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Catégorie : Présentations

Saint Thibaud - Patron de Badia Polesine

Traduit et adapté par : A. Maillet et M. Coudert - 2006

Père Alberto Ghinato, franciscain de l'Ordre des Frères Mineurs, est né le 3 décembre 1920 d'une humble famille de Badia Polesine. Très jeune il entreprit des études dans le Collège franciscain de Lonigo (VI) et plus tard, toujours près de Vicence, il devint Frère Alberto. Pa la suite il alla à Rome pour étudier l’histoire de l'Eglise et ensuite il étudia la paléographie latine. Il enseigna à l'Université romaine et publia des articles, des études et des essais de grande valeur scientifique.

Il devint le Doyen de la Faculté Théologique. Le père Alberto Ghinato cacha sa personnalité en devenant célèbre et important dans le mileu scientifique, en restant humble et en s'échappant des louanges.

Il a laissé une “Vita di San Teobaldo” commandée par Monseigneur Guido Stocco en 1966 à l'occasion du IXème centenaire de la mort de St. Thibault. (trad: par A.Maillet et M.Coudert – 2006)

Il fut envoyé en Amérique centrale pour organiser les maisons de l'Ordre. Il passa ses dernières années à Venise dans l'église San Francesco de la Vigna, et se consacra à réorganiser la Bibliothèque.

Il est mort le 5 mai 1991 et on parle de lui avec une vraie et vive reconnaissance : c'était un homme, un prêtre et un religieux qui a donné une extraordinaire leçon de vie. (Tiré par l'article “Un francescano con il cuore di un bambino” du 12 mai 1991 – Settimana Cattolica de Don Bruno Cappato)

(Trad: Mme Mariateresa Muraro)


Badia Polesine, le 20 juin 1966

Nous célébrons cette année le 9ème centenaire de la mort de Saint Thibaud, Saint Patron de notre ville. C’est l’occasion de rappeler à la fierté légitime des habitants de Badia que depuis neuf cents ans, ils sont les heureux gardiens de ses restes mortels ; mais nous avons là aussi une occasion favorable de vous inviter à une meilleure connaissance du saint et de sa vie.

Les informations le concernant sont plutôt vagues et fragmentaires et dans la mesure où elles sont aussi le fruit de l’enthousiasme naïf du Moyen Age, il est facile de constater la force du mythe quand il s’agit de ses héros et de ses grands personnages.

Nombreuses sont les enquêtes menées sur l’activité de notre saint, par des gens compétents et par ses admirateurs. Les récentes études de Mgr Antonio Mistrorigo, évêque de Trévise, ancien archiprêtre de Sossano, suivent de près le volume composé avec foi et compétence par le regretté Battista Soffiantini.

La célébration de ce nouveau centenaire demande cependant d’ordonner une nouvelle enquête dont le résultat restera comme un souvenir frappant de l’événement et projettera une nouvelle lumière sur la personne et l’œuvre de saint Thibaud.

La charge de conduire la recherche et de rédiger le nouveau rapport d’enquête a été confiée au Père Alberto Ghinato, doyen de la faculté de Théologie de l’Université Franciscaine de Rome, spécialiste de l’histoire médiévale, dont l’esprit est franchement ouvert à la mystique de cette époque.

Et le Père, après avoir conduit sa recherche avec une modestie toute franciscaine et une grande rigueur scientifique, nous offre aujourd’hui la nouvelle biographie de Saint Thibaud.

En authentique citoyen de Badia, il cherche à déposer sur la châsse du saint le fruit de son travail comme témoignage de dévotion personnelle, conforté par la pensée que ses concitoyens, grâce à son œuvre, comprendront mieux l’esprit de leur Saint Patron, qu’ils l’en aimeront davantage et invoqueront son patronage avec une plus grande confiance.

Guido Stocco Archiprêtre



TABLE DES MATIÈRES




Présentation-Préface

Chevalier seras-tu ? : La vision romantique - La France, terre lointaine - Les deux noblesses - Face à l’avenir - "... et on l’appela Thibaud " - Une dure école : la vie - L’ermite de la Seine - Voyez-vous ?...

Sur les routes du mondeL'astuce - Vers l’inconnu - Près du château de Pettingen - Expérience cruelle - Charbonnier ! - Vers l’Espagne -Les psaumes, paroles de Dieu - Une bonne inspiration - A Provins - Le stratagème - Partir ailleurs ! - Au large !

Dans les bois de SajanegaSajanega - " Là où je suis , sera mon serviteur " - " Je monterai jusqu’à l’autel de Dieu " - Vers la vie d’anachorète - Les disciples - Il fait jaillir le vin - La guérison d’Oddon - Le diable - Citoyen d’un autre monde - Les miracles - Document exceptionnel

Le repos du pèlerin : La renommée revient en France - Mère et disciple - La mort du frère aîné - Épisode significatif - Les dons les plus précieux - L’habit du camaldule - "Je vous recommande mes fils …"


Une chasse et un autelA l’assaut de Vicence - Confirmation de sainteté - L’abbé Pierre prend la plume - Saint ! - Badia revendique saint Thibaud - Les voies cachées - Le plan de l’ermite Oddon - " Pourquoi attends-tu? " - Opération difficile - Badia se prépare à le recevoir - Gloire et miracles - Arnould en Italie - Badia connaît le miracle - Les nouveaux miracles - Sur la route du retour - De miracles en miracles

Saint Thibaud dans le monde : La partie la plus longue de sa vie - Le long voyage de France - Une question résolue - Lieux privilégiés - Églises et autels : en Italie, en France - En direction du Nord-Est - En direction du Sud-est - La voix de la liturgie - La dévotion - Iconographie.

Badia et son saint : Badia est sa ville - Les siècles défilent - Les XIVème et XVème siècles - La nouvelle chapelle - La translation de 1626 - Le XVIIème siècle - Le culte de saint Thibaud à Badia - Une procession solennelle - Saint Thibaud dans l’église paroissiale - Notre XXème siècle

Conclusion : le message de saint Thibaud




PRÉFACE


Le 1er juillet 1066, il y a neuf siècles, déjà auréolé de son vivant d’une grande réputation de sainteté, opérant des miracles,Thibaud, de la famille des comtes de Champagne, mourait en terre de Vicence, où il avait mené une vie religieuse d’ermite pendant neuf ans. Heureusement, sa famille spirituelle transféra à Badia quelques années plus tard, sa dépouille mortelle.

C’est la date la plus sûre de sa vie, date sur laquelle est fondée la célébration de cette année 1966 qui, pour la première fois en neuf siècles, à Badia, est célébrée avec autant de solennité.

C’est pourquoi, lorsque notre Révérend Archiprêtre, le chanoine Guido Stocco - qui a travaillé avec tant d’amour et a pris avec tant de coeur la cause de notre paroisse et de la ville de Badia pendant 17 ans de ministère pastoral - nous a proposé de participer aux célébrations populaires de la vie de notre saint, nous avons accepté l’invitation avec une profonde satisfaction et nous nous sommes mis ardemment au travail.

Cette invitation nous a vraiment trouvés bien préparés : dans notre longue carrière d’études historiques, nous n’avions pas eu l’occasion de donner un témoignage d’attachement à notre cité natale dont nous étions partis à un âge encore tendre.

Nous voudrions encore ajouter un motif personnel et un peu sentimental : quand j’étais petit, ma grand-mère Enrichetta m’accompagnait souvent à l’église : elle avait fait de la chapelle de saint Thibaud une sorte de petit domaine personnel ; elle me faisait asseoir sur les marches en marbre de l’autel pour assister aux cérémonies et aux prédications. Avant de sortir, elle me soulevait pour me faire toucher la châsse sur l’autel du saint. Elle était émue jusqu’aux larmes quand elle parlait de "son saint Thibaud", des miracles qu’il avait faits, de sa dévotion. C’est peut-être là que sont nés les premiers germes de ma vocation religieuse et sacerdotale.

Ensuite, le fait qu’un autre fils de Badia, il y a quelque trente ans ait écrit une biographie, me poussait à participer afin que le 9ème centenaire que nous célébrons ne soit pas moins solennel que le premier.

Cependant, selon nos habitudes, nous n’avons pas voulu développer un travail nouveau, mais nous nous sommes limités à résumer ou à transcrire d’autres travaux du même genre, déjà très bien réalisés. Nous avons voulu aller directement à l’essentiel, donner une assise sérieuse à l’expression et aux études successives, remettre à jour les divers problèmes que suscite et pose la vie de Saint Thibaud.

Une première constatation qui saute aux yeux de celui qui observe, ce sont les données mises à notre disposition pour rendre compte de la vie de Saint Thibaud, surtout si nous le comparons à d’autres personnages de cette période historique obscure du XIème siècle : ces données sont d’une importance, d’un sérieux et d’une richesse tels qu’elles semblent constituer une exception.

La source principale est une courte vie écrite par l’abbé Pierre de Vangadice, qui avait été aussi directeur et modérateur de la vie religieuse du saint dans ses dernières années. Peu de temps après sa mort, il a pu, outre une connaissance personnelle et directe, avoir à sa disposition le témoignage même de la mère du saint et d’autres personnes qui l’avaient connu dans la période de son enfance.

Nous avons ensuite une bulle pontificale qui, seulement sept ans après sa mort, en confirme le culte. Nous connaissons aussi l’expansion imprévue et largement prouvée de la dévotion envers ce saint dans plusieurs régions d’Europe. Nous connaissons également la vitalité de son culte jusqu’à nos jours dans diverses régions, qui a conduit au cours des siècles, à la rédaction d’études et de biographies telles que celles des Bollandistes dans les « Acta sanctorum », de Mabillon, d'Allou et d’autres auteurs de premier plan dans la science hagiographique. Nous rappelons particulièrement la vie écrite par le camaldule D. Bonifacio Collina au 17ème et au début du 18ème siècle, qui est un monument d’érudition critique et historique.

A ces noms, dans des périodes plus récentes, nous devons ajouter une grande production de travaux particuliers relatifs au culte. Ces travaux répondent aux exigences des études historiques les plus sérieuses et s’ajoutent aux informations précieuses offertes aux investigateurs. Nous avons rassemblé plus de cinq cents textes bibliographiques et nous pensons pouvoir en recueillir d’autres.

Nous pouvons vraiment nous émerveiller avec Collina, qu’un saint qui n’a pas brillé pendant sa vie par des œuvres extraordinaires d’apostolat ou par de grandes productions, mais qui a vécu presque ignoré entre les murs d’un ermitage, ait pu susciter un si grand intérêt.

La multiplication de ces ouvrages et études fait que les témoignages particuliers, surtout ceux écrits dans un but privé et personnel, sont quelquefois tombés dans l’oubli ou en répétant jusqu’à aujourd’hui des erreurs déjà commises par d’autres (une publication de 1956 par un évêque), ont contribué ainsi à soulever de multiples problèmes historiques.

Cet état de fait contribue à montrer que notre modeste contribution apporte sa propre qualité qui la distingue des autres et justifie sa raison d’être, différente de celle qui apparaît à l’occasion des célébrations de ce 9e centenaire.

Notre contribution voudrait être un résumé biographique qui servirait à la fois la dévotion et l’histoire :

La dévotion, dans le récit fidèle des exemples de sainteté laissés par saint Thibaud et dans une tentative de présentation de sa spiritualité, en langage moderne.

L’histoire, en tenant compte, dans la mesure où cela a été possible, de la totalité des témoignages et des recherches réalisées dont certains points peuvent peut-être surprendre. Mais nous pensons que nous n’avons rien oublié d'essentiel.

Cependant, dans la structure du travail de cet ouvrage, nous avons pensé qu’il n’était pas nécessaire et qu’il était peut-être même préjudiciable de souligner à chaque pas, notre travail de recherche et de critique. Nous avons préféré le laisser sous-entendre et ne présenter que ses résultats.

C’est pourquoi, sur ce critère, nous avons évité la discussion des points de controverses dans la présentation des faits biographiques : nous avons simplement choisi les solutions qui nous ont paru les plus sûres et les plus probables. Nous avons ainsi évité de réfuter explicitement toutes les erreurs que nous avons trouvées ça et là dans une si abondante information : nous en tenant à la vérité, les erreurs tombent d’elles-mêmes.

Nous avons toutefois hésité à laisser de côté tout le travail critique préparatoire, la justification des autres choix possibles, la mise en évidence de solutions et de données nouvelles. C’est pourquoi nous avons pensé à diverses possibilités, comme celle de présenter les études déjà faites, sous une autre forme que nous souhaitons réaliser si Dieu nous en laissait le temps et la force : nous nous arrêterons seulement à l’exposé de la discussion critique des divers problèmes littéraires et historiques de la vie du saint, à la publication critique des sources, etc.

Nous voulons ajouter que pour mener promptement nos recherches et présenter le travail assez rapidement, nous n’avons pas pu explorer les données à fond et conduire cette étude comme nous l’aurions voulu. L’œuvre réalisée contribuera à nous libérer de tout scrupule. Nous envisageons aussi de multiplier largement les citations.

Etant donné qu’une idée grandit et se développe par sa propre vitalité, nous sommes passés de ce projet d’études au rêve que nous proposons à nos concitoyens et qui pourrait être le témoignage le plus durable et le plus utile des célébrations de ce 9ème centenaire de Saint Thibaud.

Nous souhaitons proposer le lancement d’une publication périodique propre à Badia, dans laquelle les habitants pourraient trouver des sujets divers : historiques, artistiques, relatifs à la vie et à l’activité locale. Nous pensons que Badia est à même sur un plan culturel d’honorer cette publication et de la soutenir économiquement.

En cette célébration presque millénaire de Saint Thibaud, dont la vie est liée à celle de l’abbaye de Vangadice qui a donné son nom à notre cité, une telle initiative peut être considérée comme un devoir de reconnaissance dont il faut s’acquitter.

Le rêve, nous en faisons une promesse et un engagement !

P. ALBERTO GHINATO O.F.M
Doyen de la faculté de Théologie de l’Université St Antoine de Rome.



 

Chevalier seras-tu ?

Vision romantique

Celui qui arrive pour la première fois à Badia se rend compte qu’il y a peu de choses à admirer. Mais l’aspect qui pourrait le frapper serait sans aucun doute la petite mais très suggestive place de la Vangadice, avec ses grands sarcophages, le profil du campanile, les ruines de l’ancienne abbatiale et la structure du cloître de la célèbre abbaye médiévale.

Ce lieu poétique et romantique renferme les secrets de l’origine ancienne de notre ville qui a pris son nom de l’abbaye (Badia), après être devenue un centre habité.

Ces ruines deviennent encore plus fascinantes quand on songe aux temps lointains dont elles sont le témoin précieux. Les premières cartes qui parlent déjà de ces lieux, de l’abbatiale Sainte Marie, du monastère de la Pietra et de la Vangadice sur le vieil Adige, se perdent dans les temps avant l’an mille …

Dans l’abbatiale Sainte Marie de la Vangadice a été déposée en 1074, avec une solennité et une dévotion dont parlent avec éloquence les textes anciens la dépouille mortelle de saint Thibaud, ermite selon les règles et les habitudes des camaldules, mort huit ans plus tôt et provisoirement enseveli dans la cathédrale de Vicence.

En 1810, le monastère a été supprimé par la vague de laïcisme apporté par l’invasion napoléonienne et l’abbatiale, fermée au culte, tomba lentement en ruines. Les précieuses reliques passèrent alors dans l’église paroissiale où elles sont aujourd’hui vénérées dans une châsse placée sur l’autel dédié à Saint Thibaud.

Voilà neuf siècles que se perpétue ce culte qui lie le nom de Badia à celui de Saint Thibaud, lien qui est devenu de plus en plus étroit, renforcé par la dévotion et perpétué par l’histoire.


La France, terre lointaine

Le nom et les reliques de saint Thibaud relient Badia à la lointaine terre de France. Saint Thibaud n’est pas un enfant de notre terre. Il nous vient de Provins en Brie, région de l’ancien Comté de Champagne, aujourd'hui terre d' Ile-de-France .

Sous le règne des carolingiens, il y avait là des seigneuries indépendantes, mais peu avant l’an mille celles-ci faisaient partie du comté de Vermandois, sous le comte Herbert. En 1019 elles passèrent à la famille des BLOIS, laquelle réussit peu à peu à s'étendre sur toute la CHAMPAGNE, donnant ainsi le nom à un comté beaucoup plus vaste, le COMTE DE CHAMPAGNE.

L’époque où apparaît le saint, le XIème siècle, sont les débuts du Comté de Champagne. Ce qui se traduit évidemment par un climat tourmenté, fait de luttes et de conflits entre les princes et les petits seigneurs, entre les suzerains et les vassaux, entre les comtés indépendants et les comtés inféodés.

C'est à Provins, butte fortifiée, que naît Thibaud . La petite cité, populeuse et bien accrochée à sa butte,vient d'être choisie par les premiers Comtes de Champagne Eudes II et Thibaud I pour résidence comtale à cause de sa position géographique, la beauté naturelle de son site et le fait qu'elle est le douaire des Comtesses de Champagne. Toute émue et toute ragaillardie par cette élection elle entreprend sa métamorphose.


Les deux noblesses

Thibaud naît dans le lignage des Comtes Eudes II et Thibaud I de Champagne.

Sa mère, Willa, par la lignée des Sens, est d'ascendance franque ; elle appartient à ces nouveaux nobles de haute lignée qui arrivent de Lotharingie et qui détiennent les plus hauts postes en Bourgogne et en territoires rhodano-alpins. Son père, Arnoul, homme important de Provins, homme de grande responsabilité et de décision, est d'ascendance franque lui aussi par les Blois, dont il fait partie.

Une vraie noblesse donc, de premier ordre . Et, avec la noblesse, ils ont la richesse. Pierre de Vangadice nous l'affirme dans la Vita et divers indices nous le révèleront bientôt comme les longs voyages du père en grand appareil et le fait qu'un de ses autres fils, Arnoul, cumulera l'abbatiat de deux abbayes.

Mais à quoi sert-il de rappeler cette noblesse ? Déjà Mabillon, au 17ème siècle, affirmait qu’il n’aurait servi à rien que Thibaud naisse dans la famille illustre des comtes de Champagne si cette famille n’avait brillé par la vertu et la sainteté de ses habitudes nobles ; mais il est mémorable et admirable, vu le contexte, qu’elle ait allié noblesse et vertu dans certains de ses membres proches du jeune Thibaud, alors que l'ambiance générale était plutôt à l'ambition effrénée et à la violence.


Face à l’avenir

C’est peut-être une propension des historiens du Moyen Age d’embellir de miracles singuliers la vie de leurs héros, pour les rapprocher toujours davantage des modèles reconnus de sainteté et de grandeur.

Voilà pourquoi, bien avant sa naissance, nous trouvons des indications prophétiques concernant Thibaud, comme le fait la Sainte Écriture pour Jean Baptiste et bien d’autres : nous serions tentés de les considérer comme inventées par les biographes du Moyen Age. Mais, sachant que l’abbé Pierre de la Vangandice atteste avoir reçu ces nouvelles de la mère même du Saint, nous les acceptons avec moins de méfiance. Au plus pourrons-nous admettre quelque exagération que nous attribuerons à l’amour maternel, au souvenir d’une époque lointaine de sa vie et à la constatation actuelle de la sainteté et de la renommée qui entourait son fils qui venait de mourir : exagérations qui pouvaient faire croire à une intervention miraculeuse, c’est-à-dire que ce n’était peut-être qu’une vision pieuse et un souhait affectueux de sa mère.

La grand’mère du saint était nièce d’un autre Thibaud, saint lui aussi et archevêque de Vienne, en Dauphiné. Un jour, alors qu’il parlait paternellement avec sa nièce, qui portait probablement déjà dans son sein Willa, future mère de saint Thibaud, il s’écria : " Réjouis-toi, femme, tu seras une mère féconde parce que tu donneras le jour à une fille de qui naîtra un fils très célèbre, qui dépassera tous ceux de notre famille et qui sera, en vérité et en renommée, grand devant Dieu et devant les hommes. "

La prédiction de ce lointain parent, homme éminent en dignité et en sainteté, se réalisa lorsque Willa sentit tressaillir en son sein la vie du petit être qu'elle portait. Une femme pauvre, rapporte l’abbé Pierre de la Vangadice, " mais de bonne volonté ", ajouta, sans doute sans le savoir, une prophétie aux bénédictions qu’elle prononçait en remerciement d’un bienfait reçu ; elle lui dit : " Sois heureuse,femme, parce que tu portes en ton sein un fils qui aura une place importante auprès de Dieu et qui sera la gloire de ta famille ".

Ces réflexions impressionnèrent Willa, elles transformèrent le regard qu'elle porta sur l'enfant au cours de son éducation et, plus tard, dans sa marche vers l'indicible.


" … Et on l’appela Thibaud… "

Les historiens ne précisent pas l’année de naissance de Thibaud et nous avons un nombre important d’assertions et de suppositions qui oscillent entre 1017 (les Anciens) et 1039 (les Modernes). Nous pensons que cette dernière date est plus près de la vérité vu la sagacité des recherches actuelles.

Une maison noble et spacieuse qui dans sa structure montre qu’il s’agit de restes d’une structure médiévale et de styles divers superposés au cours des siècles, dont la façade donne sur la rue actuelle de Saint Thibaud, est désignée encore aujourd’hui, à Provins, selon une tradition ancienne, comme étant sa maison natale.

Quand Thibaud est né, un frère l’aurait déjà précédé. Nous connaissons aussi l’existence d’au moins un autre frère. L'aîné, dont on ne connaît pas le nom, serait mort prématurément dans une action guerrière et l'autre qui portait le nom du père, Arnoul, deviendra bénédictin puis abbé de Saint Pierre de Lagny et de sainte Colombe de Sens ; il jouera un rôle, comme nous le verrons plus loin, dans la glorification de son frère.

