant sa touche propre sur des évènements qui se sont déroulés en Italie jusqu'à nos jours (dont certains ont été vécus par l'auteur), ce qui fait tout l'attrait de ce livre d'où émane le parfum d'apologie propre aux italiens. Il faut dire que l'auteur était prêtre de la paroisse de Sossano, laquelle détient l'ermitage de saint Thibaud, dans un environnement enchanteur, et qui est devenu par la suite, évêque de Trévise. Il a fait beaucoup pour développer le site et le culte de saint Thibaud à Sossano, allant jusqu'à inviter Monseigneur Charles Agostini, le Patriarche de Venise, à venir relancer le culte du saint local. Leur église paroissiale est un bijou d'église dans laquelle est installé un autel à saint Thibaud avec des reliques authentiques de celui-ci offertes par Badia Polesine à l'occasion des fêtes de 1950. Vous pourrez trouver sur le site internet nd-bermont ou sur notre site la traduction française de cet ouvrage.
NB - Les vita de saint Thibaud accessibles (c'est-à-dire intactes, dans le temps), au nombre d'une petite vingtaine en langue latine et d'une grosse quinzaine en langues vernaculaires, selon le recensement actuel, ont servi de sources aux nombreuses réécritures modernes. Ces vita, latines ou romanes, généralement conservées dans les bibliothèques spécialisées, seraient beaucoup plus nombreuses que ne l'indique le recensement officiel, car on n'en finit pas d'en découvrir de nouvelles. Pour une information plus poussée sur la question vous pouvez vous référer à l'excellent ouvrage qui vient de sortir aux éditions Brépols (Belgique), écrit par Manuel Nicolaon, destiné aux étudiants en langues vernaculaires (et aux amateurs médiévaux) dont le titre est « VIE DE SAINT THIBAUT DE PROVINS » lequel vous fera entrer dans le détail de ces vita comme dans le mystère de la prose et de la poésie médiévales en langue populaire qui émane de ces vieux textes théobaldiens et peut-être, vous donnera un avant-goût de ce qu'on appelle la chanson de geste, ici une déclamation publique (parfois jouée ou chantée) de la Geste du « chivalier de la chivalerie Jhesu, sen Tibauz » (Guillaume d'Oye, laisse XXXIV, « Vita Beati Theobaldi »).
QUELQUES SITES THEOBALDIENS
1 - GORZE est une petite ville située à l'ouest de Metz dans le site de l'ancienne abbaye de même nom. Sur son territoire, près des sources de la Gorze, s'élève le prieuré Saint-Thiébault et Notre-Dame. Depuis 1975, une communauté orthodoxe française restaure cet ancien ermitage dédié à saint Thibaud de Provins en 1492 par l'abbaye de Gorze et la duchesse de Lorraine Philippa de Gueldre. Cette communauté a transformé le site en lieu d'accueil, de prière et de vie tout en y réintroduisant le culte de saint Thibaud de Provins qu'elle présente dans une vision byzantine de l'Eglise et de la Révélation (contemplation et louange), ce qui semble avoir été la sensibilité du saint, préparé en cela par les lectures que lui faisait sa mère sur la Geste des moines de la Thébaïde, un classique de l'époque, ce qui a pu influencer sa décision de partir sur les routes, au même titre que la fascination exercée par les contemplatifs, Martin le saint éponyme familial et Romuald l'ermite vagabond contemporain, dont l'aura a décidé Thibaud à se fixer à Sayanega. Ayant respecté l'ancienne statue en pierre de saint Thibaud de Provins représenté en damoiseau sur la façade du prieuré, la communauté a peint dans la chapelle restaurée du prieuré des portraits du jeune ermite, le représentant en contemplatif, à l'instar de Pierre de Vangadice qui le souligne formellement dans sa « VITA » (ms 10 d'Alençon, traduction du frère Alban, p.6, lign.13-15).
