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Catégorie : Vies latines (traductions)

Vie de S. Thibaut ermite [1039 – 1066]

par Pierre de Vangadice, son contemporain,
et d'après les manuscrits
MABILLON H-1450 Act. Sct. OSB / V I / Pars II pp. 163-189, éd. 1685, BnF Paris

traduction : frère Alban de l'Abbaye de La-Pierre-qui-Vire, 2010

 table, introduite pour le site

Introduction

Vie de saint Thibault (ms Ménard)

Prologue      Commencement de la vie

Translation de saint Thibault confesseur d'après les manuscrits (récit de Pierre de Vangadice)

Translation de saint Thibault depuis l'Italie par son frère Arnoul  

Bulle d'Alexandre III

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[ Introduction ]


1- Ce serait trop peu pour Thibault d'être issu d'une famille de comtes de Champagne très illustres s'il n'avait rehaussé la si grande noblesse de sa race, par les vertus et la sainteté des mœurs. C'est assurément une grande chose et digne de louange, d'avoir réuni en lui les deux. Il n'est pas dans notre intention d'exposer ici sa généalogie ni de parler plus en détail de la gloire de ses ancêtres, car cela n'est pas notre tâche et il est inutile de faire mémoire après la mort du saint homme, de ce que lui-même a dédaigné de son vivant avec une telle constance. Si cependant quelqu'un désire en savoir davantage, qu'il se réfère s'il le veut à Pithoeus [Pierre Pithou, 1539-1596] et à d'autres auteurs qui ont écrit sur les comtes de Champagne dont il est certain que notre Thibaud à tiré son origine, d'après l'auteur lui-même de sa vie.

2- A la lecture de la vie de ce bienheureux, on pouvait facilement conclure qu'elle avait été écrite par un auteur contemporain et un homme sérieux. Nous apprenons que cet auteur était Pierre, Abbé de Vangadice [1063-1097], le même qui reçut le bienheureux à sa venue en Italie et lui conféra l'habit monastique. Nous le savons par l'histoire de sa Translation que nous reproduirons plus loin et où c'est affirmé expressément et, à vrai dire, n'est pas indigne d'un si grand homme. Ughellus [Ferdinando Ughelli, 1595-1662] au tome 5 de l'Italia Sacra fait l'éloge de ce même Pierre quand il parle des évêques de Vicence. Et il me semble que c'est le même que Pierre Damien [Cardinal, 1007-1072] opuscule 13, chapitre 21, appelle homme révérendissime qui s'acquitte maintenant à Vicence de la charge d'Abbé. Cependant, le monastère de Vangadice n'était pas situé dans la ville de Vicence et il ne faut pas le confondre avec le monastère des saints Félix et Fortunat qui aujourd'hui s'y trouve encore et appartient à l'ordre bénédictin. Cela ressort de l'histoire elle-même de la translation. Le cénobium [monastère] de Vangadice, dédié à la bienheureuse Marie, près de l'Adige, passé ensuite aux Camaldules, est situé entre Legnago et Rovigo, aujourd'hui dans le diocèse d'Adria [Badia-Polesine]. Ughellus en parle au tome 5 de l'Italia Sacra et Lubin [Augustin Lubin 1624-1695] dans le répertoire des abbayes d'Italie.

3- Plus loin nous publions la vie écrite par le père Abbé Pierre, corrigée et plus complète que la version antérieure de Surius [parue en 1581], d'après le manuscrit du Seigneur Ménard de Tours [XIVème siècle], que nous comparons avec cinq autres documents. Le premier est du monastère de Saint-Hubert dans la forêt des Ardennes, le second de Saint-Evroult en Normandie que nous appellerons dans les notes Uticensis d'après un ancien nom de ce lieu. Le troisième est du monastère de Royaumont de l'ordre cistercien, au diocèse de Beauvais. Le quatrième de la bibliothèque du monastère Saint-Serge, de notre congrégation, près des remparts d'Angers ; et le 5ème enfin de la Bibliothèque Royale. A la Vie nous ajoutons l'histoire de la première translation, écrite aussi par le même auteur, ce qui paraîtra assez évident aux lecteurs, jusqu'alors inédite, et tirée des deux manuscrits Ménard et Uticensis déjà cités plus haut. Arnoul, Abbé [1066-1106] de Lagny, [Brie, Île-de-France] et frère de notre bienheureux, a traité d'une autre translation, celle de quelques reliques du même saint. Nous ajoutons aussi cette histoire à la suite d'après les manuscrits de Ménard et de Royaumont. Que l'auteur de cette histoire soit différent de celui des deux écrits précédents, la différence de style le prouve tout autant que le fait que ceux-là venaient d'Italie et lui de la Gaule. D'ailleurs un ancien auteur a exprimé en vers français l'histoire de l'une et l'autre translation, et nous les trouvons dans le manuscrit du monastère de Lagny et les comparons avec les histoires que nous reproduisons ici.