Thibaud fut tenu sur la cuve baptismale par son jeune parent le comte Thibaud I (ou Thibaud III de Blois), le fils d'Eudes Le Champenois : le choix du nom du filleul dut être dicté par celui du parrain et aussi par le souvenir du vieil évêque de Vienne qui avait annoncé la naissance de ce garçon qui devait avoir un destin si singulier dans la famille.


Une dure école : la vie

Nous avons la légitime curiosité de chercher quelques particularités sur son enfance et sur sa première éducation. L’histoire est avare en ce domaine, même pour les personnages les plus illustres à l’époque de Thibaud. Nous ne pouvons donc qu’imaginer en nous appuyant sur les coutumes d’alors et sur ce que nous savons de son milieu familial.

Son éducation religieuse fut profonde et bien enracinée. La mère, à coup sûr, paraît avoir été une femme très religieuse, car quelques années plus tard, déjà âgée, elle ira mener aux côtés de son fils la vie érémitique consacrée à Dieu. Le père aussi devait être de formation chrétienne ; malgré son opposition à Thibaud lorsque celui-ci répondit à sa vocation érémitique, il fera plusieurs longs pèlerinages à Rome, sur la tombe des saints Apôtres : c’était une disposition habituelle commune aux nobles princes chrétiens français et allemands du Moyen Age. Craint par Thibaud, il ne devait pas être du genre commode et par la force des choses il fut bien obligé de se montrer coopératif aux choix de ce fils aux idées bien déterminées.

Nous ne pouvons affirmer cependant que la formation intellectuelle lui ait été donnée avec autant d'importance que la formation spirituelle transmise par sa mère. En cette époque féodale, il n'était pas courant, même chez les fils de familles illustres de se consacrer aux études intellectuelles : apprendre à lire ou à écrire était réservé aux clercs, le combat et la vie de château les occupaient trop pour qu'ils s'embarrassent de cet exercice qui, à cette époque de féodalité, ne leur servait pas à grand chose. Ils se contentaient du parler populaire et pour le reste ils s'en remettaient aux clercs.

A Provins, sa patrie, l'évêque de Meaux a béni solennellement, en 1872, une école dédiée à saint Thibaud ; sur le fronton de l'édifice, le saint était représenté en étudiant, en train d'écrire sur un rouleau de parchemin avec, autour de lui, les pièces d'une armure de chevalier... liberté de l'artiste ou symbole éducatif ? Mais l'histoire nous révèle qu’en fait Thibaud n'apprit à lire et à écrire que beaucoup plus tard au gré des appels de la route et que la chevalerie, en fait, n'était pas du tout sa tasse de thé !

En revanche, comme la coutume l'exigeait, il dût s'y initier. A Bazoches, dans une église qui porte son nom, on garde comme relique une épée qui lui aurait appartenu quand il était en formation ! Une grande partie de l'iconographie française consacrée au saint le représente en damoiseau , c'est-à-dire en jeune adolescent aspirant chevalier apprenant l'art de la chasse et du combat (cf le tableau de Juan de Juni à Joigny). Ce fut ce type de formation classique qu'il suivit à Provins, sans doute dans la plus grande décontraction...

 

L'ermite de la Seine

Entre l'éducation religieuse et celle de la société, la première a dû avoir un plus grand impact que la deuxième dans l'âme de Thibaud. Les divers événements de sa vie ne permettent pas de considérer le côté purement hagiographique et légendaire dans ce qu'écrit de lui l’abbé Pierre de la Vagandice à son sujet : " à peine arrivé à l'adolescence, il ne se retournait pas vers les plaisirs du monde, mais au contraire, il écoutait la loi de Dieu comme une abeille industrieuse et la gardait dans sa mémoire. "

Il avait reçu de la nature un tempérament plutôt calme et une corpulence exceptionnelle (études récentes de Badia). Mais il y avait en lui une intense vitalité faite de rêves, de désirs et de ténacité qui n'était certes pas celle de tout le monde et qui le faisait regarder vers autre chose que les combats et les châteaux, lesquels n'avaient pas l'air de le motiver vraiment.

Un type de vie solitaire et érémitique incarnait en ce temps-là quelque chose de fascinant. Partout, en terre chrétienne, dans des endroits cachés et éloignés, on trouvait des personnages énigmatiques, d'autant plus attractifs qu'ils s'efforçaient de fuir les structures de la société, attendant autre chose de celle-ci. A vrai dire cette façon de vivre pouvait frapper un adolescent qui s'ouvre, surtout si une mère le met sur la voie.

A quelques lieues de Provins, l'un de ces personnages, Burcard, menait la vie érémitique dans une île de la Seine, près de Bray. Thibaud se décida d' aller le trouver.

Un jour, trompant toute surveillance, avec la complicité du soldat qui le formait aux arts militaires, Gauthier, avec lequel il s'était lié d’amitié, il se rendit furtivement auprès de l'ermite Burcard.

Il s'ouvrit à lui, lui fit part de son attrait pour la vie érémitique et chercha alors à connaître plus profondément ce en quoi elle consistait ; il lui demanda conseil, car le temps était arrivé où il devait se décider. Burcard était un homme de Dieu. Il vit clairement à l'œuvre, dans l'âme de Thibaud, la grâce de Dieu qui dominait la nature et sa réponse fut claire :" oui, décide-toi. Laisse ta maison, pars au loin là où personne ne saura te trouver, sois ignoré de tous et suis la voie qui t'appelle ".


Voyez-vous ?

Tandis que Dieu frappait discrètement à la porte du coeur de Thibaud, le monde aussi frappait avec plus de force.

Peut-être à tort, Lipello, auteur tardif, parle des flatteries mondaines qui venaient d'Eudes, comte de Champagne ; certes les flatteries et les mensonges ne devaient pas manquer, même dans une modeste cour de nobles feudataires. L'orgueil, la vengeance, les jalousies de cour, les conflits personnels, les plaisirs, les fêtes, les troubles de l'époque, les rêves de gloire et d'actions militaires pouvaient bien facilement influencer le cœur d'un jeune homme.

La supposition de Giry, auteur plus récent, n'est pas loin de la vérité selon laquelle le père de Thibaud lui aurait proposé des fiançailles avantageuses avec une jeune fille de son rang : c'était la pratique de l'époque. Il est plus difficile d'admettre avec Baillet que son père aurait offert à Thibaud le commandement d'un groupe d'hommes d’armes pour aider le comte de Champagne dans l’une de ces guerres d’escarmouches, si nombreuses à cette époque féodale. Pourtant Thibaud aurait dû se préparer à l'art de la guerre.

Tout cet environnement désagréable n’eut sur lui qu’un seul effet, celui de lui faire comprendre que sa vie ne pouvait être qu’ailleurs.


Sur les routes du monde


L'astuce

Le printemps 1054 commençait à frémir dans la campagne ondulée de la Brie. A Provins fleurissaient ces roseraies qui l’ont rendu célèbre. Vers Pâques, à Reims, les préparatifs des tournois et des compétitions battaient leur plein en vue de la qualification des jeunes chevaliers venus de tous les fiefs de Champagne.

Thibaud aussi, il arrivait alors à sa majorité, avait demandé à son père de participer à ces joutes car il se disait prêt à passer chevalier. On en avait certainement parlé en famille et les préparatifs s’activaient depuis longtemps au château.

Le jour du départ arriva. Ce fut un événement important pour une petite cour de feudataires de campagne avec la préparation de l'escorte de cavaliers parmi lesquels se trouvait l'inséparable Gauthier, attaché à la garde personnelle de Thibaud et conscient de la démarche qui se tramait... secrètement.

Ce secret, en quittant le château paternel, alors que de toutes parts on s’adressait des compliments et des souhaits de succès, allait faire pleurer et souffrir le cœur du père, des frères, de la maman surtout qui peut-être " sentait" quelque chose.

La cérémonie d'investiture à la chevalerie n’était que le prétexte fourni par Thibaud aux ambitions de son père. Son dessein était de commencer l'aventure qu'il entrevoyait, l'érémitisme. Il pensa qu'il en avait là l'occasion favorable .

En effet, après sa rencontre avec l’ermite Burcard, il avait décidé de mettre à exécution le projet qui l'habitait et donc de quitter sa terre et sa famille, se diriger vers les endroits qui lui semblaient les plus favorables. Il n’avait fait part de ce secret qu’à Gauthier, qui, depuis longtemps, avait sa confiance.

Le convoi partit pour Reims en saluant encore les gens de la chatellenie qui les accompagnaient de leurs vœux, de leurs bénédictions, d’envois de fleurs, de claquements de drapeaux et de bannières.


Vers l’inconnu

La route de Reims, qui serpentait dans les paysages variés de la Champagne, se déroulait sur une centaine de kilomètres que le convoi parcourut en deux jours pour arriver le soir suivant dans les faubourgs de la ville, à l'abbaye Saint Rémi, leur "hôtel".

Thibaud et Gauthier cherchèrent là l’hospitalité pour eux-mêmes et leur escorte. Puis, sous le prétexte d’aller saluer quelques amis, ils s'esquivèrent rapidement de l'abbaye et partirent dans la nuit.

Ils étaient en train de réaliser leur plan. Leur cœur battait très fort. Bien que très fatigués par deux journées de chevauchée, il leur fallait pourtant faire vite pour disparaître car on allait bientôt les chercher.

Fusse-ce une circonstance fortuite ou un dessein providentiel ? Hors des zones habitées, en pleine campagne, ils croisèrent deux pèlerins qui arrivaient. Ces deux hommes frustes durent trouver bien étrange la proposition que leur firent les deux fugitifs :

" Voulez-vous échanger vos habits contre les nôtres ? "

Incrédules à la vue de la tenue des jeunes gens, ils acceptèrent cependant cet échange avantageux et s’éloignèrent. Gauthier et Thibaud se regardèrent et eurent un soupir de soulagement et de joie.

" Nous pouvons maintenant aller tranquilles et en sécurité. "

L'escorte attendit en vain le retour des maîtres. Ils attendirent encore le lendemain. Le fait qu’ils soient chez quelques amis, leur parut soudain suspect et ils s’informèrent : mais personne dans la ville n’avait vu les deux jeunes nobles. Les serviteurs, avec l’angoisse et la crainte que quelque malheur soit arrivé, repartirent vers Provins.

Nous ne savons rien de l’impression que la disparition de Thibaud produisit à Provins, des suppositions faites, des démarches entreprises pour le retrouver. Mais ses parents, sa mère, par cette intuition particulière donnée par Dieu aux mères, connaissant le caractère et les penchants du jeune adolescent, devina la vérité profonde de l'évènement, se résigna à la volonté de Dieu et dût en convaincre l'entourage comtal.

Quant à nos deux marcheurs, libres sur les routes du monde, ils prirent la route de l’Est, vers Trèves et la forêt d'Ardenne.



Près du château de Pettingen

Les fugitifs avaient-ils un but prémédité ? Nous ne saurions le dire. Ils se seront sans doute avancés jusqu’aux aux frontières des Francs, puis se sont introduits dans les territoires de l'Empire Germanique : là, constatant que la langue parlée par cette population n’était plus la leur, ils décidèrent de s’y fixer, étant à bonne distance de la maison paternelle, afin de mener l'existence libre à laquelle ils rêvaient.

Ils s’arrêtèrent près d’un modeste château de quelques centaines d’âmes, appelé Pettingen, appartenant alors au Luxembourg.

L'aventure qu’ils voulaient vivre était d'abord de rayer la vie seigneuriale de leurs préoccupations puis de découvrir et goûter une existence simple, rustique, jointe à la contemplation, tout en assurant le pain de la journée par des travaux effectués chez l'habitant ou l'employeur qui voudrait bien les prendre. C'est ce que Thibaud appellera plus tard "embrasser volontairement la pauvreté par amour du Christ" (Vita).

Les premiers travaux qui se présentèrent à cette saison, furent les travaux des champs : faucher les prés, nettoyer les étables, s’occuper du bétail. Voilà les services qu’un jeune homme de quelques dix-sept ans, fils de famille riche et noble, voulut faire, à la recherche de la vie simple et de la victoire sur lui-même. Les qualités du cavalier, le courage, la loyauté, la sincérité, l’esprit de service, s’exprimaient ici d’une manière presque aussi formelle que dans les tournois, les parades et le choc des batailles...



Expérience cruelle

Nous pouvons peut-être attribuer à cette période, que nous appellerons les premiers pas de sa nouvelle existence, l’épisode que nous raconte avec force Pierre, abbé de la Vangadice :

"Un jour il avait été embauché, lui et son compagnon, par un patron pour nettoyer la vigne des mauvaises herbes inutiles et envahissantes. A un moment, dans la partie du terrain assigné, il se sentit mal : ses genoux tremblaient, il avait des douleurs de dos à force d’être courbé, les mains ensanglantées pour avoir trop arraché d’herbe, les pieds meurtris après avoir beaucoup marché pieds nus dans les ronces et dans les cailloux.

Il restait en arrière des autres, le chef des travaux, homme brutal, s’en aperçut aussitôt, se précipita sur lui et le frappa avec le bâton qu’il avait à la main ; il frappait sans ménagement pour le forcer à rattraper les autres, jusqu’à lui infliger plusieurs blessures. Gauthier, voyant cela, commença à se plaindre et, d’une voix suppliante, demandait au chef d’avoir pitié du jeune homme peu habitué encore à de telles fatigues ; il lui disait qu’il ferait lui-même, après avoir fini son travail, ce qui restait à faire du travail de Thibaud. Mais cet homme inhumain continuait à frapper ; chacun des deux ne comprenant la langue de l’autre. Mais si son cœur avait eu le plus petit sentiment de pitié inné, il aurait eu au moins compassion des larmes qui tombaient des yeux de Thibaud.

Thibaud, dans son admirable patience, supporta les blessures et les coups pour le nom du Seigneur et termina le travail assigné dans la mesure où ses forces le lui permirent, disant avec le psalmiste : " Tu as mis la souffrance sur nos épaules, tu nous as livrés aux tyrans. "

Plus tard, en racontant cet épisode, il disait que dans cette vallée de larmes, par ces coups reçus, il avançait dans les voies de Dieu.



Charbonnier !

Les travaux des champs n’ont pas été les seuls qu’il ait pratiqués : il s’est embauché comme tâcheron à la journée et faisait des travaux de toutes sortes : casser des cailloux, servir de manœuvre, rendre des services dans les ateliers. Parmi ces travaux, l’un de ceux pour lequel il avait une préférence, peut-être après avoir appris à mieux connaître le milieu et s’être familiarisé aussi avec la langue du lieu, était celui de charbonnier. Autour de Pettingen, il y avait de vastes forêts où l’on travaillait le bois et le charbon de bois qui servait surtout dans les ateliers. Il fit ce travail probablement durant l’automne et l’hiver 1054 et 1055, lorsque les travaux des champs étaient terminés. Et c’est précisément en raison de cette période particulière de sa vie que l'on désigna plus tard Thibaud comme st patron des artisans. Son exemple dût faire impression car nous trouvons sur ses traces bien d’autres ermites qui, par la suite, exercèrent cette activité. Et ce travail eut encore un autre avantage : il permit à Thibaud et à son compagnon de vivre plus longtemps dans la solitude des forêts et de mener une vie moins précaire parce qu’ils étaient probablement mieux rémunérés qu’en travaillant dans les champs. Ils réussirent ainsi à amasser un pécule qui allait les aider à réaliser le projet de partir sur les routes de Compostelle.



Vers l’Espagne

Ce pèlerinage de l’époque fascinait Thibaud : Saint Jacques de Compostelle, à l’extrémité nord-ouest de l’Espagne, à quelque deux mille kilomètres de la forêt de Pettingen. La nature de Thibaud, animée par la découverte, la dévotion, l'esprit d’aventure, le poussait vers ce rêve.

Pieds nus, dit Pierre de la Vangadice, avec le peu d’argent épargné , une besace pour les aumônes, un bâton à la main, vêtus de la tunique du pèlerin, il se mirent en route. Son biographe ne consacre que quelques lignes à cette formidable réalisation, extraordinaire pour l’époque. Et notre imagination, peu habituée à comprendre les difficultés et les dangers des voyages de ce temps-là, n’arrive pas à se représenter les privations et les fatigues endurées. L'aller et retour dura un an et demi suivant l'estimation la plus commune. Sans doute durent-ils se louer pour des travaux parallèles au long du chemin et rien ne les pressait. Des récits postérieurs nous racontent deux épisodes assez surprenants qui nous montrent déjà une foi initiée de la part de Thibaud, une foi proche de ces moines du désert dont sa mère avait l'habitude de lui raconter les exploits.

Sur la route du retour, sans doute lors le passage dangereux des Pyrénées, dans une zone bordée de précipices et de ravins, tandis que Thibaud cheminait devant son compagnon, son pied trébucha soudain sur un obstacle, dur et mou à la fois, qu’il n’avait pas vu : un homme étendu par terre. En tombant, Thibaud invoqua le nom du Seigneur et fit le signe de la croix. Dans une fumée intense et fétide, comme par enchantement, le personnage disparut aussitôt. C’était sans doute le diable qui, ne pouvant le dominer, essayait de le terroriser.

L’autre épisode est aussi réaliste. Ayant rejoint le centre de la France, alors qu’il se dirigeait vers Clermont Ferrand et traversait les zones boisées et désertes des massifs de l’Auvergne avec ses compagnons, car un autre pèlerin s’était joint à eux, ils eurent faim : à jeun depuis deux jours, ils se sentaient défaillir. Thibaud qui, comme toujours, précédait ses compagnons pour les tenir à distance afin de garder le silence contemplatif, plus touché de leurs fatigues que de ses propres faiblesses, se tourna vers le Seigneur pour lui demander de venir, dans sa grande bonté, au secours de ses compagnons fatigués. Et voici que, relevant la tête pour regarder le ciel dont il attendait du secours, il aperçut dans un champ tout proche de la route une charrette qui avait été abandonnée là. Il y avait un paquet contre la roue. Il vit un lien immédiat entre ce paquet et la prière qu’il venait d’adresser à Dieu ; c’était pour lui la certitude que c’était la réponse de la Providence divine.

Il s’approcha, souleva le paquet et y trouva quelques pains cuits au four et parfumés. Il rendit grâce au Seigneur pour la rapidité de sa réponse et, s’adressant à ses compagnons :

" Venez, il est temps que nous prenions quelque chose à manger ! "

" Mais, qu’allons-nous manger dans ce désert ? " " Ceci ! "

Il ouvrit son manteau, ses compagnons restèrent stupéfaits. Ils n’avaient pas besoin de lui demander depuis quand il avait reçu ce cadeau de Dieu. S’il l’avait reçu plus tôt, il n’aurait pas tant tardé à le distribuer. Ils comprirent donc que Dieu venait d'intervenir, peut-être par le ministère des anges.



Les psaumes, paroles de Dieu

D’Espagne, riche d’une nouvelle expérience, ils remontèrent vers la forêt d'Ardenne de l'Empire Germanique pour y poursuivre la vie érémitique : nous ne savons pas si ce fut dans la région de Trèves, à Pettingen, ou en quelque autre endroit. Ces régions leur plaisaient beaucoup et leur offraient tout ce qu’ils cherchaient : elles répondaient à leurs exigences spirituelles.

Alors, sans doute à la suite de l’expérience de ce long pèlerinage en Espagne,Thibaud repensa aux pénibles journées de marche et de silence qu'ils avaient endurées et se rendit compte qu’il aurait mieux utilisé son temps en de telles circonstances s’il avait su réciter les psaumes et les prières canoniques de l’office divin auxquelles, aux diverses étapes, il avait participé sans comprendre, car le latin lui était étranger. Il pensait, c’était l’une de ses expressions, que celui qui connaît les Saintes Écritures peut mieux comprendre les commandements divins et combien il est urgent et salutaire de les observer.

Il appela alors à lui le fidèle Gauthier et le pria de lui trouver quelqu'un pour lui apprendre à lire la Sainte Écriture, d’autant plus que l’hiver approchait et qu’il aurait ainsi la possibilité de consacrer du temps à cette étude. Gauthier en trouva rapidement un. C’était un prêtre de langue franque, appelé Guilhem : il habitait en Allemagne et accepta volontiers ce service. La vive intelligence du disciple mais plus encore sa grande faim de la parole de Dieu, épuisa rapidement le petit programme de doctrine qu’il pouvait lui transmettre : il lui apprit à lire le latin et à réciter les sept psaumes de la pénitence, la prière simple d’un ermite qui, occupé aux travaux de la journée pour pouvoir survivre, n’aurait le temps pour la contemplation que s’il la prenait sur le sommeil.

Mais Thibaud eut à peine commencé à goûter ce nouvel aliment spirituel qu’au lieu de s’en contenter, il sentit grandir sa faim. Il aurait voulu un psautier complet pour pouvoir réciter l’office canonique en entier. Mais ses moyens financiers n’étaient pas suffisants pour lui permettre de se procurer le livre de l’office divin.



Une bonne inspiration

Gauthier se rendit compte du souci de Thibaud et chercha le moyen d'y remédier. Il appela secrètement le prêtre Guilhem dont il connaissait le projet d’aller en France, lui parla de la famille et des problèmes de son protégé, des richesses qu’il avait laissées ; il le mit au courant de l’affection qu’il avait pour lui et pour ses parents, de la tristesse dans laquelle ils devaient se trouver de ne plus avoir de nouvelles de leur fils depuis plus de deux ans. Il lui dit que ce serait une excellente occasion pour les consoler que de leur apporter de ses nouvelles. Gauthier souhaitait cependant que cette démarche se fasse en accord avec Thibaud. Il lui suggéra même de faire valoir ce prétexte pour aller voir sa famille.