2 - BERMONT est un ermitage avec sa chapelle dédiée à Notre Dame et à saint Thibaud de Provins, situé à trois kilomètres au nord de Domremy-la-Pucelle, où allait souvent prier Jehanne d'Arc adolescente. Il est inscrit à l'Inventaire des Monuments Historiques depuis 1998, à la suite de la découverte, lors de sa restauration par l'Association responsable de la Chapelle, de peintures murales représentant la Pucelle. L'histoire de la chapelle se perd dans la nuit des temps. La tradition orale assure que le jeune Thibaud passa par là, ce qui ne paraît pas invraisemblable, et y fit jaillir la source qui aujourd'hui porte son nom. Une statue du XIVème siècle représente le saint en jeune seigneur tenant l'autour du damoiseau. Une peinture murale, datée fin XVIème siècle, découverte lors de la restauration, le représente en évêque : il pourrait s'agir d'une volonté d'illustration de la parenté de saint Thibaud avec l'oncle de sa grand-mère maternelle, l'archevêque saint Thibaud de Vienne, comme le clament à l'envi les textes romans du Moyen Age et la « VITA » de Pierre de Vangadice.
La chapelle de Bermont possède une relique authentique de saint Thibaud offerte par le diocèse de Meaux en l'an 2000 et prélevée sur la « réserve » des reliques de Saint-Thibault-des-Vignes, celles qu'Arnoul lui-même, frère du saint et abbé de Lagny, a ramenées d'Italie en 1075.
3 – BADIA POLESINE, ville italienne qui s'est développée autour de l'abbaye de Vangadice. Sise sur les bords de l'Adige, elle compte de nos jours une population de onze mille habitants. Petit village attaché à l'abbaye, elle vit arriver, en 1074, le corps saint de Thibaud, le saint de Sajanega, canonisé l'année précédente, porté en triomphe par les ermites et honoré tout de suite dans l'église abbatiale. Cet hommage dura toute l'année jusqu'à l'apothéose de l'arrivée d'Arnoul, frère de Thibaud, venant de l'abbaye de Lagny, en France, avec toute son escorte. Le corps saint resta dans l'abbaye pendant plus de sept siècles avant son transfert, en 1810, dans l'église paroissiale de la ville, l'église Saint Jean-Baptiste, en raison de la fermeture de l'abbaye par Napoléon. Les restes, presque intacts il faut le dire, se trouvent de nos jours dans cette église, dans un reliquaire en marbre de Carrare. Saint Thibaud (Teobaldo) est le saint Patron de la ville de Badia Polesine. Celle-ci restaure les ruines de l'abbaye de la Vangadice et s'est jumelée en 2006 avec la ville française de Saint-Thibault-des-Vignes, la voisine attenante à Lagny.-sur-Marne.
Badia Polesine entretient des relations étroites avec la ville de Sossano, la commune qui gère l'ermitage de Sajanega, situé à une trentaine de kilomètres des rives de l'Adige.
4 - SAINT-THIBAULT-DES-VIGNES. Lorsqu' Arnoul arriva d'Italie, en 1075, avec les quelques restes de son frère que Badia avait bien voulu consentir à lui céder, il décida de les installer sur la montagne avoisinante de son abbaye, à Lagny, suite à une intervention du saint lui-même, dit la tradition écrite (manuscrit de Dom Changy, Mauristes de Mabillon). Près d'une source miraculeuse de la forêt, il décida de construire une église comme reliquaire des restes de son frère et un prieuré pour s'occuper du sanctuaire. Telle est la naissance de la ville qui devait s'appeler très vite Saint-Thibault-des-Vignes et qui compte aujourd'hui 6500 habitants. A partir du village qui se forma peu à peu autour du sanctuaire, on planta des vignes, on vécut tranquillement pendant des siècles et, brusquement, on explosa en ville moderne. L'église d'Arnoul, qui a réussi à traverser les siècles, est aujourd'hui classée au rang du patrimoine, ses reliques toujours présentes, comme son prieuré devenu demeure bourgeoise. Mais les vignes de la ville, par contre, courent ailleurs...
5 - MARCOURT . Ce charmant village belge de Wallonie situé sur les rives de l'Ourthe a une riche histoire remontant jusqu'aux Vikings qui avaient investi le mont Aigu, la montagne voisine, aux environs de l'an mil, devenu aujourd'hui remarquable belvédère sur la région, où l'on aime monter non seulement pour le point de vue mais aussi pour la petite chapelle Saint-Thibaut qui s'y trouve accrochée depuis des temps immémoriaux et qui y suscite l'attention depuis que l'un de ses prêtres, l'abbé Jamotte, a refait la chapelle (1639) existant là dans le château seigneurial presque du vivant de saint Thibaut, c'est-à-dire à quelques encablures de l'an mil ... On pense à des influences liées aux Croisades. (Sajanega est situé sur la route de Jérusalem). Le site fonctionne aujourd'hui à plein temps pour les touristes comme pour ceux qui veulent marquer un baptême, un mariage ou toute autre chose par une célébration dans cette chapelle haute dédiée à saint Thibaut pèlerin (classée en 1973), laquelle possède en contrebas une source qui a fait courir, autrefois, tous les gens de la vallée et d'ailleurs. Une association très dynamique gère le site et se fera un plaisir de vous y accueillir à l'époque touristique.