4- En dehors de ces auteurs, d'autres écrivains anciens ont loué aussi dans leurs œuvres la sainteté de notre Thibault. Ainsi Trithème [Jean Trithème, 1462-1516] en 1068, dans la nouvelle édition de la chronique d'Hirsau : ''En l'année déjà indiquée est mort le moine saint Thibault, retiré à Vicence depuis plusieurs années, pour l'amour du Christ. C'était certainement un homme de grande vertu en Christ, car il a montré par la parole et par l'exemple, la voie du Seigneur en vérité. Après sa mort il a bientôt commencé à briller par l'éclat d'un grand nombre de miracles et à cause de leur fréquence il a été inscrit au catalogue des saints.'' Le témoignage de Sigebert [1030-1112], moine de Gembloux [abbaye ardennaise] est de beaucoup le plus important. Peu après la mort de saint Thibault, il écrivit ceci dans la Chronique en l'année 1050 : '' Saint Thibault, non des moindres parmi les nobles Francs, était célèbre en ce temps. Après avoir renoncé au monde et à lui-même, il servit le Christ, retiré dans la ville de Vicence en Vénétie. Là, en la douzième année de sa conversion, il s'endormit dans une fin bienheureuse. Le grand nombre de ses miracles après sa mort a montré combien son service était agréé du Seigneur. Ses os transférés dans les Gaules ont reçu des marques d'honneur en beaucoup d'endroits''. Clarius [moine bénédictin, +1024] dans la Chronique de Saint-Pierre-le-Vif à Sens, loue ce même saint mais il est étonnant que là, Arnoul, frère de saint Thibault, soit dit Abbé de Sainte-Colombe près de Sens et que les reliques de ce même bienheureux confesseur aient été apportées à ce monastère depuis l'Italie par ce même Arnoul. Cependant nous apprenons que c'était une ancienne tradition sénonaise, par une autre Chronique de Sens dont nous rapporterons les paroles dans le numéro suivant. Il ne faut pas non plus omettre le témoignage de Guibert [1055-1125], Abbé de Nogent [Picardie], homme célèbre qui a écrit dans sa vie du bienheureux Thibault au livre I, chapitre 9 :

''Thibault en qui tous aujourd'hui reconnaissent un saint, comme beaucoup d'églises déjà placées sous son patronage en témoignent un peu partout, jeune noble qui s'initiait alors au service des armes et y renonça , s'échappe pieds nus de chez les siens et grâce au métier dont nous avons parlé (à savoir la fabrication du charbon de bois), gagne sa vie pendant quelque temps sous le coup d'une nécessité inhabituelle''. Au même endroit, Guibert témoigne qu'à l'exemple de ce bienheureux, Ebrard comte de Breteuil en Picardie, rejeta les biens du siècle et se tourna vers des biens bien meilleurs. Il reçut ensuite l'habit monastique à Marmoutier près de Tours comme l'atteste Guibert. Enfin Ughellus en fait la louange au tome 5 de l'Italia Sacra où il se sert, à propos des évêques de Vicence, des vers d'un poète pour faire l'éloge de Thibault :

                          De la région de Sens, Thibault est venu en Italie,
                          Et il est resté l'hôte de la campagne de Vicence.
                          En esprit il habitait d'amples demeures au-dessus des étoiles,
                          Ainsi il en a instruit beaucoup, et la forêt en était l'école.