Thibaud se laissa facilement persuader. Le fait d’avoir passé deux ans à vivre la vie érémitique itinérante lui donnait l’assurance que les siens ne feraient plus obstacle à sa vocation, même s'ils savaient où il se retirait.

La pensée de ses parents, surtout celle de sa mère, le toucha et il dit au prêtre de les saluer et de les assurer que, s’il s’était matériellement séparé d’eux, il était toujours avec eux par l’affection et la prière et que leur salut éternel était l’une de ses préoccupations constantes.

Guilhem eut alors une idée qui faciliterait certainement sa mission :

" Ne pourriez-vous pas envoyer un cadeau à votre père ? à votre mère ? "

" Mais quel cadeau pourrais-je leur envoyer ? Je n’ai rien. "

Il regarda autour de lui et vit sur la table un beau pain entier qui représentait sans doute la nourriture de la journée pour lui et Gauthier. Il l’avait reçu en aumône d’un monastère voisin.

" Je n’ai que ce pain. Si vous voulez, portez leur ce pain de la charité. "

Le prêtre Guilhem le prit et se mit en route.



A Provins

Il se rendit à Provins sans s’être annoncé.

" J’ai des nouvelles particulières à vous donner. Votre fils mène la vie érémitique. Il va très bien. Il vous porte dans son cœur. Il vit dans la pauvreté du Christ. Quand je l’ai quitté il n'avait que ce pain qu’il m’a prié de vous offrir. "

La joie que ces nouvelles apportèrent au château fut indescriptible : Thibaud était bien vivant. Les larmes pour la mère, la joie pour le père, les avaient rajeunis et avaient effacé les traces que la fuite de Thibaud avait creusées sur leur visage. Ces larmes se mêlaient à la joie exubérante des serviteurs mais on peut imaginer cependant que l’on avait du mal à croire à cette histoire de folie érémitique.

Guilhem fut traité avec tous les honneurs du château pendant plusieurs jours et, quand il décida de repartir, il rappela au père que le but principal de sa visite était de rapporter un psautier à Thibaud.

" Je veux le lui porter moi-même, s’écria Arnoul. Aidez-moi à revoir Thibaud, ne serait-ce qu’un instant. Je ne le détournerai pas de la vie qu’il a choisie, puisqu’il a la conviction que sa voie n’est pas celle de servir le monde. Mais je veux au moins qu’il sache que notre maison est toujours la sienne et qu’il peut s’adresser à nous en cas de besoin."



Le stratagème

La troupe arriva à Trèves. Alors que tout s’était passé facilement au château, Guilhem pensait à la manière dont il pouvait accomplir sa mission et se trouvait très embarrassé : comment réaliser dans les meilleures conditions la rencontre d’Arnoul et de Thibaud ?

Finalement, n’ayant rien trouvé de mieux, il suggéra au père et à toute la troupe de rester cachés à courte distance du grand ormeau feuillu où il conduisait son disciple pour ses exercices de lecture.

Guilhem se rendit auprès de Thibaud, lui parla de ses rencontres avec les gens de sa famille, son père, sa mère, ses frères ; il lui dit que tous allaient bien, qu’ils avaient accueilli avec joie ses bonnes nouvelles et acceptaient avec joie de le laisser continuer sa vie d’ermite.

Puis, il lui parla de la lecture des psaumes, lui demanda s’il avait fait des progrès. Et pour s’en assurer, il lui proposa de se rendre sous l’ormeau habituel afin de vérifier les progrès accomplis.

Il faut admettre qu’une telle proposition de la part de Guilhem qui rentrait d’un long voyage, semblait vraiment naïve et devait cacher quelque chose. Thibaud eut un doute et flaira là un piège ; mais par esprit d’obéissance, il suivit son maître. Il avait toutefois le pressentiment qu’il allait trouver quelque chose de peu agréable et s’arrêta plusieurs fois, hésitant à continuer.

Quand il arriva enfin au lieu convenu, il découvrit le stratagème. Il reconnut son père et les soldats qui l’accompagnaient, cachés dans les hautes herbes, derrière une haie qui empêchait les chevaux d’avancer. Alors, avec une grande douleur, Thibaud s’écria :

" Vous m’avez trahi, maître, vous m’avez trahi ! "

Et, continuant à se lamenter, il s’éloigna presque en courant. Le père alors courut derrière lui, poussé par son amour paternel.

" Mon très cher fils, pourquoi fuis-tu ? Pourquoi me fuis-tu ? Je suis ton père, pas un ennemi ! Non, je ne veux pas, mon fils, entraver tes projets. Je ne suis pas opposé, mon fils, à ton genre de vie. Laisse-moi seulement te voir, te parler et que je puisse dire à ta mère qui souffre tant de ton absence que j’ai pu te voir ! "

Suivant son fils, il ne voyait que ses pieds nus ensanglantés : ce spectacle lui serrait le cœur ; il essayait de l’émouvoir par des paroles affectueuses, mais Thibaud, sans se retourner, fuyait en disant :

" Mon Père, allez-vous en, ne m’importunez plus et laissez-moi aller en paix avec le Christ ! "

" Ecoute, mon fils, répondit le père, tu as besoin de tout et nous, nous sommes dans l'aisance. Comment pourrons-nous être heureux, si tu refuses de recevoir nos cadeaux? "

" Si je reprenais ce que j’ai laissé pour le Seigneur, je serais comme un chien qui revient vers ce qu'il a vomi."

En disant cela, un détour du sentier le cacha au regard de son père qui comprit qu’il n’y avait rien d’autre à faire que de partir.

Gauthier, resté à l’écart de la surprise qu’il avait tendue à Thibaud, essaya de rassurer Arnoul : il lui dit beaucoup de bien de la vie et de la sainteté de Thibaud et lui raconta certainement le voyage en Espagne et les miracles qui les avaient accompagnés ; il l’assura que Thibaud serait toujours à ses côtés avec la fidélité promise quand il était adolescent et lui dit enfin qu’il n’avait aucun autre besoin que celui d’un psautier pour apprendre davantage les Saintes Écritures et réciter les prières de l’Office canonique.

Le père, qui avait apporté le psautier et souhaité l’offrir personnellement à son fils, se contenta de le remettre au prêtre Guilhem et rejoignit aussitôt son escorte pour reprendre la route de Provins, " heureux et triste à la fois " avec l’impression d'avoir buté contre un mur, " satisfait et déçu " de la tournure qu'avait pris les évènements.



Partir ailleurs !

L’attitude si rude de Thibaud à l’égard de son père pourrait surprendre, car celui-ci était venu sans intention de le faire renoncer à son projet, mais animé seulement par son amour paternel. Une explication plausible à ce comportement pourrait venir du fait que Thibaud, pris à l’improviste, se mit à douter de sa foi et de sa volonté, eut peur que ce contact ne soit animé que par l’affection humaine des siens et l’amène à renoncer au genre de vie qu’il avait embrassé.

Nous pensons pouvoir interpréter ainsi cette rencontre, surtout si on se réfère aux rencontres à venir où, plus mûr et spirituellement mieux formé, il n’aurait plus rien à craindre à ce sujet. Il se montra alors non seulement plus gentil, mais plus affectueux et attentionné avec son père comme avec sa mère.

Cependant cette rencontre avait très profondément perturbé Thibaud. Il commença à penser que maintenant son père connaissait le lieu de sa cache et la communiquerait sans doute à sa mère. Thibaud, connaissant l’amour de sa mère et sa piété qui la guidait en toutes choses, redoutait encore plus sa visite que celle de son père. Et puis, sa parenté, les gens de sa maison, ses amis pouvaient aussi vouloir lui rendre visite. Sa sécurité n’était plus assurée. Une idée germa alors à nouveau dans sa tête, idée dont il fit part à son fidèle Gauthier : entreprendre un nouveau pèlerinage en terre étrangère, et s’en remettre à Dieu pour la recherche d’un lieu plus adapté au genre de vie pour laquelle il avait chaque jour un attachement plus grand.

Ils terminèrent la saison d’été aux travaux des champs et l’automne venu, ils partirent. Ils n’avaient pas peur de se mettre en route car ils tournaient le dos à l’hiver et cette fois-ci, ils se dirigeaient vers le sud, vers des terres ensoleillées.



Au large !

Leur objectif était des plus fascinants : la Terre Sainte !

Les lieux où Christ était né, où il avait vécu, où il était mort sur la croix ! Les lieux où l’on pouvait vénérer le Saint Sépulcre ! Ce pèlerinage était enthousiasmant, non seulement en raison de la sainteté des lieux, mais aussi de l'intérêt du voyage parmi de gens de toutes origines, à travers des périls de toutes espèces. Ce n’est que quarante ans plus tard que s’est élevée la voix d’un Pape, Urbain II, pour lancer la première croisade et faire entendre le cri de Pierre d’Amiens, l'ermite : " Dieu le veut ! ".

Mais avant d’entreprendre ce voyage en Orient, les deux pèlerins voulurent se rendre à Rome pour y vénérer la tombe des Saints Apôtres. La piété avec laquelle ils firent leurs dévotions dans la Rome de Victor II ne nous est pas racontée ; je la laisse à votre imagination.

Après avoir gagné l’indulgence du pèlerinage romain, au printemps 1054, ils reprirent le chemin vers Venise où ils pensaient s’embarquer vers l’Orient.

Mais les évènements en décidèrent autrement. Arrivés dans la banlieue de Venise, ils furent probablement attaqués par des brigands, malmenés, dépouillés de tout ce qu’ils avaient . Ils durent donc pour le moment renoncer à l’aventure. Nous sommes réduits à imaginer car la Vie de l’abbé Pierre de la Vangadice est très pudique sur l'évènement.

Les deux pèlerins se remirent donc en route pour chercher dans les alentours un lieu où ils pourraient s’arrêter et reprendre leur vie érémitique habituelle. Ils passèrent à Padoue, se dirigèrent vers Vicence puis vers les cols de Berici, à la recherche d’un lieu qui leur conviendrait.



 

Dans les bois de Sajanega

Sajanega

Le Seigneur les attendait en un lieu appelé Sajanega. Un nom typique, pris au dialecte vénitien, qui désignait une zone solitaire et inconnue, appelée à avoir par la suite une grande notoriété et occuper une part importante de notre histoire, en raison précisément de la présence de leurs deux nouveaux hôtes et des compagnons qui allaient les rejoindre

Les lieux portent encore aujourd’hui ce nom. Une petite chanson dévote, en l’honneur de saint Thibaud, commence justement par les paroles placées en tête de ce chapitre. Au temps de Thibaud, ce n’était qu’un lieu-dit entre les deux villages de Sossano et de Lumignano. On pouvait y voir les ruines d’un oratoire et d'un ermitage inoccupés depuis des années.

Une tradition, que rapportaient des histoires locales, affirmait que saint Romuald, grand promoteur de la vie monastique et érémitique dans son ermitage de Camaldoli dans les Apennins, de passage à Sajanega avec des compagnons, avait construit cet ermitage et cet oratoire qu'il avait dédié à Saint Ermagora et Saint Fortunato : ceux-ci auraient obtenu le terrain de parents, de la famille des Pilei, qui l’avaient acquis eux-mêmes des Carraresi, alors notables de Sossano, le village le plus proche de Sajanega. Cependant, après la mort de Romuald, en 1027, l’ermitage avait été abandonné par la suite et livré aux injures du temps.

Ce lieu était en un état tel qu’il convenait parfaitement aux deux marcheurs de Dieu. Avoir un oratoire à leur disposition leur paraissait un avantage qui prévalait sur toute autre considération. Le lieu appartenait encore à la famille des Carraresi-Pilei, qui résidaient habituellement à Vérone. Thibaud envoya Gauthier pour demander si par charité on les autoriserait à mener sur ce lieu une vie de pénitence et de prière tout en restaurant la chapelle .

Les jeunes seigneurs du Moyen Age étaient des guerriers rudes, souvent corrompus et cruels, mais, s’agissant de religion, ils étaient plutôt dévots jusqu’à la superstition et il ne fut pas difficile à nos deux voyageurs d’obtenir tout ce qu’ils voulaient.

Ce n’est pas mettre en doute la constante présence de la Providence divine auprès de saint Thibaud que de penser qu’il n’est pas arrivé à Sajanega les yeux fermés, mais probablement après s’être informé de la chose auprès de quelque monastère de Venise ou de Padoue, comme il avait l' habitude de le faire sur les routes .

Une fois installés dans l'ermitage, ils commencèrent à organiser les locaux pour en faire les lieux d'une habitation suffisante, et en même temps, nettoyèrent et aménagèrent la chapelle.



"Là où je suis, sera mon serviteur"

Après avoir organisé ce petit ermitage, Thibaud pensa avoir enfin trouvé le milieu idéal ; et son esprit, inquiet et toujours en recherche, semblait être satisfait.

Sa vie intérieure semblait prendre un nouvel élan et trouver ce qu’il lui fallait pour pouvoir vivre de la charité des populations voisines et du travail manuel qu'il organisa à l’ermitage, car il n’avait plus besoin de chercher du travail à l’extérieur. Il put ainsi librement commencer à s'adonner à ses attraits, au plein sens du terme, comme le feraient les épris de Dieu. Le souvenir des ermites de saint Romuald, ces fous de Dieu, que les populations environnantes n’avaient pas oubliés, eut une influence sur la projection de sa nouvelle vie.

Ainsi, sa soif de contemplation l'amenait à la prière, la méditation, la lecture journalière priée du psautier qu'il avait récupéré en Lotharingie.

Avec cela il s'imposa une alimentation frugale : il commença par ne plus consommer de viande, d’œufs et de produits laitiers. Il en arriva à la suppression du vin. Quelques légumes et quelques fruits accompagnés d’un morceau de pain d'orge, souvent réduit au minimum, telle était son alimentation habituelle. On pense à Jean, le Baptiste, qui lui se nourrissait de miel et de sauterelles... Dans les dernières années de sa vie, il alla même jusqu'à laisser le pain et la boisson, vivant de quelques fruits, d’herbe et de racines. Il disciplina son corps en le revêtant d'un silice à même la chair, qu’il ne quittait plus. Une façon de marcher avec le Christ : Il s'inspirait des Vitae Patrum des moines du désert avec lesquels sa mère l'avait familiarisé. Il arrivait même à passer des nuits en contemplation,comme s'il vivait avant l'heure cette pensée de Pascal : "Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde,il ne faut pas dormir pendant ce temps-là". "Il suivait les voies de l'Esprit ", comme le dit la Vita.

Dieu lui permit à cet instant une immense souffrance : la mort de son inséparable compagnon Gauthier, qui lui avait consacré sa vie avec une fidélité quelquefois un peu différente de celle qu’il avait jurée à son maître et seigneur, jusqu’à le suivre d’une manière humble et dévote dans sa marche héroïque vers la sainteté.



" Je monterai jusqu’à l’autel de Dieu "

Un tel genre de vie ne pouvait échapper au regard interrogateur des gens simples des petits villages voisins. Le personnage commençant à fasciner, sa renommée se répandit rapidement et s’organisa une allée et venue, d’abord timide et hésitante, suivie surtout par curiosité, puis de plus en plus priante et fréquente, vers l'ermitage : soit pour participer au culte divin, soit pour demander des prières, des bénédictions,des conseils. Il commençait à se dire que l'ermite de Sajenaga avait puissance sur les infirmités, ce qu'ils qualifiaient de miracles en nom Dieu. Oui,Thibaud commençait à exercer le don des miracles ! Ce sur quoi, d'ailleurs, devait plus tard s'appuyer Alexandre II dans sa bulle de canonisation.

Un événement d'importance commençait aussi à se profiler dans la vie de Thibaud : Un de ses disciples, nommé Denis avait pour tâche principale de le faire progresser en latin. Thibaud ayant trouvé la paix et une règle de vie à Sajanega, poursuivait l'étude qu’il avait abordée au Luxembourg et à Trèves. Nous pensons que, outre la conviction que les études étaient pour lui un moyen de s’approcher de Dieu (la lecture des saintes Écritures), les personnes qui le fréquentaient ,à leur tour, le conduisirent peu à peu à la conscience d'une autre réalité qui s'imprimait de plus en plus en lui : l'idée du sacerdoce.

Les nombreux pèlerins qui se pressaient à la chapelle de l’ermitage pour ouvrir leurs coeurs et solliciter ses conseils, le persuadèrent vite que s’il était prêtre, il pourrait avec une plus grande efficacité satisfaire les besoins du peuple chrétien qui venait à lui, surtout dans cette région éloignée des centres habités, où le service religieux était réduit à sa plus simple expression.

Sans doute, même l’évêque de Vicence (Luidigero ou Sindicherio : la tradition des noms médiévaux est souvent incertaine et les écrits imprécis), voyant le bien qu’il faisait au peuple et songeant à tout ce qu’il pourrait faire s’il était prêtre, l’invita à y réfléchir.

Il progressait dans la science suffisante pour devenir prêtre et l’évêque, après une formation spécifique qu'il lui offrit à Vicence, l’ordonna dans son église cathédrale "dédiée à la bienheureuse Vierge Marie " : titre canonique par lequel chaque prêtre ordonné était lié à une église et à un bénéfice ecclésiastique.

Cette irruption dans la vie sacerdotale, à laquelle il était loin de penser à son départ de Provins, imprima dans son âme un engagement très vif, une dévotion accrue envers l'eucharistie, et, visiblement, une progression des dons surnaturels à travers sa personne. C'était vers 1060, semble-t-il.



Vers la vie d’anachorète

Avec le sacerdoce, Thibaud avait résolu les problèmes liés à l’afflux des populations des environs : il pouvait gérer la chapelle et avait la préparation et l’autorité voulue pour guider les âmes. Mais à mesure que le temps passait, se posait un autre problème. Parmi les fidèles qui venaient demander des conseils, certains particulièrement pieux, stimulés par son exemple et poussés à la sainteté, demandaient à être admis à la vie érémitique.

L’humilité du saint et son attachement à la vie solitaire le faisaient hésiter car répondre à ces demandes pouvait être néfaste. Mais très vite, il ne put résister au nombre des fervents qui se présentaient à lui. Il finit par voir dans cette situation l’expression de la volonté de Dieu et devint le guide de ces âmes.

C’est ainsi que se constitua un ermitage régulier autour de la chapelle des saints Ermagora et Fortunato de Sajanega. Nous admettons volontiers avec Collina que l’ermitage, renouvelé plus que créé, reprenait une vie déjà vécue il y avait longtemps par les disciples de saint Romuald.

On passe ainsi insensiblement d'une vie de solitude et d'ermitage individuel ou presque, à une vie d'ermitage régulier avec une communauté d'anachorètes ou d'ermites, terme canonique et ecclésiastique pour qualifier ce genre de vie, avec des supérieurs et des subordonnés, des horaires communautaires de jour et de nuit, des règles et des normes communes.

Où Thibaud aurait-il trouvé les règles de cette vie ? Seraient-elles le simple fruit de son expérience intérieure et de son intuition spirituelle ? Ou aurait-il demandé conseil à des institutions déjà existantes et florissantes, comme celle de saint Romuald dont il avait en quelque sorte recueilli l'héritage spirituel à Sajanega ?

Les chroniques sont muettes à ce sujet, mais il est un fait capital de la vie de saint Thibaud qui, très probablement, nous donne la réponse. Nous savons que dès les premières années de sa vie à Sajanega il eut des contacts, d'abord spirituels, puis amicaux, et enfin de dépendance et d'obéissance étroite avec Pierre, abbé (1063) de la Vangadice : c’est lui qui plus tard écrira sa vie pour sa canonisation, base de ce que nous savons sur le saint.

Il n'est donc pas difficile de penser que cette relation est née lorsqu’il s'était agi de donner corps et forme à la vie régulière menée à l'ermitage, c'est-à-dire aux environs de 1059-1060, quand Thibaud vivait déjà depuis deux ou trois ans dans la solitude de Sajanega et avait le temps de mûrir ses décisions, alors que Pierre n'était encore que simple moine à l'abbaye mais venait à l'ermitage.



Les disciples

Quels ont été ses premiers disciples ? Ceux qui ont fait partie de la première famille ? On pense tout de suite à son fidèle compagnon Gauthier. Mais Gauthier, mort en 1059, n'a pu qu'assister aux premières tentatives de fondation d'un groupe de compagnons qui ne se concrétisa en fait que dans les années suivantes. Dans les archives, nous trouvons, d'autres noms : un certain Oddon, prêtre, qui devint l'économe du groupe ; le diacre Denis qui avait la charge d'enseigner les Écritures et s'était placé sous l'autorité de Thibaud ; un autre disciple nommé Rodolphe dont un texte nous dit qu'il « avait été élevé par lui. »

Il semble que ces trois compagnons étaient de nationalité française. Et ici, surgit un autre problème : quand étaient-ils venus rejoindre Thibaud ? Ils ne l'avaient certainement pas accompagné quand, presque fugitif, il était allé à Rome avec l'intention de poursuivre jusqu'en Terre sainte. Ils ont dû arriver plus tard. Cela porte à croire qu'avec le temps, la renommée de la vie sainte et des miracles de Thibaud s'était largement répandue jusqu'à suivre ses pas dans son premier refuge, en Lotharingie.

Sans doute aussi plusieurs de ses autres disciples étaient-ils arrivés des environs ou de régions très reculées à mesure que sa renommée se répandait.



Il fait jaillir du vin

Autour de ces noms, comme pour nous confirmer la constitution de la communauté de vie des anachorètes, les archives racontent quelques faits prodigieux :

L'un de ces faits concerne le diacre Denis. Un groupe de milanais qui se rendaient en pèlerinage sur la tombe de saint Marc à Venise, passèrent par Vicence et entendirent raconter les merveilles opérées par Thibaud. Poussés par la curiosité, ils se dirigèrent vers Sajanega pour rendre visite au serviteur de Dieu qui les accueillit avec l'hospitalité qui était devenue la règle de l'ermitage.