6 – SUXY, autre petite ville wallonne située en pleine forêt de Chiny sur les rives de la Vierre. C'est là que Thibaud et Gauthier fixèrent, d'après la tradition orale, leur premier séjour sur la route de Trèves (1054) après la fugue volontaire de Reims. Au milieu des producteurs de charbon de bois, à l'époque, ils cherchèrent à gagner là un peu d'argent pour subvenir à leurs besoins, tel le pain qu'ils devaient aller chercher au château de Chiny, situé à quelques kilomètres, ainsi que le pain eucharistique au monastère attenant à ce château. La ville actuelle de Suxy se considère comme avoir été fondée par le passage de saint Thibaud car après sa canonisation le seigneur de Chiny fit construire au lieu dit Suxy, tout près de la source et du ruisseau utilisés par le jeune pèlerin et son compagnon, une chapelle en l'honneur de saint Thibaud, laquelle s'est transformée avec le temps en l'église actuelle de l'agglomération qui se forma peu à peu avec le passage de pèlerins et l'installation d'un prieuré important de l'Ordre des Croisiers dont la fonction était justement de gérer le passage de ceux-ci et qui fonctionna jusqu'à la Révolution française. Suxy est une ville verte, c'est le cas de le dire, et ses quelques deux cents habitants ne sauraient le contredire et attendent sans doute de la visite, du côté de la place verte de leur première chapelle.
7 - PETTINGEN, allez maintenant en plein centre du Luxembourg, sur les rives de l'Alzette, tout près de Mersch. C'est là, sur le panoramique de l'Enelter, que Thibaud et Gauthier firent un nouvel arrêt (1054), sur la route de Trèves. Là, en lisière de forêt, un château en contre-bas, celui des Pettingen, sur les bords de l'Alzette. Des pentes avec des villages et des exploitations et même la montagne toute proche. Du point de vue où ils s'établissent, ils descendent à travers les exploitations jusqu'au château où ils offrent leurs services, s'approvisionnent, vont chercher le pain eucharistique à la chapelle castrale, se louent dans les fermes car ils doivent survivre selon leurs propres moyens, comme ils l'ont décidé, puisqu'ils ont choisi la pauvreté volontaire (cf. ms 10 d'Alençon p.5, lign.6-9). La vie est dure, surtout pour l'adolescent Thibaud peu habitué à ce genre de malmenage. Il en fut bien marqué puisqu'il en parla longtemps après à Pierre de Vangadice qui ne manqua pas de le noter dans la « VITA » qu'il écrivit ensuite à Alexandre II. Actuellement, sur le panoramique, aujourd'hui proche banlieue de Mersch, se dresse une chapelle Saint Thibaud et Saint Donat restaurée au XIXème siècle et à Pettingen, petite ville attenante à Mersch. Existent encore de nos jours les vestiges du château fréquenté par les deux marcheurs et sa chapelle castrale transformée aujourd'hui en église paroissiale dans laquelle furent honorés ensemble Thibaud (Theobald) et Gauthier (Walter) à partir de la canonisation de 1073 (tradition écrite).
8 – SAINT-JACQUES DE GALICE . Il semble certain que Thibaud changea brusquement d'idée à Pettingen et prit la décision d'aller à Compostelle : le jeune homme avait sans doute besoin de faire une coupure psychologique, l'aventure lui sembla la bonne solution. Il n'a pas été loquace sur cette étape de sa vie puisque Pierre de Vangadice n'en a écrit que quelques lignes (ms 10 d'Alençon p.5, lign.18-29). S'il est certain qu'il y alla, on en connaît ni le trajet aller qu'il emprunta, ni le trajet retour. Les textes romans nous suggèrent qu'il aurait passé par l'Auvergne, là où ils placent le miracle du pain, denrée fort rare à cette époque dans cette région plutôt avare de population. Ce qui est sûr c'est que nous le retrouvons à Trèves, son idée fixe, mais avec l'idée nouvelle d'apprendre le latin et de se procurer un psautier pour pouvoir comprendre et prier dans la langue de l'Eglise.