Après quelques mots d'accueil fraternel, Thibaud voulut restaurer les pèlerins avec les modestes vivres qu'il possédait. Mais il se rendit vite compte qu'il n'y avait rien à boire, et se tournant vers le diacre Denis, il lui demanda d'aller chercher un peu de vin. Le disciple fit semblant de ne pas comprendre et, avec habileté, essaya de détourner la conversation. Thibaud répéta l'invitation, mais Denis ne bougeait pas. Un peu étonné ou peut-être convaincu que le disciple n'avait pas compris, il lui renouvela l'invitation une troisième fois avec plus de fermeté et d'énergie.

Le disciple y alla mais en traînant les pieds. La raison de cette réticence était que la veille au soir, pris d’une soif soudaine, il avait bu le peu de vin qui était resté dans l’amphore et maintenant il redoutait de devoir confesser sa faute devant les invités.

Il partit donc pour aller chercher un peu de vin, espérant pouvoir trouver une excuse ou un prétexte qui le tirerait d’embarras. Arrivé près de l’endroit où l’on gardait le vin, il souleva le couvercle de l’amphore qu’il savait vide et un jet de vin rouge et scintillant se mit à couler abondamment dans l’amphore qui devenait trop lourde. Le vin tacha même son vêtement.

Confus et voyant là un miracle de la Providence, il apporta sur la table le vin pour les invités. Et il y en eut non seulement pour tous les pèlerins, mais les religieux eux aussi purent boire à l’amphore miraculeuse pendant plus de trois semaines.



La guérison d’Oddon

Un autre des disciples du saint, Oddon, fit aussi l’expérience du pouvoir du thaumaturge Thibaud. Après la mort de Gauthier, Oddon avait été nommé pour être le protecteur particulier de Thibaud ; il était aussi un peu l’homme à tout faire de l’ermitage, sorte d’économe, chargé de veiller aux intérêts matériels de la petite communauté. Ceci enlevait à Thibaud bien des préoccupations et distractions matérielles et lui permettait de guider l’activité spirituelle de l’ermitage et de servir les âmes qui accouraient pour le voir et l’entendre.

Il arriva qu' Oddon tomba si gravement malade que l’on crut qu’il était sur le point de quitter ce monde. Personne mieux que lui, en raison de sa proximité, ne connaissait les pouvoirs surnaturels de Thibaud qui avait guéri tant de malades qui avaient eu recours à lui. Rien d’étonnant donc qu’avec la confiance qu’il avait en Thibaud, il ne se tourne vers lui pour être soulagé et même guéri.

Thibaud dont le cœur était toujours attentif à la souffrance des pauvres gens du comté de Vicence et des pèlerins, sembla éprouver quelque scrupule s’agissant d’un de ses religieux chez qui il aurait voulu voir une plus grande résignation à la volonté de Dieu. Et peut-être pour stimuler chez Oddon une telle disposition intérieure au vouloir divin, lui répondit-il :

" Si cette maladie vient de la volonté de Dieu, j’aurais peur de m’y opposer en priant pour votre guérison. "

" Mais, mon père, priez pour moi et pour ma guérison tout en acceptant que la volonté de Dieu soit faite. "

Soit pour cette raison donnée qu’il trouva juste, soit par peur de perdre un ministre fidèle comme il n’en avait jamais trouvé avant de perdre Gauthier, Thibaud, lors d’une attaque très violente de la maladie, fit porter son disciple, étendu sur son lit, jusqu’en l’église où il célébra la Messe pour obtenir la grâce de Dieu. Au moment de lui porter la communion, Oddon se sentit complètement guéri et, après la Messe, il retourna seul dans sa cellule.



Le diable

Il n'est pas rare, pour ne pas dire normal, de trouver dans la vie des chrétiens, des saints, surtout de ceux qui ont reçu le don des miracles, la présence du démon qui vient presque visiblement mettre des obstacles sur le chemin de la sainteté. Déjà, les années précédentes, nous en avons trouvé des signes dans la vie de Thibaud. Mais, de façon plus explicite, la vie écrite par l’abbé, Pierre de la Vangadice, nous en parle. C’est presque l’affirmation que " les tentations de l’ancien ennemi ne lui ont pas manqué ". On y trouve deux épisodes que nous rapportons brièvement.

Une nuit, alors qu’il prenait le peu de repos que parfois il s’accordait, il entendit frapper violemment à la cloison et être appelé par son nom avec la voix du frère qui devait le réveiller pour les matines. Il s’éveilla en sursaut, sortit aussitôt et se rendit à la cellule du frère pour aller avec lui vers l’oratoire. Mais la cellule de son compagnon était bien fermée et à l’évidence, ce dernier dormait encore. Vint alors à l’idée de Thibaud que cela pourrait être une ruse diabolique. Il fit le signe de la croix, invoqua la Sainte Trinité et entendit un bruit "comme celui d’une grande multitude de paysans qui abattraient la forêt avec des scies et des massues. " Il comprit que c’était l’ennemi qui s’enfuyait.

Quel sens pouvait avoir cette tentation, dirons-nous, en imaginant que le diable voulait pousser Thibaud à exagérer ses pénitences, à renoncer enfin au peu de repos qu’il prenait, afin que la fatigue physique et quelques maladies l’empêchent de continuer ce genre de vie. L’autre épisode nous montre le diable affairé à lui faire effectivement du mal et peut-être même à le tuer si Dieu le permettait.

Il avait été appelé à apporter la paix dans un lieu assez éloigné de l’ermitage. Les maladies et les pénitences l’avaient beaucoup affaibli pour s’établir ici, surtout les jambes et les pieds. Il avait dû utiliser une pauvre charrette qui servait aux paysans pour les travaux des champs. Près de Lonigo, il avait fallu traverser à gué un petit fleuve. Et voilà qu’au milieu du courant, une roue, se détachant, est emportée par la violence du courant. La charrette se retourna mais Thibaud, léger comme une plume, fut emporté et déposé doucement sur l’autre rive.



Citoyen d’un autre monde

Evidemment, les manifestations diaboliques que nous avons racontées ne sont que des indices de la lutte âpre et nocturne que Thibaud a dû longtemps soutenir avec Satan et montrent quelle forme prenait la sainteté ancienne et médiévale ; mais il n’est pas rare de trouver les attaques du démon chez des saints plus récents : il suffit de rappeler le saint Curé d’Ars, Jean Marie Vianney, et sainte Gemma Galgani. La majorité des assauts du diable que Thibaud a dû affronter restent inconnus parce qu’il n’en parlait pas.

Mais sa constance dans le bien le rendit vainqueur. Une phrase de la Vita nous souligne un nouveau pas sur son chemin intérieur : " Jusqu’alors, nous avons dû cheminer dans la nuit des fatigues et des tentations ; maintenant, nous nous préparons à cheminer en plein jour dans la joie. "

Voilà probablement l’introduction au récit des dons mystiques dont a été abondamment crédité Saint Thibaud, surtout dans les dernières années de sa vie. Ceux qui ont été retenus sont parmi les plus singuliers que nous trouvons dans l’hagiographie chrétienne. Certains auteurs montrent comment ces phénomènes, que nous avons déjà trouvés dans les premiers temps de sa vie nouvelle, se sont intensifiés après l’ordination sacerdotale.

Il eut aussi le don d’entrer souvent en contact avec les anges sous une forme visible : un jour sous l’aspect d’une colombe, une autre sous celui d’un spectre humain ou sous des formes variées connues de lui seul. Il pouvait ainsi conduire avec eux des colloques particuliers et familiers.

Un autre don que l’on rencontre rarement dans l’histoire des saints, c’est une grande paix intérieure. Alors qu’un jour, abîmé dans le souvenir de ses péchés, il pleurait amèrement et invoquait avec des soupirs et des larmes la miséricorde divine, il entendit une voix qui lui disait : " Ne pleure pas ! Tes péchés te sont remis. " C’était la certitude du pardon de ses péchés et la grande hauteur de vie spirituelle qui éloignaient de lui l’un des doutes qui tourmentait le plus les saints.

Dans les visions qu’il eut, il faut souligner celle des saints Ermagora et Fortunato à qui était dédiée la chapelle de l’ermitage qu’il avait restaurée, maintenue en état et rendue au culte et à la piété des fidèles. Les deux saints lui apparurent dans une lumière éclatante de gloire, le saluèrent : " Reçois,Thibaud, la grâce et la bénédiction de Dieu pour avoir servi fidèlement cette église érigée à notre mémoire. "



Les miracles

Outre les dons mystiques, qui révèlent son degré de sainteté et qui le stimulaient à s’élever encore davantage, il semble qu’il ait reçu éminemment le don des miracles. C’est dans ce contexte que la Vita raconte la guérison du disciple Oddon, dont nous avons parlé plus haut, et de beaucoup d'autres.

Dans la ville la plus proche, Sosnowiec, un pauvre prêtre aveugle qui avait cherché inutilement partout un remède à son mal, vint trouver Thibaud. Cette fois encore, comme il l’avait fait pour Oddon, Thibaud se montra réticent, peut-être parce qu’il s’agissait d’un prêtre, serviteur de Dieu, et donna comme excuse que ce sont les saints qui font les miracles et non lui. Cela n’ébranla pas la foi du bon prêtre qui demanda avec humilité aux compagnons du saint de lui obtenir un peu de l’eau avec laquelle il se lavait les mains. On lui en apporta ; il se lava les yeux et recouvra immédiatement la vue.

Un pauvre soldat de la ville d’Alonte, près de Lonigo, vint vers Thibaud pour lui recommander son fils qui souffrait d’un mal inconnu et allait mourir. Cet homme apportait avec lui un cadeau, dans la mesure où le lui permettait sa grande pauvreté : un peu de cire pour la lampe de l’église. Le saint en fut très ému et se mit à prier de la manière la plus solennelle qu’il connaissait : la célébration de la sainte Messe pour le malade. Après la sainte Messe, il prit une pomme, la bénit et la remit au soldat en le priant de la donner à son fils. L’enfant, commençant à la croquer, se sentit aussitôt mieux ; la pomme finie, il était complètement guéri.



Document exceptionnel

Nous voulons terminer ce chapitre de la vie de Saint Thibaud avec l’examen d’une lettre du pape régnant Alexandre II,datée de 1065, dont nous n’avons pas la totale certitude qu'il l'adressa à Thibaud et à son compagnon Rodolphe.

Si nous pouvions en avoir la certitude absolue, nous aurions là une nouvelle page intéressante de la vie du saint parce que personne n’en a jamais parlé.

Nous sommes maintenant sûrs que Thibaud avait effectivement un disciple nommé Rodolphe, " qu’il avait presque élevé ", comme dit le document. Grâce à cette lettre pontificale, nous pensons que les deux prêtres dont il s'agit auraient adressé au Souverain Pontife une supplique pour lui demander de leur accorder une faveur particulière qui ferait porter à leur ministère sacerdotal davantage de fruits spirituels.

La demande concernait d'abord le ministère : ils demandaient l'autorisation d’administrer la pénitence et de donner l’absolution dans le jargon d’alors, aux fidèles qui venaient se confesser à eux. En ce temps-là, le droit d’absolution était strictement réservé aux évêques, aux titulaires des paroisses et aux guides spirituels.

Le pape accorda ce pouvoir à Rodolphe et à Thibaud afin que l’évêque ne puisse leur interdire d’absoudre les péchés des fidèles qui venaient vers eux. La raison d’une telle prérogative donnée par la pape serait un bel éloge de l'action de Thibaud et de son compagnon : " Afin que personne ne doute du feu de l’amour de Dieu dont vous brûlez. "

Concernant cette demande et l'étendue de cette prérogative, nous pourrons faire une autre observation ; c’est que les deux ermites n’exerçaient pas seulement leur ministère dans leur ermitage, mais se rendaient aussi dans les paroisses environnantes, pratique assez insolite en ce temps-là. Nous avons une relation de l’exercice du sacrement de pénitence par Thibaud et l’un des récits de ses miracles. Un malfaiteur repenti, qui avait commis un meurtre, vint se confesser à Thibaud. Le saint, repensant sans doute à l’un de ses rêves les plus chers auquel il avait dû renoncer, lui proposa pour pénitence le pèlerinage au Saint Sépulcre. Nous en reparlerons plus tard.

Une autre demande, d'importance pour le nouvel ordre Camaldule qui était en train de naître , était de savoir si ces deux hommes devaient porter la barbe ou pas. Le Pontife leur répondit que les voeux monastiques ne les y obligeaient en rien et qu’ils se conformassent plutôt, pour cette question, aux coutumes de l’ordre. Ce qui laisserait supposer que les auteurs de la lettre devaient être rattachés à un ordre religieux, c'est-à-dire les camaldules de Romuald, et que la conformité dont nous venons de parler dépendait alors de l’obéissance à l’abbaye de la Vangadice.

Ils demandaient enfin, pour leur pastorale,l’autorisation d’utiliser un autel portatif dans les lieux non consacrés du monastère pour célébrer la messe. On pense qu’il s’agissait surtout du cas de Thibaud qui, immobilisé dans son lit, désirait, s’il ne célébrait pas, du moins voir la messe célébrée dans sa cellule sur un autel portatif.

(on sait qu'un monastère camaldule, selon l'idée de St Romuald,devait être formé de deux entités, un ermitage et, dans un autre lieu de vie, les autres moines de la communauté suivant, eux, la règle bénédictine).

De nombreux indices nous font croire qu’un tel document concernait surtout Thibaud lui-même et nous sommes contents de pouvoir le relater dans sa biographie.



 Le repos du pèlerin


La renommée atteint la France

Ce chapitre présente les dernières années de la vie de saint Thibaud, que nous situons entre 1062 et 1066. Cette dernière période d’environ cinq ans, se caractérise par deux séries d’événements importants : un rapprochement avec sa famille et un enracinement de plus en plus réel à l'esprit camaldule, en liaison avec la Vangadice.

Nous avions posé plus haut le problème de savoir comment il a pu y avoir parmi ses disciples des ermites français ; jusque là, nous ne connaissons de ces ermites que leurs noms ; s’agissait-il de relations qu’il avait déjà nouées en France et que lui-même, après avoir fixé le lieu de son ermitage, avait envoyé chercher ? Etait-ce simplement la renommée de sa sainteté qui après quelques années seulement était parvenue en France ou encore la solitude de Sajanega qui attirait des imitateurs et des disciples ?

Quoiqu’il en soit, il est sûr qu’il a communiqué à sa famille la nouvelle de son nouvel ermitage en Italie, faisant renaître ainsi le désir de son père de venir le voir.

Un jour, Oddon, probablement pour les affaires de l’ermitage, devait s’absenter et se rendre à la ville voisine ; alors qu’il sollicitait l’obédience et la permission de Thibaud, il fut étonné de s’entendre dire qu’il devait retourner au plus vite parce que des hôtes devaient arriver ce jour-là.

" Qui ? " osa demander Oddon avec une certaine curiosité et insistance. Thibaud ne refusa pas de lui répondre : " Mon père Arnoul, accompagné du chevalier Enrico le prêtre Oddon, le chasseur Erchemberto et d’autres personnages de sa suite viendront aujourd’hui. "

Cette annonce mettait en évidence un autre des dons mystiques qu’il possédait et qu’il avait manifesté en d’autres circonstances : le don de prophétie.

Effectivement, comme il l’avait prédit, son père et la suite annoncée arrivèrent à Sajanega. Cette venue, qu’il avait prévue de façon surnaturelle, n'eut pas cette fois un caractère tragique comme à Trèves. Thibaud n’était plus novice dans ce genre de vie : il était prêtre et avait organisé autour de lui une communauté religieuse. Il n’avait plus rien à craindre des assauts extérieurs ou des doutes intérieurs ; tout cela contribua à rendre la visite affectueuse et cordiale.

Le père put constater de ses propres yeux la sainteté de son fils et dévot comme il était lui-même malgré la dureté de l’époque et de sa condition, il ne put retenir des larmes de joie intérieure.

Thibaud, cette fois, non seulement ne le renvoya pas brutalement, mais le traita en hôte d’honneur avec toute l’attention d’un fils aimant et fut content de l’entendre manifester le désir de revenir. Le père recommanda à Thibaud son pèlerinage, sa maison, sa famille et le quitta pour reprendre le chemin de Rome ; cette rencontre avec son fils l’avait rempli de joie.



Mère et disciple

Après avoir visité Rome, Arnoul, de retour à Provins, eut certainement plus à raconter de sa visite chez son fils que de la beauté de Rome. La mère surtout n’arrêta pas de poser des questions particulières le concernant. Elle ne cessait de penser passionnément à Thibaud et finit par émettre à son tour l'envie d'aller le voir.

Probablement, avec le retour de la belle saison en 1063, Arnoul organisa une nouvelle expédition vers l’Italie et amena avec lui Willa son épouse à Sajanega : nouvelle rencontre, nouvelle manifestation de tendresse encore plus affectueuse de la part de Thibaud qui avait la joie d’embrasser son père et sa mère. Sa mère fut tellement émue qu’elle sentit naître en elle une grande joie intérieure où s’affrontaient deux sentiments opposés : l’amour de son mari et des enfants qu’elle laissait en France et un élan d'amour et de piété qui la poussait à rester auprès de Thibaud. C’est le deuxième sentiment qui prévalut et Thibaud n’en parut pas contrarié.

Ainsi, alors que son père retournait en France à contrecœur pour s’occuper des affaires du comté, laissant à Sajanega, non seulement son fils mais aussi son épouse. Thibaud fit préparer tout près de l’ermitage une cabane pour sa mère : celle-ci, devenue son disciple sur la voie de la sainteté, embrassait à l’ermitage une vie consacrée à Dieu.

Thibaud, qui connaissait bien les sentiments de sa mère, comprit qu’il ne s’agissait pas seulement d’une affection purement humaine pour son fils, mais d’une vraie vocation religieuse et surnaturelle de servir Dieu auprès de lui et redoubla d’attention. La Vita nous rappelle que chaque jour, par tous les temps de neige, il se rendait à la cabane de sa mère pour la consoler et pour la soutenir.



La mort du frère aîné

Arnoul, revenu chez lui, se rendit compte qu’il avait laissé son cœur à Sajanega. Le récent départ de son épouse l’attristait. Et, dès que la saison le permit, il se mit pour la troisième fois en route pour l’Italie, afin de revoir son fils et son épouse et faire une nouvelle fois le pèlerinage de Rome.

Thibaud, cette fois-ci, tout en accueillant son père avec grande affection, dut lui annoncer de manière voilée, une grande douleur toute proche :

" Avant de retourner en France, tu recevras une très mauvaise nouvelle, " lui dit-il. Alors que le père cherchait à savoir de quoi il s’agissait, Thibaud leva les yeux au ciel et lui fit comprendre qu’il en avait assez dit.

Mais quand son père fut parti, parlant avec son fidèle Oddon, il lui dit clairement que le grand malheur arrivé dans la famille était la mort violente, au combat, de son frère aîné auquel son père avait confié le gouvernement du fief pendant son absence.

Avec la même délicatesse qu’il avait eue pour son père, Thibaud pensa avertir sa mère. Il ne lui dit rien sans l’avoir d’abord longuement préparée. Il célébra la sainte messe pendant huit jours continus pour le repos de l’âme de son frère et il est probable qu’après tous ces suffrages, il ait eu surnaturellement la certitude du salut éternel de celui-ci ; c’est alors qu’il se sentit prêt prévenir à sa mère.

Son père, en revanche, connut la nouvelle sur la route alors qu’il revenait de Rome. La tristesse au cœur, il continua sa route jusqu’à Provins. Et nous restons tristes nous aussi, en voyant cet homme généreux disparaître ainsi presque totalement de la vie de Thibaud. Dans les archives, on ne parlera plus de lui. Thibaud ne lui survivra pas longtemps car, à peine deux ans après cette rencontre, il terminera lui-même sa course terrestre.



Episode significatif

Avant de commencer à parler des événements qui se sont précipités et ont mis fin aux épreuves de Thibaud, arrêtons-nous encore un instant sur un épisode qui pour nous est hautement significatif.

Rappelons-nous comment l’évêque de Vicence s’était vivement intéressé à l’œuvre de Thibaud qui était une bénédiction pour le diocèse. C’est pour cela qu’il avait élevé Thibaud au sacerdoce. Nous avons ici la preuve qu’il ne s’agissait pas seulement d’un phénomène d’exaltation populaire puisque les autorités ecclésiastiques l’ont honoré de son vivant. Nous en avons une autre preuve à cette époque de sa vie.

L’évêque de Modène, Eriberto, qui gouvernait à cette époque-là l’importante cité émilienne, comme évêque mais aussi comme prince temporel investi par l’empereur Henri IV, se trouva entre 1063 et 1064 face à une série de difficultés administratives et à une forte opposition populaire. Le peuple et les nobles avaient décidé de ne plus laisser rentrer dans la cité quiconque en était sorti. Pris d’angoisse, malgré son caractère autoritaire et violent (nous le retrouverons plus tard soutenant le parti de l’empereur et d’un antipape contre le pape légitime), il ne réussit pas à trouver de solution meilleure que celle de recourir à l’intercession de Thibaud dont le grand pouvoir de pacification était connu depuis longtemps.

Ne pouvant sortir en personne de la ville, l’évêque appela une de ses sœurs, qui était moniale, et la pria de se rendre à Sajanega. Thibaud qui savait que, pour cet évêque, la guerre prévalait sur la pastorale, considéra cependant qu’il s’agissait d’une autorité instituée par l’Église et eut recours à son moyen infaillible pour obtenir une grâce : la célébration du saint sacrifice de la messe.

Il la célébra deux jours de suite à cette intention et le deuxième jour dit à la sœur de l’évêque qu’il pouvait rentrer tranquillement à Modène et que le Seigneur l’avait exaucé : et il en fut ainsi.



Les dons les plus précieux

Nous constatons que pour un fait aussi important que la pacification de sa ville, le prince-évêque n’avait pas réussi à faire sortir Thibaud de son ermitage. Sachant qu’il s’était autrefois déplacé pour des problèmes de moindre importance et constatant qu’il avait réglé la situation en recourant uniquement à la prière, nous pouvons penser que ce fait s’est produit à l’époque de ses dernières infirmités alors que son état de santé se dégradait. Nous avions fait allusion à l’usage difficile de ses jambes et de ses pieds, à la suite de ses longues et nombreuses marches.

Et c’est précisément sur ce point que la Vita parle des infirmités graves dont il souffrait : plaies purulentes, paralysies fréquentes, douleurs intenses qui ne lui permettaient pas de faire un pas, qui l’empêchaient de bouger le bras pour porter simplement la main à la bouche. " Le Seigneur, commente la Vita, voulait ainsi purifier jusqu’aux plus petites scories l’âme de son serviteur". Il est émouvant de sentir que, malgré ses souffrances physiques, sa volonté de fer ne lui fit pas renoncer aux pratiques habituelles d’abstinence et de jeûne.



L’habit du camaldule

Incidemment le récit des derniers instants de Thibaud que nous trouvons dans la Vita de l’abbé Pierre nous révèle qu’un an environ avant sa mort, ce même abbé lui avait " donné une règle de vie monacale. " Il est difficile d’interpréter philologiquement le court texte latin : " ei eodem anno monachicum schema sacraverat." Mais il semble que nous pouvons accepter l’interprétation que des savants compétents en terminologie monastique médiévale en ont donné, c’est-à-dire qu’il le revêtit de l’habit monacal et lui proposa la règle de La Vangadice.

Jusque là donc, Thibaud avait vécu avec l’habit et le genre de vie propre aux ermites de Sajanega. Mais, en cette dernière année, alors qu’il était contraint de garder le lit et qu’étaient déjà visibles les signes de sa mort prochaine qu’il avait plusieurs fois lui-même clairement annoncée, l’abbé Pierre qui avait été jusqu’alors son conseiller et maître de vie spirituelle et religieuse depuis le début de l’ermitage, voulut le revêtir de l’habit blanc des moines et lui faire prononcer sans doute également ses vœux monastiques.

A partir de ce moment, Thibaud endossa l’habit blanc du camaldule et fut en lien plus étroit avec l'abbaye de la Vangadice : son abbé, par ce geste, montrait qu’il voulait accueillir la précieuse dépouille de Thibaud à sa mort.



''Je vous recommande mes fils''

Ce que l’abbé Pierre avait prévu et que Thibaud avait prédit ne tarda pas à arriver. Un jour, l’abbé Pierre vit arriver un coursier haletant qui venait l’inviter à se rendre d’urgence à Sajanega : Thibaud souhaitait sa présence dans les derniers instants de sa vie.

Thibaud l’avait fait appeler non pour recevoir de lui les sacrements et les derniers secours spirituels, mais pour lui confier toute son œuvre, l’ermitage, ses confrères et surtout sa mère qui vivait toujours sa vie religieuse comme son fils. Dernière reconnaissance : Thibaud et l’ermitage de Sajanega dépendaient bien de la Vangadice

L’abbé Pierre, par ses paroles et avec toute l’affection de sa fraternelle amitié, rassura Thibaud qui affronta le passage suprême, confiant .

Des prodiges extraordinaires annoncèrent sa mort toute proche : trois jours avant le grand passage, cinq fortes secousses firent sursauter l’ermitage et furent même perçues à l’extérieur. C’étaient des signes précurseurs de la dernière bataille. Et l’on peut vraiment parler de bataille parce qu’il vécut ses derniers instants dans une grande souffrance. La longue et douloureuse agonie l’épuisait et offrait un spectacle déchirant aux disciples et aux dévots qui avaient été admis à assister à ses derniers moments.

A un certain moment, l’un des disciples eut la bonne inspiration de prier les assistants de s’éloigner et de le laisser seul avec Dieu et avec ses pensées. C’est alors qu’il reçut le viatique des mains de l’abbé Pierre.

Avec le Seigneur dans son cœur, ses pensées se tournèrent vers les siens, ses disciples, les dévots, le peuple à qui il avait fait tant de bien, à qui il avait consacré toutes ses forces. Et de ses lèvres surgit une prière qui le rapprochait de Jésus sur la croix : " Seigneur, prends pitié de ton peuple. " Il répéta plusieurs fois cette invocation et expira.

Les traces des souffrances de ses derniers instants disparurent de son visage. Ses traits, selon les témoins, montraient une grande sérénité qui semblait donner à son visage quelque chose de la splendeur de la résurrection.

C’était le soir du samedi 1er juillet 1066.

 

Une chasse et un autel


A l’assaut de Vicence

Thibaud a été toute sa vie marcheur sur les routes du monde et il l’a été davantage après sa mort. Son corps et ses reliques refirent le chemin parcouru sur les routes d’Italie et de France,mais pour le culte rendu à Dieu par sa personne.

Et cela commença le jour même où Thibaud quitta cette terre. La nouvelle se répandit comme un éclair dans la ville de Vicence. Le clergé, évêque en tête, les autorités civiles politiques et militaires, le peuple tout entier, en furent émus. Et comme toujours, en pareille circonstance au Moyen Age, la décision de transporter son corps dans la ville fut aussitôt prise. Ce transfert fut organisé le dimanche 2 juillet, en présence des représentants de toutes les catégories de la population et d’une grande foule qui venait de Vicence et des villages voisins pour se rendre à Sajanega.

Sans doute les ermites de Sajanega, surtout sa mère, souhaitaient-ils garder son corps auprès d’eux dans la petite chapelle des saints Ermagora et Fortunato : c’était d’ailleurs un souhait qu’il avait lui-même souvent exprimé. Ils essayèrent d'opposer vivement résistance pour empêcher la décision de la ville. Mais ils ne purent faire face à la fureur populaire (c’est le terme approprié à la circonstance) des citoyens de Vicence et le corps quitta l’ermitage, porté sur les épaules, dans un long cortège joyeux où les larmes de deuil s’étaient transformées en un véritable triomphe.

La longue procession s’arrêta à environ deux kilomètres de la ville, lieu où la foule resta toute la nuit en prière afin de pouvoir, le jour suivant, entrer solennellement dans la ville et procéder aux rites des funérailles.

Le matin du lundi 3 juillet, il y eut un cortège religieux qui vint à la rencontre de la sainte dépouille que l’on porta à la cathédrale où elle fut inhumée avec tous les honneurs, dans une châsse de marbre, puis déposée à grande profondeur sous le pavé de la cathédrale..

Les annales rapportent que Thibaud, ordonné prêtre, dépendait de Santa Maria de Vicence.

Dès que les habitants de Vicence se furent assurés de la possession de la dépouille de Thibaud, le saint commença aussitôt à réaliser toute une série de miracles. Saint Thibaud est un saint de l’Église que nous pouvons appeler le « thaumaturge » par excellence : faiseur de prodiges.

Il semble avoir une particulière préférence pour les aveugles : on raconte pas moins de onze miracles de ce genre constatés autour de son sépulcre à Vicence, miracles dont certains concernaient des gens de la ville et d’autres des personnes proches venant de Trissina, de Cologna, d’Altavilla… ; d’autres, au contraire venaient de loin, de villes où peu à peu s’était répandue la renommée du thaumaturge : de Venise, de Vercellei, de Novare, de Torin, de Veronèse…

Un groupe important de miracles, dont au moins quatre nous sont explicitement racontés, concerne des paralytiques : parmi eux, un homme, paralysé et grabataire venait de Benevent ; un enfant nommé Venerio, paralysé d’une main et d’un pied, venant de Villanova et guéri devant une grande foule, un jour de fête, dans l’octave de Pâques ; un hydropique de Bassano et deux paralysés, portés au tombeau du saint sur des charrettes et guéris.

Deux autres prodiges particuliers nous sont racontés. Un homme de Novare, par pénitence pour un délit, s’était fait fixer autour du bras un anneau de fer : au sépulcre du saint, en étendant la main pour redresser une bougie qui se courbait sous l’effet de la chaleur, l’anneau se rompit et tomba ; la même chose arriva à ce pénitent dont nous avons déjà parlé et auquel Thibaud avait donné comme pénitence le pèlerinage aux lieux saints : cet homme-là s’était fait placer des anneaux de fer aux deux bras. L’un de ces deux hommes s’était rendu comme l’avait demandé Thibaud, au Saint Sépulcre ; l’autre au tombeau de Saint Martin de Tours.



L’abbé Pierre prend la plume

Nous devons probablement le récit de ces prodiges à l’abbé Pierre qui a écrit la Vita de saint Thibaud, à laquelle il a joint des témoignages, ce qui la rend donc digne de foi. On peut dire ici un mot de cette Vita, écrite par Pierre, abbé de la Vangadice, sur l’autorité duquel nous nous sommes souvent appuyé et qui est fondamentalement l’unique source de la biographie du saint. Une véritable édition et une critique plus approfondie * pourraient nous donner davantage de lumière, mais nous en savons déjà assez pour pouvoir affirmer que cette La Vita lui est sûrement due et qu’elle fut écrite peu après la mort de Thibaud : entre trois et six ans maximum. Les miracles qui y sont racontés et qui en font maintenant partie, font référence aux premières années après sa mort.

L’abbé Pierre, qui avait eu avec Thibaud des relations directes et des confidences, ne pouvait oublier tout cela. Il avait été son directeur spirituel, l’inspirateur de son genre de vie anachorète ; il lui avait donné un habit et une règle pour l’ermitage, en avait assuré la direction spirituelle à la demande même de Thibaud mourant : toutes ces raisons étaient autant de signes qui résonnaient dans son cœur comme une invitation à un acte de reconnaissance.

A ce motif personnel s’ajoutait le souci apostolique et apologétique, comme il le dit lui-même dans le prologue de la Vie d’exalter l’Eglise de Dieu, dans laquelle la Providence opère sans cesse des prodiges. Et il y avait peut-être aussi chez lui, une attention particulière à la mère du saint et aux disciples désormais orphelins, ainsi que le souci de leur laisser un souvenir plus vivant.

Mais il n’a pas manqué, et ce fut sans doute la motivation la plus efficace, de souligner la véritable et exemplaire sainteté de Thibaud, préparant ainsi discrètement sa canonisation et son transfert à Badia Polesine, dans l’abbaye qu’il gouvernait : la Vangadice.



Saint !

Souligner la sainteté, avons-nous dit, parce que, si nous devons en croire la manière dont résonnent les paroles du prologue, elles ne sont pas un simple prétexte rhétorique pour nous introduire au récit : beaucoup, au cours de ces premières années, restaient perplexes devant la vague d’enthousiasme et de dévotion populaires et recommandaient d’avancer avec précaution et prudence la proclamation de la sainteté de Thibaud.

Face aux miracles cependant, il n’était plus question de prudence et voici que très vite, comme il est arrivé pour quelques saints de l’Eglise catholique, Thibaud sera proclamé digne de grande vénération dans un document pontifical. Nous savons qu’à cette époque-là, la canonisation des saints n’était pas uniquement réservée au Saint Siège, mais que la vénération populaire créait le culte et il suffisait de le faire reconnaître par l’autorité ecclésiastique locale, l’évêque. Pour Thibaud, au contraire, nous avons la bulle de canonisation d’Alexandre II que nous pouvons dater en 1073, six ans à peine après sa mort.

Voici le texte qui est le premier et le plus authentique panégyrique de saint Thibaud :

« Alexandre II, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les fidèles du Christ, grâce et bénédiction apostolique.

La renommée maintenant répandue partout nous fait part des multiples et admirables actes d’un certain ermite, homme religieux nommé Thibaud. Tout le monde sait comment, pendant sa vie, il vécut saintement et pieusement et comment, en se dépouillant de tout, il a observé les préceptes du Seigneur. En outre, le récit de ses miracles souligne clairement ses mérites : nous en avons le témoignage direct de tant de personnes très pieuses. C’est pourquoi, ayant appris et connu son genre de vie, appris par des témoignages sûrs ses nombreux miracles, reçu des évêques Mainard et Damien et de tout le peuple de Vicence le témoignage de la richesse de la foi de Thibaud, l’Eglise romaine le déclare digne d’une fête propre. Et puisque sans aucun doute, il est au ciel parmi les élus, nous ordonnons que sa mémoire, comme celle des autres saints, soit aussi célébrée sur la terre. »

Avec ce précieux et rare document, simple dans sa structure, Thibaud était proclamé saint, titre que désormais ses miracles révèlent, mais qui était enraciné dans l’héroïcité de ses vertus.



Badia revendique saint Thibaud

La multiplication des miracles près de la tombe du saint de Vicence, la canonisation solennelle survenue probablement en 1073, firent à nouveau renaître le désir et le dessein de ramener la dépouille dans les deux lieux que le concept de justice en vigueur alors semblait désigner : Sajanega et le monastère de la Vangadice.

Sajanega était le lieu où il avait vécu les dernières années de sa vie, où il avait opéré la plupart de ses miracles, où surtout il avait rayonné sa sainteté. C’est là que restaient ses fidèles disciples et sa mère qui, en souvenir de lui, continuait à mener courageusement la vie érémitique. Il est certain que s’il y a un lieu qui, humainement parlant, devait avoir le droit de garder le corps du saint, c’était bien l’ermitage de Sajanega.

Mais cela contrastait avec les habitudes de l’époque. La dépouille mortelle d’un saint était considérée comme un vrai trésor, non seulement du point de vue surnaturel, mai aussi du point de vue matériel : soit comme gage de protection, soit pour les miracles que ferait le saint dans les situations de détresse (pestes, maladies, sécheresses, etc), soit en raison de l’afflux de pèlerins et de dévots qu’il attirerait de partout.

L’expérience enseignait que ces trésors, s’ils n’étaient pas dans des lieux bien défendus, étaient facilement exposés au péril d’être volés. Vicence s’était déterminée immédiatement après la mort de Thibaud, avant que d’autres ne s’approprient son corps ; elle était prête à défendre efficacement ce trésor sur lequel elle revendiquait des droits : Thibaud avait été ordonné prêtre par l’évêque de Vicence dont il était par conséquent le sujet et il avait exercé le ministère sacerdotal et religieux dans ce diocèse. C’est donc à contrecœur que le petit ermitage sans défense, loin de tout lieu habité, avait dû se résigner à cette situation.

Il y avait pourtant un autre lieu qui prétendait aussi avoir des droits et qui n’était pas dans la situation précaire du petit ermitage de Sajanega : l’abbaye de la Vangadice de qui dépendait l’ermitage ; Thibaud avait fait vœu d’obéissance à l’abbé, jusqu’à la mort. Le fait d’avoir pris l’habit monacal des mains de l’abbé Pierre, de lui avoir confié, après sa mort, le sort de l’ermitage et le soin de ses fils spirituels, indiquait le choix de Thibaud et donnaient à l’abbaye toutes les justifications pour demander la dépouille de Thibaud. Badia revendiquait son saint.



Les voies cachées

Mais comment y arriver ?

Il était impensable d’y arriver en accord avec Vicence. Un abbé, pour notable qu’il fût et pour importante que fût son abbaye, ne pouvait lutter contre les autorités de la ville et avec l’évêque d’une capitale régionale comme Vicence, qui pouvait également proclamer son bon droit.

Pourtant une idée commençait à faire son chemin dans l’esprit de certains disciples du saint, surtout d' Oddon, celle de rapatrier d’une façon ou d’une autre, le corps du saint ermite au monastère de ses fils spirituels. On pensait même organiser un vol.

Oui, un vol !

Du reste pensaient-ils entre eux et en cela ils se faisaient l’écho de la Vita et du récit du transfert de Thibaud : " n’était-ce pas un vol ce qu’avaient fait les habitants de Vicence ? " Et puis… à cette époque, le vol des reliques des saints n’était pas rare et dans la conscience chrétienne du temps cela se justifiait : cela était plus considéré comme un acte de dévotion que comme un vol…

Toutefois, même si le vol réussissait, il restait une difficulté presque insurmontable : il fallait ensuite pouvoir garder les saintes reliques face aux réactions des habitants de Vicence. Comment pourrait-on se défendre contre une attaque des autorités civiles et religieuses ?

Voilà le genre de considérations qui venaient à l’esprit de l’abbé Pierre : comment pouvoir raisonnablement justifier ce transfert ? Il lui vint l’idée de soumettre cette question au puissant seigneur de la région : le marquis Azzo II d’Este qui était seigneur d’une grande région comprenant Badia. Mais l’abbé Pierre était lui-même officiellement investi, par le Roi Teuton Henri IV, abbé du monastère de la Vangadice.

Le seigneur se montra vivement intéressé et l’assura de son appui. Ce serait un véritable trésor que d’avoir sur ses terres le corps d’un saint qui faisait tant de miracles et sur lequel on pensait faire valoir des droits. Et la puissance d’Azzo II d’Este était telle qu’il pouvait tenir Vicence en respect. Pierre se décida à agir.



Le plan de l’ermite Oddon

On avait fait des pénitences, des aumônes, des prières à Sajanega pour demander à Dieu de permettre le retour du corps de Thibaud. Le moment semblait venu où Dieu allait exaucer leurs vœux.

Le plan pour le " vol " des reliques fut confié à l’ermite Odon qui avait été le bras droit, le conseiller et l’ami de Thibaud. Il revêtit un habit que portait alors certains ermites, demanda et obtint de pouvoir de vivre en reclus dans un petit local adossé au mur de la cathédrale, tout proche du lieu où reposait le corps de Thibaud. Oddon était tellement isolé qu’il avait autour de lui une petite cour entourée de hauts murs.

Il recevait de temps en temps des confrères religieux qui lui portait à manger, selon les usages : ils en profitaient pour faire pieds nus des pèlerinages dévots dans l’église de la ville afin qu’Oddon réussisse son projet.

L’objectif était de creuser une galerie souterraine pour atteindre le corps du saint et s’en emparer facilement et discrètement. L’opération bien réfléchie et préparée semblait possible et assez facile, mais au moment de commencer le travail, cela sembla à Odon difficile et au-dessus de ses forces : d’une part, l’épaisseur des murs, la profondeur des fondations, l’étroitesse du lieu où l’on ne pouvait cacher les outils nécessaires, l’impossibilité de travailler sans se faire entendre, le long temps nécessaire, ce qui aurait fini par le faire découvrir. Il y avait donc trop d’incertitudes.

L’abbé Pierre et ses frères l’encourageaient, l’assuraient de la protection d’Azzo II, qui mettait à leur disposition, dans la ville, des soldats déguisés.Mais tout cela n’arrivait pas à tranquilliser Oddon.

Son âme connut alors une lutte entre la volonté déterminée de réussir et les diverses peurs qui paralysaient ses décisions et son action. Si bien qu’il dut s’appuyer sur des motivations surnaturelles pour agir.



" Pourquoi attends-tu ? "

Voici qu’une nuit, en rêve, lui apparut un homme revêtu d’habits sacerdotaux qui lui parla en ces termes :

" Vite, lève-toi, mets-toi au travail et ton souhait s’accomplira. "

Et il lui répéta ces paroles avec une fermeté croissante une seconde et une troisième fois. Oddon répondit : " Mais qui es-tu ? "

"Je suis l’ange envoyé par Dieu pour garder ce corps."

Une autre nuit, ce fut Thibaud qui lui apparut et lui intima le même ordre. Mais les hésitations d’Oddon ne se dissipaient pas. Finalement, un jour, angoissé par ses pensées et ses incertitudes habituelles, alors qu’il était assis et recueilli, en train de réciter le psautier près de l’autel, il fut pris de sommeil au moment où il disait le verset : Chantez au Seigneur un cantique nouveau. Et voici que lui apparut à nouveau ce visage bien connu qui lui murmurait :

"Que fais-tu, toi qui fus mon ministre pendant ma vie terrestre et qui es devenu gardien de mon tombeau et de mon corps ?"

Oddon fut très surpris et attendait :

"Pourquoi attends-tu ? Si tu commences à creuser comme il t’a été demandé, ton vœu s’accomplira."

Il le prit aussitôt par la main et le conduisit vers le lieu précis où il devait creuser.

"Tu creuseras profond le long du mur jusque sous les fondations. Arrivé là, creuse en direction de mon tombeau et tu me trouveras."

Se sentant physiquement secoué, il se réveilla et vit de ses yeux l’image du saint si resplendissant que ses yeux ne pouvaient en soutenir l’éclat ; il se prosterna la face contre terre.

Il y avait un autre personnage, plus lointain, qui vivait comme Oddon, les mêmes incertitudes : c’était l’abbé Pierre sur qui reposait la responsabilité du projet ; il était, lui aussi, préoccupé du succès que pouvait avoir cette entreprise. A lui aussi, une nuit, alors qu’il était de passage à Vérone, à l’ermitage du Saint Sauveur dépendant de l’Abbaye de la Vangadice, apparut la figure d’un inconnu qui lui dit :

"Pourquoi as-tu des scrupules et restes-tu préoccupé par cette affaire ? La chose est facile et peut être exécutée rapidement dès que tu commenceras à creuser. Fais donc pression sur Oddon qui vit toujours dans l’angoisse et l’incertitude."

Le lendemain, la mère de Thibaud envoya une de ses servantes nommé Andrea pour dire à Oddon, de commencer à creuser, au nom de Dieu.



L’opération difficile

Il se décida enfin. Il commença à creuser de son mieux à l’endroit indiqué puis, systématiquement, jour après jour, il confia le travail à deux de ses serviteurs nommés Giovanni et Martino. L’un se trouvait au fond de la galerie pour creuser et l’autre, à l’entrée tirait les sacs de terre et les évacuait. Celui qui travaillait à l’entrée avait une corde attachée à la taille pour tirer dessus, pour avertir son compagnon, sans parler, s’il sentait un danger : quelqu’un dans l’église, des bruits suspects, etc ; l’autre interrompait alors le creusement.