9 – SOSSANO . C'est l'altercation avec son père, à Trèves, que les textes romans et Pierre de Vangadice nous signalent pudiquement, qui détermina Thibaud à reprendre la route mais cette fois vers Rome et, sans doute, après contact avec les nombreux pèlerins de Jérusalem qui empruntaient les mêmes routes, l'idée surgit en lui de tourner ses pas, pourquoi pas, vers Jérusalem. Mais à Venise il est freiné dans son projet de départ vers les Lieux Saints : le malmenage de sa propre personne et celle de son compagnon le contraint à parcourir l'arrière-pays lombard pour trouver un éventuel pied-à-terre et tombe sur un lieu « qui lui plaît », Sajanega de Sossano, s'y arrête, du moins pour refaire ses forces émoussées, et bascule là dans la deuxième partie de son appel à la route, la contemplation et le service sur place, appel définitif cette fois, « par disposition divine » (ms 10 d'Alençon p.6, lign.7-8), mais s'en doute-t-il ?
Sossano, aujourd'hui très belle petite ville bocagère de 4000 habitants du Vicentinois possède donc l'ermitage où se fixèrent définitivement Thibaud et Gauthier, en 1057, suivant le témoignage de Pierre de Vangadice (ms 10 d'Alençon, p.7 et p.11) et où devait venir vivre quelques temps plus tard Willa la mère de Thibaud, celui-ci continuant son ascension spirituelle en devenant prêtre (il transforme lui-même le pain en pain eucharistique) et conduit toute la population de la région à la sainteté comme les pèlerins de passage sur la route de l'aller ou du retour vers Jérusalem (cf. l'épisode de Martin, ms 10 d'Alençon, p.15, lign.1- lign.23). Il termine sa propre route à Sajanega en 1066, à la louange de toute la foule, comme de ses ermites, est inhumé à la cathédrale de Vicence et porté sur les autels en 1073. Etrange destin de ce jeune Franc de Provins !
Deux édicules commémoratifs de ces évènements se trouvent aujourd'hui à Sajanega et un autel particulier accompagné de ses reliques a été élevé à la gloire de saint Thibaud dans la belle église de Sossano. A l'horizon de Sajanega se profilent les collines Euganéennes du Parc Régional de la Région Padovane et celles, plus proches, du Berici, terre viticole réputée.
10 – SAINT-THIBAULT-EN-AUXOIS. Ce petit hameau bourguignon formé de quelques maisons représente parfaitement l'histoire médiévale de notre personnage, bien orchestrée d'autre part par les chanteurs, jongleurs et copistes de l'époque. Suite à la fondation dans ce village, dénommé Fontaines, en 1190, d'un prieuré de moines bourguignons, des reliques de saint Thibaud arrivent brusquement au village quelque cinquante ans plus tard, on ne sait trop comment, celui-ci démarre alors en flèche vers la célébrité : le seigneur local Guy II de Thil, sire de Saint-Beury, décide de lancer un pèlerinage aux reliques, ordonne la construction d'une basilique, fournit les fonds pour le lancement du projet. Les choses vont si bien que le village se rebaptise très vite: Saint Thibault; les pèlerins et les dons de personnes nobles affluent, le pèlerinage prend une dimension régionale (passage de Robert II, duc de Bourgogne) et bientôt nationale (passage de la duchesse Agnès, fille de saint Louis), s'élevant jusqu'au niveau des pèlerinages les plus fréquentés en France. Mais les choses n'ont qu'un temps, l'abbaye mère, fondatrice de Saint Rigaud d'Avaize, d'obédience érémitique (Règle de saint Pierre Damien ), ne peut plus assurer la pérennité des bâtiments, et ceux-ci, expression de l'art bourguignon et champenois des XIIIème-XIVème siècles, tombent en déshérence et le village redevient peu à peu ce qu'il était au commencement, mais avec sa majestueuse basilique plantée en son milieu, et le nom médiéval que lui a laissé la célébrité. Allez voir Saint-Thibault-en-Auxois et sa grande basilique dans laquelle vous pourrez admirer, entre autres, ce retable d'autel en bois sculpté polychrome, chef-d’œuvre du XIVème, représentant les principales étapes de la vie de saint Thibaud .On vous y recevra avec plaisir, car on y restaure avec beaucoup de soin sa basilique.