Après avoir creusé jusqu’à la profondeur d’à peu près vingt pieds, soit cinq ou six mètres, ils arrivèrent à la base des fondations de l’église, mais, sachant bien que le cercueil de saint Thibaud ne pouvait être à cette profondeur, ils s’arrêtèrent et demandèrent à Oddon ce qu’ils devaient faire.

Oddon eut une nouvelle révélation du saint et ordonna à ses compagnons de creuser une galerie sous les fondations. Ils trouvèrent que le mur avait une épaisseur de 12 pieds. Ils se heurtèrent à une masse importante de pierres qui soutenait le chœur de la basilique.

Ils pensèrent que la tombe ne pouvait se trouver à une telle profondeur, mais ils se remirent pourtant à creuser. Ils avaient sans cesse peur de voir s’effondrer le pavé de l’église, là où le clergé de la cathédrale célébrait, ils se retournèrent vers Oddon qui, pour la troisième fois, eut une inspiration de Thibaud qui lui avait suggérer le moyen de mettre la tombe à découvert, puis, avec des outils, de l’ouvrir pour en extraire le corps.

Le jour suivant, Oddon qui célébrait la sainte messe avec dévotion et dans les larmes, invoqua humblement saint Thibaud et fit continuer le travail. Il sortit tout ce qui restait du saint corps : les ossements et même quelques lambeaux de chair. Il recueillit le tout dans un linge propre et le cacha en sécurité dans sa cellule, s’efforçant de faire disparaître les traces des fouilles réalisées.

C’était le 15 juillet 1074. Le travail avait pris 25 jours, mais vu les difficultés rencontrées, cela semblait miraculeux d’avoir réussi cet exploit en un temps si court : cela fut considéré comme une prouesse due à l’intervention de saint Thibaud.

Saint Thibaud semblait bénir l’œuvre accomplie : la terre qui depuis cinq mois souffrait d’une sécheresse extraordinaire, reçu le jour même une pluie abondante et bénéfique.



La Vangadice se prépare à le recevoir

L’abbé Pierre, pendant ce temps, revenu de Vérone, passa à Sajanega pour avertir la mère de saint Thibaud, qui continuait sa vie religieuse dans la joie, comme si elle avait pris part à l’enlèvement des reliques de son fils. Il continua ensuite vers Vicence où l’on avait appris cette l’opération et il prit à cœur d’assurer le transport des reliques à l’abbaye de la Vangadice.

L’abbé Pierre recommanda à tous le plus grand silence et revint au monastère pour préparer la réception du corps et la tombe provisoire qui devait accueillir la dépouille vénérée. Il avertit les moines, revint à Vicence et le jour fixé, au milieu de la nuit pour ne pas éveiller les soupçons, ils sortirent silencieusement de la ville. Les soldats d’Azzo II rejoignirent le convoi pour assurer l’itinéraire. Il est probable que le convoi dût passer par Sajanega où il s’arrêta sans doute pour la nuit et la mère put poser des baisers affectueux sur la précieuse relique.

Arrivés à Badia, les ossements furent déposés dans une châsse près de l’autel de l’abbatiale de la Vangadice en attendant de lui donner une sépulture plus digne, près des reliques des saints Prime et Felicien gardées ici. Ce fut une grande fête pour les moines d’avoir finalement dans leur mur le trésor tant attendu et si contesté.

Les gens des environs apprirent le transfert des reliques que l’on avait, par prudence, tenu secret jusqu’au bout, et commencèrent à initier une dévotion populaire qui restera vivante pendant les siècles.

Les anciens calendriers des fêtes liturgiques du monastère de la Vangadice mettaient la fête du Transfert de saint Thibaud le 10 août. C’est probablement le jour où le corps du saint a rejoint Badia : le 10 août 1074.



Gloire et miracle

Le vol des reliques et leur transfert à Badia avaient été réalisés prudemment, dans le plus grand secret pour ne pas compromettre le succès de l’entreprise. Mais maintenant que les reliques étaient en sécurité et bien à leur place, l’abbé Pierre et Azzo II, décidèrent de donner la plus grande publicité à l’événement, pour que les gens sachent officiellement que les reliques de saint Thibaud avaient enfin trouvé leur place au monastère de la Vangadice.

Il sembla préférable et plus pratique d’exposer les reliques à la vue de tout le monde, dans l'abbatiale pendant toute l’année. Tandis que l’on procédait aux préparatifs, se produisit un événement qui leur donna un retentissement imprévu.

Parmi les disciples de saint Thibaud à Sajanega, il y avait un jeune français nommé Rodolphe, que nous pouvons identifier au prêtre compagnon de saint Thibaud, cité dans la lettre d’Alexandre II dont nous avons parlé plus haut. A la mort de Thibaud, avec d’autres disciples, il revint en France et prit l’habit bénédictin à l'abbaye saint Pierre de Lagny où le frère de Thibaud, Arnoul, était déjà abbé.

Après la canonisation, en 1074, peut-être sur le conseil d’Arnoul, le moine Rodolphe revint en Italie, pour aider la mère de Thibaud et son abbé et pour vénérer les reliques. Mais arrivé à Sajanega, il apprit le transfert du corps de Thibaud à La Vangadice sur les bords de l'Adige.

L’abbé Pierre et le marquis l’appelèrent pour lui faire le récit de l’événement et l’informer du projet de fêtes qu’ils envisageaient d’organiser pour solenniser le nouvel emplacement des reliques. Ils lui demandèrent de retourner en France et de persuader Arnoul de venir en Italie pour présider l’ouverture des fêtes qui, dans cette attente, seraient remises à plus tard.

Rodolphe fut pour cela muni de lettres de créances de l’abbé et du marquis, d’une invitation spéciale et de la promesse d’avoir quelques reliques à rapporter en France.



Arnoul en Italie

Arnoul fut surpris de cette proposition si étonnante et si inattendue et cette nouvelle remplit d’enthousiasme et d’espérance les moines de Lagny : ceux-ci s’efforçèrent de dissiper les hésitations de leur abbé, faisant valoir le prestige qui en résulterait pour l'abbaye, la dévotion qui se répandrait dans toute la France, en Champagne et dans toutes les régions où avait vécu Thibaud. De plus, il avait été canonisé par le Saint Siège et son pays d’origine n’avait ni souvenir ni reliques de lui.

Aussi à l’arrivée de la belle saison, un cortège de moines se mit en route avec l’Abbé Arnoul. Rodolphe en faisait partie ; il fut envoyé en éclaireur pour annoncer leur arrivée. Le voyage se déroula sans incident et ils arrivèrent trois jours avant la date de l’exposition solennelle des reliques, leur "élévation" en langage de l'époque.

A leur arrivée, les seigneurs du lieu et un groupe de moines de la Vangadice allèrent à leur rencontre. La vénération des reliques, l’organisation de l’hospitalité, l’ouverture solennelle de l’ostentation publique des saints ossements occupèrent leurs premières rencontres.

Mais l’objectif principal de cette venue était d’obtenir les reliques promises. Ils eurent quelques difficultés à en discuter avec l’abbé et s’adressèrent alors au marquis. Le marquis ne se souvenait pas avoir fait de telles promesses et se montra plutôt contrarié par cette demande.

Arnoul sut trouver les paroles et les raisons convaincantes si bien que finalement Azzo II donna l’ordre de répondre favorablement à cette juste demande.

Mais quelles reliques et en quelle importance ? Nous aurons l’occasion d’en parler plus tard. Nous devons dire qu’à partir de ce moment la dévotion à Saint Thibaud traversera les Alpes et reviendra dans son pays d’origine où elle connaîtra un développement imprévisible.



Badia connaît le miracle

La plus grande publicité possible fut donnée à l’événement et probablement ce fut au début de l’été 1075 que fut lancée l’opération de l' élévation des reliques . La présence du frère du saint, l’abbé Arnoul, venu de France, donna un très grand retentissement aux célébrations et une reconnaissance explicite du transfert du corps de Vicence à Badia que l’abbé Pierre et Azzo II voulaient obtenir.

Il n’y a pas de traces des réactions de Vicence au vol des reliques qui aurait pu être considéré comme sacrilège. On dut penser qu’il valait mieux garder le silence sur cet acte et laisser le peuple dans l’ignorance. On a peut-être aussi cherché à faire taire les voix qui n’ont sans doute pas manqué de s’exprimer dans la ville. Peut-être y eut-il des réactions secrètes de la part de l’évêque et des autorités de la ville, mais la distance entre Vicenza et Badia et surtout le nom et la puissance d’Azzo II d’Este ne laissaient aucune place à l’illusion.

La manifestation porta ses fruits. Comme huit ans plus tôt, lors du transfert de Sajanega à la cathédrale de Vicence, le transfert à Badia fut accompagné de miracles que l’auteur du récit estime à onze, signalant que leur " nombre est si grand qu’on ne peut tous les raconter. " Il relate seulement ceux " qu’il a directement connus. " Il s’agit donc d’un témoignage oculaire important.

Parmi ces miracles, un phénomène particulier concerne les reliques elles-mêmes. Avant de les exposer au public, celles-ci furent préparées pour être présentées. Nous pensons avec Collina que la dépouille avait été recouverte de l’habit monacal afin que le public ne voit pas les parties manquantes qui avaient été remises à Arnoul. En installant la tête sur laquelle restaient encore un peu de peau avec cheveux, on pensa couper ces cheveux afin de faire ressortir la couronne monacale. Et voici qu’en le faisant, la peau émit une émulsion qui ressemblait à du lait et exhalait un parfum d’onguent.



De nouveaux miracles

Badia fut donc le théâtre d’une nouvelle vague de prodiges. La majorité concernait la guérison de paralytiques et de handicapés de toutes sortes : on se souvient d’une jeune fille de Saint Donato, presque complètement paralysée et muette, qui fut instantanément guérie ; d’un homme d’Arqua, déjà âgé, atteint depuis son enfance de paralysie des membres inférieurs et se déplaçant avec l’aide de ses mains qui fut soudainement guéri à peine arrivé à l’église de la Vangadice.

Un jeune homme de douze ans, porté de Venise à La Vangadice, après quatre jours de prières insistantes fut délivré d’un mal qui lui tenait la tête baissée et désaxée au point qu’il ne pouvait voir les choses autour de lui. Un paralysé d’un bras et d’une main, du château de Vignola, fut guéri après avoir rendu visite à la Vangadice sous l’inspiration de Thibaud qui lui était apparu en rêve.

A Badia, l’on se souvient de la guérison d’une aveugle de Lusia et de deux sourds-muets ; d’une femme de Merlara qui avec ses gémissements et les sons inarticulés de la gorge avait demandé à l’assistance de prier le saint pour elle ; et d’une autre femme de Ravenne qui, lors de l’ostentation des reliques, avait été guérie avant même de mettre le pied sur le sol de l’église.

Mais ce qui semble le plus caractériser les miracles accomplis à Badia, c’est la fréquence avec laquelle on observe des cas de délivrance du mauvais esprit qui habitait certains malades. La guérison d’une femme de Castelvecchio de Legnano qui avait donné une spectaculaire démonstration de possession diabolique qui la tourmentait même pendant les exorcismes, s’était accomplie en présence du marquis Azzo II. Une autre qui venait de Barcetto de Parme, conduite à grand peine devant l’autel du saint, fut instantanément guérie en présence de son corps ; ainsi que deux autres femmes, Maria del Castello di Calcara venue de la région de Bologne et Domenica de Praguna de la région de Trente.

Ces miracles nous font bien comprendre que le saint continuait à faire du bien et que la dévotion et les pèlerinages s’orientaient maintenant vers La Vangadice, venant de lieux éloignés comme Trente, Ravenne, Parme, Bologne et la région de Vicence.



Sur le chemin du retour

Alors que la dévotion à saint Thibaud se développait dans le nouveau lieu de pèlerinage des bords de l'Adige, une vague d’enthousiasme commença à envahir la France surtout en Champagne. L’abbé Arnoul, frère de Thibaud qui avait obtenu d’importantes reliques à Badia, reprit le chemin du retour, passa par Sajanega pour saluer sa mère et lui montrer le précieux trésor qu’il rapportait en France.

C’est sans doute en cette circonstance qu’il lui montra que même dans son fief de Sens elle pouvait mener une vie de prière et de pénitence à proximité des souvenirs et des reliques de son cher Thibaud et près de ses enfants et de son époux. Arnoul la convainquit de quitter Sajanega et de retourner dans son pays d’origine. Nous affirmons cela sans document ni témoignage précis. Mais nous savons que sa mère revint en France et pensons que ce fut là pour elle l’occasion de repartir.

Avec le retour des reliques que les voyageurs transportaient avec tant de vénération et d’amour commença une nouvelle série de miracles en France. L’un d’eux se déroula au cours du voyage. Arrivés à Joigny, en Bourgogne, ils s'arrêtèrent. Ils placèrent les reliques, pour la nuit, dans une petite chapelle située hors de la ville,dans les vignes, avec une garde conséquente. Un pauvre malheureux dont le nez était rongé et la face atrocement déformée par lèpre, eut recours à Thibaud avec la foi avivée par la ferveur populaire ; au moment où un moine approcha de ses plaies le bras du saint, le visage du malheureux parut soudainement transformé : il était guéri.

Les voix éclatèrent en acclamations presque sans retenue. La nouvelle arriva à Sens, où Arnoul avait envoyé un moine pour avertir l’archevêque Richer de l’imminente arrivée de la relique ; le jour suivant, pour l’arrivée du cortège, la ville avait préparé un accueil fastueux. Le clergé et le peuple allèrent à la rencontre des reliques et l’on en fit une solennelle exposition dans la cathédrale Saint Etienne et à l'abbaye Ste Colombe où une partie de celles-ci furent déposées à la garde des moines.

Nous ne pouvons qu’imaginer l’exultation et les manifestations de dévotion de toute la ville de Provins, cité natale du saint, lors du passage d’Arnoul.

Il arriva enfin à Lagny avec le reste des reliques qu'il déposa dans l'abbaye St Pierre.La nouvelle du transfert se répandit comme une traînée de poudre et arrivèrent des pèlerins de Paris, de Meaux, de bien d’autres villes, bourgades, châteaux et hameaux de la Champagne environnante. Arnoul pensait déjà à la construction d'une église pour le saint qu'il installerait aux alentours de l'abbaye.



Des miracles…. Toujours des miracles

Cette dévotion a été soutenue par les miracles. Outre celui que l’on a raconté au cours du voyage, à Joigny, de nombreux autres se produisirent près de l’autel où furent déposées les reliques, dans l’église abbatiale Saint Pierre de Lagny, à la suite des fêtes organisées pour célébrer le jeune saint.

Là aussi, beaucoup furent guéris de paralysie et autres handicaps. Une femme nommée Allareda obtint sa guérison en réponse à sa grande foi : elle était restée quatre mois près des reliques du saint. Un homme, Jean, de Dijon, se rendit à Lagny, à dos d’âne, obtint sa guérison et eut la vision du saint qui lui apparut en personne. Fut aussi guérie une femme qui avait, à la suite d’un accident, une main qui la faisait toujours souffrir. La main d’une autre dame noble de Lagny nommée Ascelina, paralysée et gangrenée fut guérie au contact du cilice du saint.

Un jeune homme paralysé, aux membres gravement déformés, fut porté sur une carriole tirée par ses pauvres parents depuis sa lointaine Bretagne : le saint sembla faire longtemps attendre la grâce de la guérison afin que les témoins du prodige soient plus nombreux.

Thibaud semblait avoir une prédilection particulière pour les aveugles. Nous en connaissons beaucoup qui furent guéris. La guérison la plus émouvante fut celle d’une pauvre femme qui, par suite de sa cécité survenue peu après son mariage, avait peu à peu perdu l’affection de son mari : ce dernier s’éloigna d’elle et lui vola ses maigres ressources. Elle fut instantanément guérie par le saint.

De nombreux miracles se sont produits ensuite près de la fontaine de saint Thibaud qui jaillit miraculeusement sur la colline où Arnoul éleva ultérieurement l'église pour les reliques du jeune saint.



 Saint Thibaud dans le monde


La plus longue partie de sa vie

La partie la plus importante de la vie de saint Thibaud ne recouvre pas seulement ses brèves années de vie terrestre, mais les siècles qui se sont écoulés depuis sa mort. Une grande partie des études et des écrits récents a pour thème son culte.

Nous ne pouvons pas nous arrêter à une critique historique méticuleuse des témoignages sur le développement de la dévotion à saint Thibaud au cours des siècles ; mais un bref rappel nous semble nécessaire :

Du point de vue historique, il existe un ensemble imposant de faits et de documents qui, s’ils étaient tus, nous laisserait ignorer une grande partie de ce que nous pouvons appeler les fruits de sa sainteté et sa présence bienfaisante parmi nous.

Du point de vue de la piété, le nombre de lieux où saint Thibaud est vénéré fait grandir notre estime à son égard, stimule grandement notre dévotion et justifie notre modeste contribution pour maintenir son nom bien vivant sur notre terre de Badia.

Nous reparlerons dans le chapitre final de la place éminente occupée par Badia, gardienne de ses reliques, de son culte et de sa mémoire ; dans ce chapitre, nous consacrons à une rapide évocation de son culte dans d’autres lieux d’Italie, de France, des Ardennes, lieux qui ont été le théâtre de ses actions et les témoins de sa grandeur et de son pouvoir de thaumaturge après sa mort.

 

Le long voyage de France

Le prélèvement de Badia, selon la liste conservée sur un document, comprenait un bras, deux côtes, une omoplate, deux vertèbres, quatre dents et le cilice. Ces corps saints étaient donc partis vers la France avec l'équipage d'Arnoul, traversant les Alpes, jusqu'aux confins Ouest de la Champagne.

La quantité des reliques était certes importante, mais le pieux désir et la dévotion des pèlerins leur donnèrent encore plus de volume. C’est pourquoi de nombreux historiens et livres liturgiques, surtout français, ont émis l'idée que le corps entier se trouvait en France. Il est certain que si toutes les reliques connues avaient été authentifiées, nous pourrions nous demander comment le corps de saint Thibaud aurait pu y suffire. Mais des historiens dignes de foi ont ramené ce problème à des dimensions raisonnables, rappelant qu'une relique, si petite soit-elle, suffit à représenter la présence du saint avec toute sa personne, comme l' eucharistie: c'était la pensée du Moyen-Age.

En France aucun lieu n’a affirmé posséder le corps entier de St Thibaud. D'ailleurs le récit du transfert effectué par Arnoul ne mentionne que les reliques signalées précédemment, quoi qu'il soit possible et même certain, comme il en était de coutume à cette époque, que la dévotion ou le mensonge en aient ici ou là certainement exagérer l’existence. En France, la Guerre de Cent Ans, les Guerres de Religion et la Révolution ajoutèrent à la confusion en les dispersant ou en les faisant disparaître, sauf dans quelques endroits précis où elles ont échappé à la vindicte.

Les reconnaissances régulières des reliques effectuées dans la suite des siècles aux deux abbayes de La Vangadice et de St Pierre-de Lagny sont probantes et constituent une preuve surprenante et indéniable de leur authenticité dans les deux paroisses proches où elles ont été déposées : Badia en Italie et St -Thibault -des-Vignes en France.

Les Bollandistes, au XVIIème siècle, dans " les Actes des saints ", ont effectué une première recherche sur la diffusion des reliques de st-Thibaud ainsi que sur tous les phénomènes et manifestations attachés à son culte. Une statistique plus récente et remarquablement menée a été établie par Monseigneur Allou, évêque de Meaux, dans sa "Vie de saint Thibaut ", publiée en 1873. Quand Monseigneur Antonio Mistrorigo, actuellement évêque de Trévise, a publié sa " Vita de san Teobaldo ", en 1950, il a voulu surtout actualiser ces documents et obtenir des lettres de divers lieux de France et de forêt d'Ardenne. C'est à l'aide de ces sources exclusivement que nous allons écrire les paragraphes qui suivent, car l'enquête de terrain nous fait faute.



Centres de diffusion en France

En premier lieu, l'abbaye Ste Colombe à la garde de laquelle Arnoul remit l'omoplate, les deux côtes, les deux vertèbres et les quatre dents. L'abbaye en diffusa, tout ou partie, vers la Bourgogne et la Champagne, en particulier aux frontières de celle-ci : une façon de marquer le territoire champenois. Les évênements ont plus ou moins dispersé ces reliques et il faudra effectuer une étude sérieuse pour retrouver et authentifier celles qui restent.

En second lieu, l'abbaye St Pierre-de- Lagny à laquelle Arnoul remit le bras et le cilice, avant de les transférer dans la petite église qu'il fit construire sur la colline avoisinante qui est devenue maintenant le centre-ville de St-Thibault-des -Vignes : les reliques d'origine sont là, une partie infime d'entre elles ayant été prélevées par Mgr Allou pour son diocèse de Meaux qui, à son tour, en a embelli la chapelle de Bermont, en Lorraine.



Eglises et autels en Italie

Les reliques et la réputation de sainteté qui grandissait en raison des miracles et sa canonisation ont été les facteurs qui ont contribué à répandre la dévotion à saint Thibaud en Italie. L’une des premières conséquences fut la multiplication des lieux de dévotion : églises, chapelles, autels érigés en son honneur. Déjà, au début du XIIème siècle, le moine chroniqueur Guibert de Nogent témoignait que les églises dédiées à saint Thibaud étaient très nombreuses. En Italie, hormis la région de Badia dont il sera parlé plus loin, le premier lieu de culte connu fut la cathédrale de Vicence où il fut enseveli et qui lui a consacré une chapelle et un autel inauguré vers 1500 (quatrième autel à droite en entrant par le portail principal).

A Sajanega, deux simples oratoires, dont on ne connaît pas l’origine, lui sont dédiés. Une inscription du XVIème siècle, placée un moment sur une petite église détruite en 1016, a été transférée dans une chapelle voisine près de Soncin, dans l’ancienne paroisse de Lumignano où l’on célèbre encore la messe le jour de sa fête. A l'archiprêtré de Sossano, la paroisse sur laquelle se trouve Sajanega, un autel a été érigé dans l’actuelle église paroissiale où l'on vénère l'autre bras du saint reposant dans un reliquaire de verre.

L'église de Bosco de Rubano lui est dédiée, aux côtés de Ste Marie- de-l'Assomption.



En France et au-delà

En France la présence et la dispersion des reliques a créé une explosion du culte et par conséquent une floraison d’églises et de chapelles. Cela s’explique par l'action de familles nobles champenoises qui ont propagé le culte de St Thibaud par solidarité lignagère, soulignant ses origines nobles et aimant se le représenter tel. Mais la dévotion populaire, elle, s'est le plus souvent développée autour des sources et des oratoires, le caractère de thaumaturge du saint s'exprimant alors avec éclat.

A Provins, sa patrie, une église a été construite, aujourd'hui disparue, près de sa maison natale, au haut de la rue St Thibaud. On sait que sa mère fréquentait le Palais des Comtesses situé au bas de la rue et que son père régissait en face de l'autre côté de la colline, au Pinacle, la maison comtale. Toute proche, la collégiale St-Quiriace garde discrètement sa mémoire.

A Joigny, au lieu où Arnoul déposa les reliques, une église paroissiale est née et lui est dédiée, sa mémoire demeurant ici très présente dans ce quartier de la ville.

A Sens, près de la cathédrale, dans les anciens Jardins de l'Evêché, au Musée de la Cathédrale, une relique, authentifiée, est conservée dans une châsse avec celles de quelques autres saints.

A Chartres, une chapelle de la cathédrale lui était dédiée et l’église paroissiale de La Loupe porte son nom. A Angers, il y eut un autel dans la cathédrale St Maurice jusqu’en 1429. A Bourges, sur la commune de Saint-Satur-sur-Loire, un prieuré portait son nom et la chapelle St Thibaud est toujours debout.

En Picardie nous trouvons son culte à St Thibault-en-Chaussée où il est vénéré en tant que moine.

Mais c'est vers l'Est de la Champagne que son culte se développa plus rapidement :



En Direction Nord-Est

Cette dévotion atteint les diocèses de :

Meaux : la paroisse qui lui était dédiée avant 1789, fut abandonnée aux protestants au début du XIXème siècle ; les églises de Chevru et d’Obonville l’ont pour deuxième patron ; sur le territoire de Mongé le château Saint Thibaud fut érigé selon la tradition par Thibaud IV de Blois et de Champagne.

A St Thibault-des-Vignes, l'église paroissiale, construite par Arnoul, assez endommagée dans ses formes primitives par les injures du temps, demeure malgré tout l'écrin roman des reliques ramenées d'Italie. Thibaud est le St Patron de la ville et attend le lifting de son environnement comme de ses reliques .

Soissons : deux églises lui sont encore dédiées aujourd’hui à Fontanelle et à Ronzoy-Belvai. Dans ce diocèse était situé autrefois le célèbre prieuré de Saint-Thibault-les-Bazoches, un vrai sanctuaire théobaldien, où se sont produits divers miracles comme celui des deux cygnes : ceux-ci se sont laissés prendre par des pêcheurs qui avaient manifesté le désir de les offrir au monastère ; et celui de la guérison soudaine d’un jeune homme handicapé. Aujourd'hui le petit village, blotti sur la colline dominant la Vesle, conserve la mémoire du prieuré.

Reims possède deux église dédiées au saint à Neuville et à Château-Porcien. Dans cette dernière localité, une chapelle fut consacrée à saint Thibaud dès 1087 : ce serait donc le plus ancien témoignage de son culte.

Chalons-sur-Marne honore saint Thibaud comme patron principal dans les églises de Flavigny, d’Istres et de Burry.

Toul lui a dédié la paroisse d’Ambacourt qui porte son nom et le célèbre monastère augustinien de Chaumouzey, avec sa chapelle et des reliques.

Deux prieurés sont fondés sous son nom, à Vaucouleurs et à Saint Mihiel. Une chapelle lui est dédiée à Bermont, près de Domrémy-la-Pucelle. La Vierge y est également honorée et ce sanctuaire qui se perd dans la nuit des temps est toujours fréquenté.

Metz : une collégiale portait son nom à la fin du XIIème siècle ; à un kilomètre de l’ancienne abbaye de Gorze existe encore un ermitage Saint Thibaud, aujourd'hui centre de spiritualité du saint ; bien d’autres églises lui ont été dédiées dans le passé.

Ces lieux de dévotions dépassent les frontières de la France et nous conduisent en Belgique et au Luxembourg.

En Belgique : les Ardennes belges comprennent un lieu de culte autour de la « Montagne » de saint Thibaud ou Montaigu près de Marcourt, dans le doyenné de Laroche. S’il n’a pas été important, ce culte fut ravivé au XVIIème siècle par l'abbé Jamotte qui avait été sauvé miraculeusement par notre saint ; il fit ériger une chapelle dans les années 1639-1660, qui propagea sa dévotion. Cette chapelle est un lieu très fréquenté de nos jours,dans un décor extraordinaire. L’abbé Jamotte écrivit une biographie de saint Thibaud et recueillit les témoignages précis et datés d’une vingtaine de miracles. Plus bas dans le sud belge, il existait un culte de st Thibaud dans les villes d'Hui et de Chiny. Aujourd'hui existe une chapelle st Thibaud à Suxy. Les statues belges représentent St Thibaud en pélerin,au contraire des Français qui le représentent plutôt en damoiseau, en référence à son adolescence.

Au Luxembourg, dans la forêt de Pettingen où saint Thibaud commença sa vie érémitique, une église est toujours dédiée à l’Annonciation et aux saints Stéphane et Thibaud : le nom de saint Thibaud a été ajouté au premier titre de l’église. Une chapelle fut érigée à Mersch en 1896 en l'honneur des saints Donato et Thibaud, au lieu-dit Einelte.



Direction du Sud-Est

La région du Sud-Est est plus riche et se prolonge en Suisse. Là aussi, nous pouvons suivre l’expansion de son culte en partant du diocèse de Sens.

Troyes : dans ce diocèse, son culte remonte à l’époque de sa canonisation. Trois églises paroissiales portent son nom à Saint-Léger-sous-Brienne, Mesrigny et Saint -Thibault près de l’Ile-Aumont ; un culte particulier existe dans les trois abbayes de Montier-la-Celle, du Paraclet et de Saint Etienne.

Langres : deux prieurés furent fondés l’un dans la paroisse Saint Thiébaut, l’autre dans celle de Clefmont ; la paroisse de Chambroncourt portait son nom et autrefois existaient une chapelle à Bar-sur-Aube et une autre à Molesmes.

Dijon : village et église de Saint Thibault-en-Auxois, magnifique église de pélerinage à St-Thibaud, aujourd'hui église paroissiale.

Autun : église de Flagy dans le canton de Cluny.

Saint Claude : une paroisse à Saint-Thibaut et une chapelle dans le village Saint Lothain.

Besançon (autrefois diocèse de Bâle) : le sanctuaire de Thann dédié d'abord à st Thiébault et par suite à St Ubald, évêque de Gubbio.

Nous approchons maintenant de la Suisse où nous trouvons dans le diocèse de Bâle, une chapelle dans la collégiale du château de Pineto ainsi que des traces de culte dans le diocèse de Sion (Sitten).

En poursuivant vers l’est, nous arrivons à Vienne en Autriche où nous trouvons une chapelle bâtie en 1661 et un autel dans l’église des carmélites. Cette dévotion est peut-être venue de Vicence ou de Badia.



La voix de la Liturgie

A côté des églises et des autels, un autre monument officiel à la gloire de saint Thibaud est le culte liturgique.

Il est assez étonnant qu’intervienne, très peu de temps après la mort de Thibaud, sa canonisation par le saint Siège. La bulle d’Alexandre II fut probablement sollicitée par Pierre Damien et par Mainard, évêques camaldules. Nous avons identifié ainsi ces deux évêques dont nous ne connaissons que les noms Damien et Mainard : ils sont la confirmation de l’appartenance de saint Thibaud à l’ordre des camaldules.

Il put y avoir confusion avec le culte d’autres saints de même nom comme l'archevêque de Vienne, son parent, dont la fête est le 21 mai (ce qui a fait quelquefois attribuer à saint Thibaud les insignes épiscopaux) : cette confusion inspira le martyrologe de Cologne en 1490 et répandit l’invraisemblable légende selon laquelle il avait été consacré évêque des anges (« quem propter vitae sanctitatem Angeli de caelis infula pontificacali decoraverunt »). Saint Théobald d’Albe au Piémont, fêté par les Bollandistes le 1er juin, a créé une autre confusion quant à la date de la mort et de la fête précisément fixée le même jour que celle de notre saint.

Le nom de notre saint Thibaud est rapidement entré dans le martyrologe : nous le trouvons déjà dans les livres de l’Eglise qui enregistrent jour après jour les saints dont on célèbre le culte ; dans le martyrologe de Corbie, écrit par l’évêque Novellone au début du XIIème siècle ; dans les martyrologes de Cologne et de Lubecca en 1490 ; et la même année dans l’édition parisienne du célèbre martyrologe de Usuardo.

Il est étrange au contraire que, malgré la solennelle canonisation pontificale, il ne figure pas rapidement dans la martyrologe romain, ce dont Mabillon, en 1600, s’étonnait. Il n’y fut inséré par Benoît XIV qu’en 1750, à la date du 1er juillet, à la suite d’une révision du livre liturgique officiel.

La célébration propre de la fête des saints dans la liturgie consiste à célébrer la sainte Messe et à chanter l’office divin en leur honneur. Le culte liturgique de saint Thibaud était célébré dans tous les diocèses dont nous avons parlé et dans tous les lieux de culte dédiés à son nom. Il est curieux de constater, mais cela est sans doute dû à l’absence de données historiques disponibles, que parfois sa fête est célébrée dans des diocèses qui n’ont aucune église ni aucun lieux de culte à son nom. Dans certains diocèses le culte était même très solennel comme à Metz ou à Liège : dans ces villes le culte semblait établi dès le XIème siècle. La bibliothèque de Troyes détient le texte d’une Messe propre rédigée en 1080.

Le culte de saint Thibaud se célèbrait non seulement à Vicence, Sossano et Badia mais dans tout le diocèse de Vicence qui l’appelait « prêtre de la Cathédrale » et chez les camaldules jusqu’en 1613. A cette date Paul V donna un bréviaire commun à toute la congrégation des bénédictins et supprima ainsi de nombreuses fêtes propres à l’une ou l’autre de ces diverses familles.



La dévotion

En raison de la célébration liturgique, de la diffusion de ses reliques et des miracles qui se produisaient, la dévotion populaire se développa avec une rapidité étonnante.

On ne s’étonne pas des premières ferveurs manifestées autour de sa tombe à Vicence ni de celles qui s’ensuivirent à Badia après la translation de ses reliques en 1074 et qui n’ont cessé de s’amplifier.

De même, à Lagny-sur-Marne, à la suite du transfert des reliques opéré par l’abbé Arnoul et de l’érection de l'église St-Thibaud, sa renommée se répandit rapidement, accompagnée de nombreux prodiges dont nous avons conservé la liste.

Nous avons précisé la « géographie du culte » c’est-à-dire la liste des sanctuaires qui lui ont été dédiés et dont les principaux sont :


Comme partout ailleurs, la préférence de saint Thibaud va surtout aux paralytiques, aux grands infirmes et aux aveugles. En 1630, un jeune homme des Ardennes, à la suite d’une chute où il s’était cassé une jambe, fit une terrible infection qui le priva de l’usage de ses membres : il fut guéri sur la route en se rendant au sanctuaire. Un certain Henri Maurice de Meney Fontaine, paralysé des membres inférieurs, après s’être rendu sans succès dans divers autres sanctuaires, fut subitement guéri sur la route en allant prier saint Thibaud. En 1646, Laurent de Marcourt déclara devant l’évêque avoir été guéri alors qu’il était enfant dans la chapelle de saint Thibaud à Montaigu. En 1635, un autre jeune homme infirme Pierre de Neuville fut guéri après un vœu qu’avaient fait ses parents. En 1647, une veuve nommée Elisabeth, fut aussi soudainement guérie au sanctuaire. Sans aucune précision chronologique, nous connaissons les guérisons d’un certain Jean, malade des os et d’un enfant de trois ou quatre ans qui ne marchait pas encore.

Il y a trois aveugles explicitement cités : un enfant de douze ans, aveugle depuis l’âge de cinq ans et qui, à peine arrivé au sanctuaire, découvrit les couleurs des fleurs qu’il a pu cueillir ; et deux autres enfants parmi lesquels, Marie Paquet qui fut guérie en 1646 à la suite d’un vœu qu’avait fait son père.

Très étrange fut la guérison d’un enfant muet. Un homme, Jean Simon, avait trois fils atteints de la même maladie. Il les amena au sanctuaire de saint Thibaud à Montaigu et pendant la procession l’un d’eux, Mathieu, s’éloigna, descendit à la fontaine, but de l’eau et à son retour pouvait parler.

Les autres guérisons concernent diverses maladies : en 1637, un enfant de 8 ans, Gerard Dennys, est guéri de spasmes et de poliomyélite ; Anna Massin, 20 ans, épileptique est guérie après deux pèlerinages en 1633. Matthieu Torneus est guéri dans son rêve, d’un terrible mal de dents par l’apparition de saint Thibaud ; une certaine Micheline fait un vœu au saint et après avoir reçu le sacrement des malades guérit subitement ; deux autres personnes sont libérées de fièvres malignes ; même un moine du monastère Saint Hubert, 53 ans, est guéri d’une grave maladie en s’adressant simplement à saint Thibaud dans sa prière.

A ces principaux sanctuaires et centres de dévotion et de pèlerinage, nous pouvons en ajouter beaucoup d’autres de moindre importance, mais bien connus comme la fontaine Saint Thibaud près de Mongé, Ambacourt près du monastère de Chaumouzey, Chiny en Belgique.



Les dévotions

A tous les saints auxquels la dévotion populaire attribue des pouvoirs de thaumaturge, des pratiques s’installent et deviennent parfois des manifestations de folklore religieux. Ne nous étonnons pas si ce phénomène s’est aussi exprimé pour saint Thibaud dont la dévotion s’est répandue d’une manière très rapide et très large.

Ne nous étonnons pas non plus des solennelles célébrations paraliturgiques comme les processions : celle de Provins qui se rendait de la collégiale à l’église Saint Thibaud le jour de sa fête ; celle de Badia sur l’Adige dont nous reparlerons ; celle de Hez, à la croix de saint Thibaud, dans le diocèse de Beauvais… Tout cela fait partie d’une tradition classique et universelle.

Nous devons souligner en revanche que déjà au XIème siècle existait un chant bien connu sur l’austérité de saint Thibaud qui, même poussa Saint Albert à se faire ermite. Nous avons recueilli deux petits poèmes du Moyen Age, du XIIème siècle, en français, que nous trouvons dans certains manuscrits et qui ont été récemment publiés, en 1929 et en 1936. Nous connaissons d’autres chants populaires plus récents à Sossano et Badia.

Une caractéristique particulière du culte de saint Thibaud est sa relation avec l’eau. On trouvait une fontaine : à Provins, sa ville natale, fontaine dite Saint Thibaud ; à Lagny, sur la colline st-Thibault, qui jaillit avec les fondations du premier sanctuaire ; à Mongé, au château Saint -Thibaud ; à la chapelle des Trois Fontaines près d’Auxerre ; près de l’abbaye de Chaumouzey et dans la paroisse d’Ambacourt, au diocèse de Toul ; à la Montagne de saint Thibaut au Luxembourg ; à Suxy près de Chiny en Belgique ; à Bermont en Lorraine... Nous rappelons que le pèlerinage de Thann recevait beaucoup de gens venant de la mer. A Vicence, un petit tableau qui n’existe plus, représentait Thibaud, une pioche à la main, faisant jaillir une source au pied de la montagne en présence de deux pèlerins.

Plus curieuse encore est la bénédiction du vin qui se pratiquait à monastère de Chaumouzey et que l’on donnait aux animaux malades au nom de saint Thibaud. Souvenons-nous de l’amphore trouvée pleine par le diacre Dionisio.

Parmi les catégories de maladies où l’intercession de saint Thibaud s’avérait la plus efficace, figure la cécité. Sur une peinture à Vicence on lui donnait le titre de « réparateur des yeux. » Une autre infirmité très souvent guérie par notre saint était la paralysie et la fièvre. On bénissait le vin à Chaumouzey pour ceux qui souffraient de fièvres ; à Château- Porcien, on faisait le signe de la croix avec ses reliques et l’on récitait une prière particulière. A la fontaine d’Ambacourt, on venait surtout pour être délivré des fièvres malignes.

Une autre manifestation habituelle de dévotion populaire est la proclamation d’un saint patron.

Les pays et les populations qui l’ont élu comme leur patron protecteur sont nombreux, tel Badia et St-Thibault-des-Vignes. A Mongé, on avait érigé un « château Saint Thibaud» ; près d’Auxerre existe le quartier du « Grand Saint Théobald » ; Dreux a aussi un quartier qui porte son nom ; de même qu’à Metz, où une porte lui est également dédiée ; un faubourg de Verdun porte son nom… Nous n’en finirions pas si nous étendions notre recherche aux villes, villages, quartiers… qui lui vouent une vraie dévotion.

Plus originales et caractéristiques sont les catégories de personnes qui l’invoquent comme leur patron. Au Luxembourg, dans la communauté franciscaine, existe sous son nom des confréries de tailleurs de pierres, de maçons, de tisserands, de verriers… qui se réclament des divers services et travaux que Thibaud a exercés quand il vivait à Pettingen. La confrérie des peaussiers de Paris l’avait aussi choisi comme patron. Du fait que Thibaud ait travaillé aussi à l’extraction et à la fabrication du charbon, les charbonniers en ont fait aussi leur patron. A ce titre, au siècle dernier, il était patron de la société secrète des charbonniers. Avant 1731 l’église Saint -Thibault à Provins percevait des rentes sur les nombreux fers à chevaux offerts par les charretiers en remerciement pour avoir gravi sans accident la rude côte de la rue des Murots, aujourd'hui rue St-Thibault.

Un fait que nous ne pouvons classer que sous le vocable de folklore théobaldien était,à Provins, la tradition de la « danse de saint Thibault » : c’était, au XIIème siècle, une danse exécutée par les jeunes, le 1er juillet jour de la fête du saint, qui se déroulait de la porte de l’église Saint -Thibault au palais des Comtes, aujourd’hui lycée-collège.



Iconographie

Pour compléter ce bref ouvrage sur le culte et la dévotion à saint Thibaud, ajoutons quelques mots sur son iconographie.

Un signe particulier est attaché à chaque époque de sa vie. En Italie, où la tradition, plus spontanée, est liée aux derniers événements de sa vie, son image est celle de l’ermite, du prêtre et du moine camaldule : on le remarque dans divers tableaux à Vicence, à Badia et ailleurs.

A cette tradition s’ajoute celle qui le représente en habit de simple ermite, comme dans les images : de l’église des Carmélites à Vienne ; des frères Sadoleri dans le deuxième volume de leur histoire des ermites ; de Huy qui le représente en habits sacerdotaux avec le bâton de pèlerin, le diable sous ses pieds, comme à Montaigu où il est en pélerin camaldule.

L’iconographie française se réfère au contraire en général à une toute autre tradition, celle de ses années de jeunesse. Selon cette tradition, il est en souvent représenté en jeune noble ou jeune cavalier : à Saint Thiébaut, dans le canton de Bourmont, au diocèse de Langres ; à l’Isle-Aumont, au diocèse de Troyes ; à Gorze,au diocèse de Metz ; à Joigny, au diocèse de Sens . Et la liste n'est pas du tout exhaustive...

Dans certains lieux, sa figuration en chasseur prévaut sur celle de cavalier. A la fontaine Saint Thibaud de Mongé, il est représenté sous l'aspect " d'un jeune homme coiffé d’un bonnet à plume, l’épée au côté, un livre ouvert dans la main droite et un faucon dans le poing gauche ; à l’Isle-Aumont, un vitrail du XVIème siècle le représente en costume de chasseur avec un faucon au poing, entouré d’une meute de chiens au milieu desquels se trouve un lion, symbole de la force. " (Mistrorigo)

Il y a parfois confusion avec son parent l'évêque de Vienne ou avec Ubald l'évêque de Gubbio, tous deux déclarés saints par l'Eglise.

Avec ce tableau très lâche et restrictif sur la dévotion à saint Thibaud là où elle s'exprime ou s'est exprimée, nous pensons que la meilleure illustration de son culte se trouve dans notre ville de Badia.



 

Badia et son Saint


Badia est sa ville

Le culte de saint-Thibaud en Italie, à la différence de ce qui s’est passé en France, ne s’est pas " répandu ", comme on dirait aujourd’hui, mais est resté circonscrit et bien localisé, à Vicence dans les premières années, puis à Badia, sur les rives de l'Adige, et enfin à Sossano depuis peu.

Badia est cependant LA ville de saint Thibaud. Ce fut précisément la présence de son corps au monastère de la Vangadice qui favorisa Badia plus que les autres centres : personne ne pouvait lutter avec le privilège de la Vangadice, qui garda jalousement les reliques du saint, n’en donnant qu’une très faible part à partir de la prise importante d'Arnoul, en 1075.