11 – COMMUNES de FRANCE et d'EUROPE THEOBALDIENNES
Huit communes de France portent, comme nom patronymique, celui du saint de Provins hérité de l'ancien nom de la paroisse, lesquelles, pour une raison ou pour une autre, ont reçu et développé le culte de celui-ci chez elles jusqu'à en faire un élément populaire de leur quotidien et en sont arrivées jusqu'à s'identifier avec lui par le nom géographique. Le marcheur de Compostelle n'est pas passé par ces sites. Ils sont l'effet de l'action de l'Eglise ou de la puissance temporelle pour diffuser la foi, le saint (avec ses reliques) accrochant autant (et même plus) que le Christ eucharistique, du moins dans les milieux populaires.
Ces huit communes sont, dans leurs orthographes respectives :
SAINT-THIBAUT (AISNE)
SAINT-THIBAULT (AUBE)
SAINT-THIBAULT-EN-AUXOIS (COTE D'OR)
SAINT-THIEBAUD (JURA)
SAINT-THIEBAULT (HAUTE-MARNE)
SAINT-THIBAULT (OISE)
SAINT-THIBAUD de COUZ (SAVOIE)
SAINT-THIBAULT-DES-VIGNES (SEINE-ET-MARNE)
D'autres sites tels : BLOIS, BOURGUEIL, BRAY-SUR-SEINE, CHATEAU-PORCIEN, CHATEAU-THIERRY, CHEVRU, ISLE-AUMONT, JOIGNY, LAGNY, MEAUX, MOLESMES, PROVINS, ROSELLE, SAINT-FLORENTIN, SENS, SAINT-REMI-DE-REIMS, SAINT-SATUR, THANN, TROYES, VAUCOULEURS (France) ; CHINY, HUY, LIEGE, SAINT-HUBERT (Belgique) ; MERSCH (Luxembourg) ; BOSCO DI RUBANO, CARCERI, LUMIGNANO, ROME, VICENCE (Italie) ; SAINT-MAURICE d'AGAUNE (Suisse); TREVES (Allemagne); SAINT-JACQUES-DE-COMPOSTELLE (Espagne), qui s'ajoutant à ceux déjà nommés plus haut, sont hautement théobaldiens à titres divers (nous en reparlerons), et à d'autres ... car nos recherches n'en sont encore qu'aux balbutiements. Et si nous ajoutons les sources, édicules et lieux-dits qui se réclament du même personnage, nous arrivons alors à un nombre incalculable de sites et il sera nécessaire de créer un fil d'Ariane que nous pourrions appeler « la Route Européenne Saint-Thibaud », à l'instar de saint Martin et saint Romuald, pour nous retrouver dans ce dédale.
LES RELIQUES
On peut considérer de façon certaine qu'elles sont authentiques en raison de vérifications sérieuses opérées dans les lieux suivants : BADIA POLESINE, où se trouve la plus grande partie du corps du saint ; SOSSANO : une relique importante du bras offerte par Badia en 1950 ; ROVIGO : une côte offerte à l'évêque par Badia en 1950 ; SAINT-THIBAULT-DES-VIGNES : une autre relique importante de l'autre bras (humérus) et un fragment de l'haire (cilice) du saint ramenés d'Italie en 1075 par Arnoul ; BERMONT, CHEVRU: un petit fragment d'os offert par l'évêché de Meaux en 2000 (beaucoup plus antérieurement pour Chevru), provenant de Saint-Thibault-des-Vignes, et aussi de Sens pour Chevru (1853). Des reliques avaient été déposées à Sens par Arnoul en 1075 (deux côtes, une omoplate, deux vertèbres et quatre dents) : aucune localisation précise n'a pu en être faite car ces reliques, déjà éparpillées à l'époque comtale, ont été dispersées ou détruites, ici et là, par les guerres de Religion et la Révolution : la seule information recueillie à ce jour, émane du conservateur du musée de la cathédrale de Sens. Ce dernier nous a certifié, après enquête, qu'une petite relique de saint Thibaud s'y trouvait répertoriée, dans une châsse, en compagnie de reliques d'autres saints ! Il semblerait cependant que les deux côtes et peut-être les fragments d'omoplate, qui sont la propriété de la basilique de SAINT-THIBAULT-EN-AUXOIS, soient authentiques et qu'une expertise scientifique soit souhaitable pour confirmer ou infirmer cette hypothèse, comme d'ailleurs pour les sites de SAINT-THIBAULT (Aube), SAINT-THIBAULT (Picardie) et la plupart des AUTRES SITES THEOBALDIENS selon la recherche actuelle.