Un seul lieu aurait dû exercer une certaine concurrence : Sajanega à Sossano, où Thibaud vécut pendant neuf années et où il est mort. Mais l’ermitage, fondé et organisé par Thibaud, semble s'être perdu après sa mort et la translation de son corps à La Vangadice. Même la mère de Thibaud qui semble être restée encore huit ans sur les lieux sanctifiés par son fils, aurait pu revenir en France. Si tel ou tel ermite est resté, il a pu se rendre à la Vangadice ou vivre isolé sur place tandis que peu à peu l’ermitage se dépeuplait. Il restait peut-être l’église qui était petite même quand l’ermitage était en plein développement et qui était semblable à une petite église de campagne. Aujourd'hui le culte du saint prend du relief à Sossano, la paroisse de Sajanega, à cause de la relique du bras que Badia vient de lui offrir.

A Badia, au contraire, animé par les moines, le culte de saint Thibaud se développa régulièrement dès les débuts après les premières ferveurs et la série de miracles survenus lors de la translation des reliques et leur exaltation et ce jusqu'à nos jours dans la paroisse St-Jean-Baptiste de la ville, où sont vénérées la presque totalité de ses reliques appelées depuis peu à une nouvelle reconnaissance à cause de l'intérêt récent porté au patrimoine local.



Et les siècles passent

A la fin du XIème siècle, le corps de saint Thibaud était l’un des trésors de dévotion et de piété. En 1097, l’année où Azzo d’Este et son fils Ugo firent donation de divers domaines au monastère, ils décrivirent en tête de leur acte de donation les caractéristiques du « monastère de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, installé près de l’Adige au lieu dit « la pierre » où reposaient en paix les corps des saints Prime, Felicité et Thibaud.

Un siècle et demi après la translation du corps de saint Thibaud à Badia, il fut procédé, en 1223, à une reconnaissance de ses ossements qui furent déposés dans un lieu plus décent avec une ornementation architecturale comme l’indique une pierre du mur de l’église de la Vangadizza qui, traduite en italien, disait : « Année du Seigneur 1223. Il n’a pas dans cette église d’autre œuvre plus belle que celle-ci. Elle fut érigée quand furent retrouvés les corps des saints Prime, Felicité et Thibaud. Toi qui lis, sache bien que c’est l’abbé Orlando qui a fait faire cet ouvrage. »

L’union inséparable des saints martyrs Prime, Felicité et Thibaud comme trois précieux trésors d’égale valeur pour la Vangadice s’était imposée parce qu’ils étaient placés dans la même chapelle ou sur le même autel.

Mais la dévotion populaire a donné la préférence à Thibaud. Voilà pourquoi au cours des XIIIème et XIVème siècles, sa châsse a été séparée et portée sur l’autel mieux exposé à la vénération des fidèles.



Du XIVème au XVIIème siècle

Il était donc évident depuis longtemps, en 1411, que l’on avait senti le besoin de rénover le coffre de bois qui renfermait les ossements du saint, " lequel coffre, comme dit le document joint, était à demi détruit et proche de la ruine totale. "

Ce coffre fut ouvert le 23 juin et les reliques furent déposées dans un nouveau coffre le 25 juin suivant, avec une grande solennité qui se termina par une magnifique procession. Une note de solennité particulière fut ajoutée par l’intronisation du nouvel abbé commanditaire de la Vangadice, Antonio Ferri, Prieur général des Camaldules qui, peu après, bénéficiera d’une grande notoriété particulière pour sa doctrine et son équilibre au Concile de Constance.

Ce n’est peut-être pas hors de propos que d’associer à cet événement le fait que c’est précisément à cette époque qu’à Thann commence le célèbre pèlerinage et la dévotion à Saint Thibaud. Lors de l’ouverture du coffre, il se pourrait que l’on ait introduit d’autres reliques. Ce n’est qu’une simple hypothèse.

Le culte continua à être fervent et dévot au cours des siècles suivants. La charte de Badia de Nicolas d'Este, seigneur de Polesine, récemment promulguée, décida que le jour de la saint Thibaud serait festif, car il était patron de la ville.

A la fin du XVIème siècle et au début du XVIIème, un moine camaldule de la Vangadice, don Severo Senesi, s’intéressa de près au culte de saint Thibaud. Dans son manuscrit intitulé « Frondi Sparte » qui n’a pas été édité et a été perdu*, il recueille les anciens témoignages et décrit la dévotion vécue de son temps à La Vangadice.

Ce qui détermina ses recherches fut la découverte de la pierre qui rappelait les travaux de décoration de l’autel et de la châsse des saint Prime, Felicité et Thibaud, en 1223. La nouvelle déposition des reliques vers 1411 avait été ajournée. Comme témoin archéologique de la Vangadizza, il fit murer cette pierre à l’intérieur de l’église du côté évangile près de la porte de la sacristie.

Ces recherches renouvelèrent la dévotion à saint Thibaud en ce XVIIème siècle.



La nouvelle chapelle

A cette époque, l’autel de saint Thibaud était modeste. Il était composé d’une niche de marbre sur les côtés de laquelle étaient peints saint Benoît et saint Romuald. Dans la niche se trouvait une statue en terre cuite blanche de saint Thibaud. Les reliques reposaient probablement sous la table d’autel.

Au début de ce siècle, on refit et embellit la chapelle de la Vierge titulaire de l’église en efforçant de rendre plus esthétique l’autel du Rosaire qui était dans la chapelle en vis-à-vis.

Alors que se déroulaient ces travaux, un noble et riche seigneur de Badia, Philippe Recanati, dont la famille conservait traditionnellement la dévotion à saint Thibaud, pensa donner une place et un environnement plus digne aux reliques du saint et proposa d’ériger un autel et de lui dédier la chapelle elle-même, où sa famille avait droit de sépulture.

Il posa une condition : authentifier les reliques du saint. Il y eut donc une reconnaissance privée qui permit le début des travaux. Mais Philippe mourut et son fils Jacob acheva son œuvre en 1626.

Celle-ci comprenait un "noble autel en marbre" détaché des murs. Sur les murs eux-mêmes à une hauteur visible depuis l’église, on avait inséré une grande urne de marbre sur laquelle, protégée par une grille dorée, était placée la châsse en bois contenant les ossements de Thibaud.

Sur la partie supérieure du mur, une grande fresque représentait saint Thibaud, patron de Badia : il était peint en habit de camaldule, agenouillé devant la Vierge et le Christ assis sur un char ; Thibaud présente au Christ et à la Vierge la ville de Badia peinte dans la partie inférieure. L’efficacité de l’intercession du saint est représentée par un nuage menaçant qui avance vers la ville, mais il est arrêté par une troupe de petits anges.



La translation en 1626

Les travaux achevés, on se prépara à la translation des reliques qui furent soumises à une nouvelle reconnaissance officielle. La châsse scellée en 1411 fut ouverte : on trouva le corps recouvert d’un manteau de laine ; à la tête, un ruban de plomb apparaissait avec l’inscription "ceci est le corps de saint Thibaud." Cette inscription semblait avoir été faite lors d’une précédente reconnaissance, peut-être en 1411.

Il est à remarquer que les ossements reconnus étaient conformes à ce que nous savons avoir été rapportés en France par Arnoul.

Collina décrit brièvement mais de façon vivante les célébrations de la nouvelle translation des reliques : l’abbé Commanditaire, Agostino Prioli, avait invité à Badia, au mois de juin 1626, don Teodoro Giorgi, vénitien, moine du Mont Cassin et évêque d’Arbe. Le dimanche 7, après la Messe pontificale rehaussée de musiques choisies, on procèda à la translation tant attendue : l’urne contenant les ossements avait été placée au centre de l’église, sur une estrade, des ampoules de cire brûlaient tout autour et un noble baldaquin recouvrait l’ensemble. Après la Messe, l’urne fut portée par quatre moines revêtus de tuniques, quatre prêtres en chapes portaient le baldaquin, et la procession traversa l’église solennellement, accompagnée par l’abbé commanditaire, tout le clergé et un grand nombre de gens venus des villages voisins. Ajoutons la même observation que celle faite pour la translation de 1411 : la reprise du culte à Montaigu au Luxembourg coïncide avec le réveil de celui de Badia. Il pourrait y avoir un lien entre ces deux événements.



Au XVIIIème siècle

Même le XVIIIème siècle a laissé sa trace dans le culte de saint Thibaud à Badia, avec l’abbé régulier du monastère de la Vangadice, don Domenico Valle. Cet abbé se consacra avec sollicitude et amour à l’embellissement de l'abbaye et particulièrement de l’abbatiale. Il y vit une occasion propice pour restaurer le culte du saint.

Ce fut la réalisation d’un des plus beaux monuments jamais érigé en son honneur. Cela encouragea son docte confrère, don Bonifacio Collina, professeur à l’Université de Bologne, à rédiger une biographie sérieuse et authentique de saint Thibaud.

Déjà au siècle précédent les Bollandistes et Mabillon, chacun à leur manière, mais tous avec une grande culture et une critique rigoureuse, avaient rassemblé les documents essentiels et élaboré une présentation scientifique des vrais problèmes théobaldiens. Comme cela arrive aux pionniers sur les questions historiques délicates, les doutes et les erreurs d’interprétation créèrent des difficultés pour reconnaître en saint Thibaud de la Vangadice, le pèlerin de Provins et l'ermite de Sajanega.

Collina prit cette étude à cœur et résolut brillamment ces problèmes, de telle manière qu’on ne peut guère ajouter d’élément nouveau. Il rendit son saint à Badia. Et l’abbé Valle fit mieux connaitre saint Thibaud : cet ouvrage sérieux et durable suscita des célébrations particulières, l’organisation de fêtes, l’impression d’images pieuses…



Le culte de saint Thibaud à Badia

Après avoir fait l’historique du développement du culte de saint Thibaud à Badia et sa transmission au cours des siècles et à la veille d’une nouvelle phase de ce développement, il semble bon d’analyser le caractère des manifestations de ce culte.

Nous ignorons l’époque à laquelle remonte l’exaltation de saint Thibaud comme protecteur de Badia Polesine. Mais il l’était déjà au milieu du XVème siècle. Quand son corps fut porté à la Vangadice, le village était encore en phase de fondation et le centre habité ne faisait qu’un avec le monastère. Son essor progressif ne l’a pas soustrait à cette influence, bien au contraire. Nous pensons que la protection de saint Thibaud a été le développement naturel d’une dévotion locale, sans contrainte.

Le lieu principal de son culte fut naturellement l'abbaye où ses reliques connurent au cours des temps les vicissitudes dont nous avons parlé précédemment. Un signe d’expansion et d’approfondissement de la dévotion est la multiplication des images. On signale particulièrement : un tableau dans l’oratoire, que les capucins ont possédé pendant une certaine période à Badia ; d’autres furent exposés en divers lieux, sur le pont principal de l’Adigette, sur des maisons privées et sur quelques édifices publics.

Le culte liturgique, comme il convenait, fut toujours le plus riche possible, autant que pouvait le permettre la fête. Il y avait des leçons et des hymnes propres le 1er juillet, jour de sa fête. On célébrait aussi la fête de la translation des reliques, le 10 août en souvenir du premier transfert de Vicance à Badia, en 1074.

Malheureusement ce culte liturgique fut confié aux seuls gardiens de la sainte dépouille, c’est-à-dire aux moines de l'abbaye. Aussi, quand en 1613 Paul V réforma le bréviaire et le missel bénédictin, ces gardiens du culte disparurent et ne resta que le simple souvenir historique. La dévotion à saint Thibaud suscita toujours de nombreuses manifestations de dévotion populaire, avec l’afflux important des populations voisines ou plus lointaines.

Le jour de la fête, on avait coutume de bénir "l’eau de saint Thibaud" dont les gens se baignaient les yeux, avec foi et dévotion, la vue étant plus particulièrement le domaine réservé à saint Thibaud.



Une procession solennelle

La manifestation la plus solennelle de ce jour de fête, à Badia, est la procession qui se rend jusqu’aux limites de l’Adige. En cas de nécessité, on organisait même des processions extraordinaires, surtout pendant les périodes d’inondation, où l’on portait la main du saint pour se mettre sous sa protection.

Collina assista en 1750 à l’une de ces processions. Il nous en a laissé une description que nous avons le plaisir de vous rapporter en entier :


"Nous en avons été les témoins (de la dévotion populaire à saint Thibaud) et nous avons été édifiés de la manière dont participaient la population à la procession ordonnée le 11 août 1750, lors d’une menace d’inondation de l’Adige et de l’Adigette. La main droite du saint conservée dans un magnifique reliquaire fut portée en procession jusqu’à la Bova (nom de la jonction de l’Adige et de l’Adigette). Près des eaux des deux fleuves, un spectacle attendrissant portait à la dévotion : sur la rive opposée de l’Adige, en territoire de Padoue, les habitants de nombreuses communes répondaient aux prières de leurs prêtres et chantaient les litanies.


Quand la procession revint à l'abbatiale, les eaux qui avaient atteint des hauteurs extrêmes, commencèrent sensiblement à baisser comme nous avons pu le constater sur les repères qui avaient été plantés le long des rives pour mesurer leur niveau."

La dévotion envers saint Thibaud autour de sa châsse gardée dans l'abbatiale de la Vangadice était cependant appelée à connaître le déclin. C’est ce fait qui ouvrit une période nouvelle.



Saint Thibaud dans l’église paroissiale

Les petites maisons qui, aux Xème et XIème siècles s’étaient installées en nombre croissant autour de l’abbaye, sans doute dans la plus grande partie de ses dépendances, acquirent au cours des XIIème et XIIIème siècles une autonomie de plus en plus grande sous le nom de Badia, qui devint une commune assez étendue, surtout à la faveur de l’essor de marchés importants, protégeant les limites de leurs possessions vers Padoue et Vérone. Au XIVème et au XVème siècle, la ville eut ses propres statuts. Le service religieux s’était également suffisamment étendu pour permettre la fondation, à côté de l'abbaye de la Vangadice, de son église paroissiale, dédiée à Saint Jean-Baptiste.

Or il arriva qu’avec les troubles créés en Italie par Napoléon au début du XIXème siècle, la Vangadice comme les autres instituts religieux fut supprimée et ses biens confisqués et sécularisés. En 1810, l’église Sainte Marie de la Vangadice fut fermée au culte. En ces temps tragiques, l’église paroissiale devint donc l’héritière des saintes reliques de saint Thibaud, de sa dévotion et de son culte.

Le 1er décembre 1810, sur mandat du pouvoir civil et de l’évêque, le curé fut chargé de transférer les reliques de saint Thibaud dans l’église paroissiale. Il prit la châsse et la déposa provisoirement dans une niche de la sacristie.

Mais ce provisoire menaçait de devenir long ; un groupe de fidèles dévots à saint Thibaud exprima alors le désir de transporter les reliques en un lieu plus convenable dans l’église et, en 1822, la châsse fut placée sur l’autel saint Charles.

Le curé, enthousiasmé par cette dévotion, décida de dresser un autel propre pour saint Thibaud, autel qui fut prêt en 1824. Il obtint alors de l’évêque l’autorisation d’y placer les saintes reliques : c’est l’autel que nous voyons aujourd’hui, avec son magnifique sarcophage de marbre blanc de Carrare, enchâssé dans un autel artistique dû à l’architecte Vincenzo Fadiga de Venise.

Les pratiques de dévotion reprirent petit à petit comme au siècle précédent, surtout celle de la procession qui parcourait toute la ville. Tout au long du XIXème siècle cette dévotion resta bien vivante. Ainsi, en 1844, l’évêque d’Adria, Monseigneur Bernardo Squarcina procéda à une nouvelle reconnaissance des reliques et les sceaux furent une fois de plus gravés et scellés sur un ruban et déposés dans la châsse. Un écrit de 1857 accorde trois cents jours d’indulgence à ceux qui rendent visite à la châsse du saint et une indulgence plénière le jour de sa fête, le 1er juillet.



Notre siècle

En 1933, la paroisse voulut célébrer le 9ème centenaire de la naissance de saint Thibaud et en vue des célébrations, des travaux importants furent réalisés sur l’autel et dans la chapelle saint Thibaud ; une vie fut écrite par Sofiantini.

Une circonstance particulière se présenta en 1950 sur l’insistance dévote du curé de Sossano, Monseigneur Mistrorigo, aujourd’hui évêque de Trévise. Notre archiprêtre, le chanoine Guido Stocco, en accord avec l’évêque diocésain, accorda une insigne relique à la paroisse de Sossano, liée au culte de saint Thibaud par l’ermitage de Sajanega, où il avait vécu.

Dans une telle circonstance on procéda à une nouvelle reconnaissance officielle des reliques. Celle-ci étant la dernière, nous donnons la liste des ossements retrouvés et répertoriés : « le crâne complet, une mâchoire complète, avec une molaire inférieure droite, deux vertèbres dorsales et deux lombaires, le cubitus du bras gauche et le radius du bras droit, l’épaule gauche, six côtes, l’os du bassin sans le sacrum et le coccyx, les deux fémurs, les deux tibias et un péroné : le tout en parfait état de conservation. » (Mistrorigo)

Après cette reconnaissance, l’évêque emporta avec dévotion une petite côte pour sa chapelle privée ; on accorda à Sossano le cubitus et les radius de l’avant-bras droit qui furent insérés dans un élégant reliquaire en forme de châsse et placé sur l’autel dédié au saint dans l’église de l’archiprêtré.

Le don fut accueilli par la paroisse de Sossano, le soir du 22 septembre 1950, sans manifestations bruyantes, au cours d’une rencontre organisée à l’église archiprêtrale de Noventa ; et le dimanche 24 septembre, les reliques furent solennellement déposées dans le lieu préparé à cet effet, après une messe pontificale célébrée par le patriarche de Venise.

Nous arrivons aujourd’hui au 9ème centenaire de la mort de saint Thibaud que Badia veut célébrer avec solennité. Nous espérons que ces pages serviront de préparation à cette fête et seront une bonne introduction aux célébrations neuf fois séculaires que Badia organise en hommage et en reconnaissance à son saint.



 

Conclusion : le message de saint Thibaud


L’histoire s’enrichit quand, de la science spéculative sur l’interprétation de l’itinéraire terrestre d’un l’homme, on aborde le contexte de maître de vie. Il ne servirait à rien d’avoir fait revivre la figure de saint Thibaud si l’on n’insistait pas sur la portée de son enseignement.

Que peut-on dire d’un saint qui vécut il y a presque un millénaire ? Que peut-il y avoir de commun entre son langage et le nôtre ?

Certainement, Thibaud est fils de son temps. Mais quand nous approchons l’âme d’un saint, sous l’écorce des phénomènes contingents, nous découvrons toujours des éléments toujours vivants et actuels. Ce sont ces éléments qui font des saints des citoyens de tous les temps.

Nombreux sont les aspects de la vie de saint Thibaud, proches de notre époque et qui peuvent être lus en termes de modernité et devenir ainsi des enseignements vivants.

Son éternelle jeunesse peut être prise comme symbole et modèle : la spiritualité théobaldienne est mise en relief par l’iconographie française qui nous le représente en chevalier. Les vertus chevaleresques exercent toujours une grande fascination, surtout sur les jeunes. Et c’est toujours cet esprit chevaleresque que nous trouvons au fond des plus ardentes et audacieuses rebellions de la jeunesse d’aujourd’hui. En saint Thibaud, nous voyons comment la force de ses rêves intimes et de ses réactions aux conformismes de son temps peuvent se transformer en héroïsme non seulement humain, mais aussi dans l’héroïsme de la sainteté : la sainteté est la plus profonde et irréductible forme d’originalité et de rébellion à tous les conformismes et à ses accommodements et en particulier à l’égoïsme et au plaisir.

Sa nouvelle vie, son choix sont aussi un ensemble d’enseignements pour l’homme d’aujourd’hui :


 

 


Sa spiritualité est celle d’un un saint qui va à la rencontre de gens. Les expériences dans cet engagement sont nombreuses : compassion pour les nécessiteux et les souffrants qui le pousse à faire des miracles ; esprit de paix qui le rend médiateur dans les litiges et les conflits ; permanente sollicitude jusqu’à la dernière parole de sa vie : " Seigneur, prends pitié de ton peuple. " .

Nous trouvons, bien qu’indirectement, dans l’esprit et dans l’action de saint Thibaud, une sensibilité œcuménique. Au long de ses pèlerinages, il approche et expérimente divers peuples : la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et il rêve même d’aller en Orient.

Sa vie intérieure est alimentée par l’amour et l’étude de la Sainte Ecriture : cet aspect le rapproche de la mentalité moderne qui souhaite que la dévotion prenne racine dans la Parole révélée. Tout cela est complété par l’expression liturgique que nous admirons chez Thibaud : son effort pour lire et réciter les psaumes et la Sainte Messe, le cœur de sa piété.

Chacun des aspects de la spiritualité de saint Thibaud est une invitation qui a encore tout son sens dans le monde moderne ; c’est une parole fraîche et légère qu’il nous adresse ; c’est son message.

 



* La VITA , vient d'être traduite et commentée,en italien,par Roberto Ravazzolo, dans une brochure illustrée (scènes du retable de St-Thibault-en-Auxois) intitulée "VITA di SAN TEOBALDO", abate Pietro della Vangadizza , publiée par la paroisse de Bosco di Rubano ( PD ) , anni 600 1394-2004, tel. 049 630 986.

* Le "Fronde Sparte" de Severo Senesi vient d'étre retrouvé à Venise, publié et commenté par Roberto Viaro sous le titre
                " IL POTERE DELLA FEDE " par Antilia (Italie) en 2005 . S'adresser à la commune de Badia Polesine ( RO ).