Il y a également les fausses reliques qu'il est délicat de contester sans preuve historique solide : la référence certaine est la description détaillée des reliques ramenées et déposées en France par Arnoul. On peut également imaginer qu'un trafic de reliques ait pu se développer à Badia Polesine après la prise de reliques spectaculaire d'Arnoul, dans le cours des temps. Seule une démarche scientifique peut nous faire avancer sur la question.
LES INSCRIPTIONS - L'ICONOGRAPHIE
A VICENCE, une inscription se trouve dans l'une des chapelles de la cathédrale, sous un tableau de saint Thibaud, représenté en habit sacerdotal. Elle commémore le saint qui fut prêtre du diocèse de Vicence, ordonné dans cette cathédrale même, mais aussi qu'il fut inhumé dans cette chapelle à sa mort et qu'il y resta jusqu'à sa canonisation, avant qu'il soit « élevé » par les ermites et transféré à l'abbaye de la Vangadice dont il était moine détaché. Voici la traduction de l'inscription :
« Saint Thibaud de France, illustre par sa naissance, enflammé d'amour divin, partit de France en haillons et fit plusieurs pèlerinages en Italie; le Roi du ciel lui fournit le pain pour lui et pour ses compagnons; les anges le suivaient : prêtre de cette église, il guérit par le Saint Sacrifice de la messe un de ses compagnons : les saints Ermagore et Fortuné le visitèrent dans sa cellule ; il annonça le futur ; il mourut en odeur de sainteté ; il guérit les boiteux ; il rendit la vue à plusieurs aveugles, guérit un paralytique et d'autres malades.
« Sache, ô lecteur, que personne auprès de Dieu n'est vainqueur, s'il ne triomphe de lui-même et que personne ne mérite les lauriers s'il s'épargne »
A l'origine, le saint était représenté, non en habit sacerdotal, mais en pèlerin avec son bâton et un pain dans l'autre main avec l'inscription ci-dessus mais on l'enleva en 1849 pour le restaurer (maladroitement) et on installa à sa place le saint Thibaud en habit sacerdotal que l'on y voit aujourd'hui et il s'ensuivit bientôt une inscription plus brève :
« Saint Thibaud, des comtes de Champagne, au XIème siècle, après beaucoup de pèlerinages, se fixa dans l'ermitage de Sajanega, diocèse de Vicence, vécut en moine et décéda précocement. Sa dépouille d'abord ensevelie dans cette chapelle fut ensuite portée au monastère de Sainte Marie de la Vangadice de l'Ordre des Camaldules »
Lettre de la curie épiscopale de Vicence, 22 avril 1876
NOTES
1 – Sur l' AGE de Saint THIBAUD
Pierre de Vangadice nous donne des informations (ms d' Alençon, pp.4,11,12, hauts de pages) minutieusement établies, sur SA MORT en 1066, LES DOUZE ANS qu'il a passés hors de Provins A PARTIR de PAQUES 1054, ses origines à partir de son ancêtre EUDES LE CHAMPENOIS, les princes GERMAINS et FRANCS qui ont régné pendant sa vie, que l'on découvre très brève , et l'information précise qu'il partit de Provins tout de suite A SA MAJORITE sous le prétexte d' un prétendu adoubement qui l'attendait à Reims. Certains placèrent cette « majorité » à 21 ans et en déduisirent alors, par soustraction, la date de sa naissance : 1033, ce qui nous amène à 33 ans la fin de sa vie (bien sûr, l'âge du Christ à sa mort !) opinion strictement hagiographique, laquelle flattait la notion de sainteté à l'époque. La réalité historique réfléchit sur d'autres bases.
En effet, Pierre de Vangadice et la tradition retranscrite dans les manuscrits nous affirment que Thibaud était encore adolescent lorsqu'il arriva en Luxembourg et qu'il lui fut très pénible, à cause de sa jeunesse, d'effectuer les travaux difficiles qui lui étaient demandés. Son ami Gauthier, adulte (soldat chevronné, selon Pierre de Vangadice et les textes populaires) et expérimenté, intervenait auprès des employeurs pour demander un peu plus de compréhension et de clémence envers l'adolescent qui n'en pouvait plus, malgré une corpulence hors du commun comme le prouvent les examens scientifiques exécutés récemment sur son ossature, à Badia Polesine. Ceci nous amène plutôt à évaluer l'âge de Thibaud, lorsqu'il était au Luxembourg, à 15-16 ans, peut-être moins. C'est ce que pensent finement des historiens modernes comme Michel Bur, éminent spécialiste du XIème siècle, qui placent la majorité de Thibaud vers cet âge, donc plus jeune que l'annonce une hagiographie plutôt conformiste. Cette hypothèse est fondée surtout sur le fait que la majorité des jeunes nobles de l'époque était très précoce. Par exemple, le jeune roi de France Philippe, contemporain de Thibaud, très jeune à la mort de son père, dut attendre la « majorité » pour régner, c'est-à-dire ses 14 ans ! Il en est de même pour le jeune empereur d'Allemagne, lui aussi contemporain de Thibaud, Henri IV, adoubé et accédant à la « majorité » en 1065, à l'âge de 14 ans et demi ! Ces considérations, peu hagiographiques celles-là, nous font naître Thibaud en 1039 et nous le rajeunissent singulièrement à travers ses pérégrinations pour un départ sur les routes à 14 ans et demi-15 ans, censé être sa « majorité » (puisqu'il va se faire adouber), pour une vie brève de quelques 27 ans ! N'oublions pas qu'il était doté d'une corpulence exceptionnelle comme il a été dit plus haut, et que son père était pressé de le voir accéder aux affaires. L' historien, parallèlement, aboutit aux mêmes conclusions par l'étude comparative des princes régnants cités par Pierre de Vangadice, à la naissance et à la mort du saint, à condition de bien replacer ces personnages dans le contexte de repérage utilisé à l' époque.
Certaines représentations de saint Thibaud, comme son entretien avec l'ermite Burcard, sur le retable de Saint-Thibault-en-Auxois ou, à Joigny, cette sculpture en fringant damoiseau (sculpture de Juan de Juni, sur le frontispice de l'église Saint Thibault), caracolant sur son cheval, nous confirment la perspective d'un très jeune Thibaud se lançant dans l'aventure. Mais, au fait, Thibaud ne nous est-il pas presque toujours présenté en damoiseau, dans les sculptures cavalières ou les textes populaires du Moyen Age ?
2 – Sur l' ORTHOGRAPHE de son NOM
Nous avons choisi l'orthographe « Thibaud » avec la terminaison AUD en raison de l'inscription latine THEOBALDUS des documents officiels des XIème et XIIème siècles. En fait, de nombreuses autres orthographes nous sont offertes, en particulier par les textes vernaculaires des XIIIème-XIVème-XVème siècles qui, pour la plupart, ont été rédigés pour être déclamés ou chantés en milieu populaire ou dans les célébrations liturgiques. Nous trouvons : TETBALD,TEOBALD, TIBAUT, TIBAUZ, TIEBAUT TIEBAUZ, TEIBAUT, TEIBAUZ, TEITBALD, TEITBAUZ, THIBAUT, THIBAUZ, THIBAUD, THIBAULT, THIEBAUT, THIEBAUD, THIEBAUZ, THIEBAULT, et même TIBO ! ... (très moderne !) Soyez donc très libre sur l'écriture du nom de ce jeune damoiseau du Christ aux allures loqueteuses mais au corps et au cœur de feu !
De même, pour les noms géographiques relatifs à la vie de saint Thibaud, nous préférons les écrire dans leur orthographe actuelle, telles par exemple Sajanega pour Salanica (ermitage italien de Thibaud), Pettingen pour Pitingo (ermitage du Luxembourg), la prononciation et l'écriture du mot ayant évolué avec le temps.