5- Pierre, auteur de la Vie, ne dit pas clairement quelle fut la dernière année du bienheureux Thibault, mais il ne sera pas difficile de la trouver d'après les indications chronologiques qu'il fournit. Ce saint mourut, dit-il, '' au cours de la quatrième indiction, sous le règne de Henri fils d'Henri II en Italie, quand Philippe régnait en Gaule ''. Mais Philippe qui l'année précédente à Reims, avait reçu l'onction du vivant de son père, succéda à son père en 1060, alors que régnait en Italie l'empereur Henri, fils d'un autre Henri, qui mourut en 1106, alors que Philippe régnait encore. C'est pourquoi Philippe et Henri régnèrent en même temps de 1060 à 1106. Mais à l'intérieur de ce laps de temps, la quatrième indiction se présente trois fois, une première fois en 1066, une seconde fois en 1081, enfin une troisième fois en 1096. Thibault n'a pu être vivant ces deux dernières années, puisque son corps a été transféré en 1074 de l'église cathédrale de Vicence au monastère de Vangadice comme le dit clairement l'histoire de sa translation. C'est pourquoi il reste seulement 1066 qui puisse être dite la dernière année de Thibault. La même conclusion ressort de sa Vie où '' le lundi troisième jour de juillet '' on nous dit que le corps du bienheureux a été déposé dans l'église principale de Vicence. Cela n'a pas pu arriver en 1081, car cette année-là, le troisième jour de juillet tombait un samedi. Encore moins en 1096 où ce même trois juillet tombe un jeudi. L'année 1066 convient très bien où, la lettre dominicale étant le A, qui correspond au 2 juillet, le troisième jour de ce même mois coïncidait avec le lundi. Ce calcul est confirmé par l'ancienne Chronique de Sainte-Colombe de Sens dans le manuscrit de la reine Christine de Suède, maintenant à la bibliothèque Ottoboniana. On y lit : '' L'an 1066, saint Thibault, noble retiré à Vicence en Vénétie, mourut la 12ème année de sa conversion. Célèbre par ses miracles, ses os sont apportés en France''. Mais il caractérise la translation de 1075 par ces paroles : '' Arnoul, Abbé de Sainte-Colombe, rapporte d'Italie les os de saint Thibault, son frère''. Sigebert dans la Chronique, désigne la même année 1066, bien que ces mots ne soient pas dans tous les manuscrits. Certains ont donc dans cette année : '' Mort de saint Thibault qui s'était retiré à Vicence, ville de Vénétie ''.

6- Il sera plus difficile de déterminer le jour où le bienheureux confesseur est parti pour les cieux et cela à cause de la divergence des manuscrits dont certains le disent décédé le deuxième jour des calendes de juillet, d'autres le jour même des calendes de juillet. Cette difficulté ne peut pas être éliminée avec l'aide des martyrologes, puisque le nom de Thibault est commémoré dans divers martyrologes à l'un et l'autre jour. Et il ne faut pas croire que cette diversité vient du fait que le bienheureux est décédé le dernier jour de juin et déposé ou enseveli le lendemain. Car l'auteur dit bien qu'il a été inhumé le 3 juillet dans l'église principale de Vicence. Je serais plutôt porté à croire que cela est arrivé parce que le bienheureux est mort la nuit même entre le dernier jour de juin et le premier de juillet. Ce même premier juillet il est commémoré au martyrologe de Corbie rédigé à partir des années 600 environ par Neyelon. Sa fête est célébrée le premier juillet, non seulement à Vicence comme le fait observer Ughellus au tome V de l'Italia Sacra, mais aussi pour nos concitoyens de Lagny. Lagny est un bourg situé près de la Marne, dans le diocèse de Paris, et en Brie, où se trouve aujourd'hui encore un monastère de l'ordre bénédictin de notre congrégation de Saint-Maur dont il est question au siècle 7 en même temps que de saint Fursy premier Abbé de ce lieu [ et patron de la ville].

7- D'ailleurs Thibault passa pour un saint aussitôt après sa mort, les miracles devenant plus fréquents à son tombeau, même s'il n'a été solennellement inscrit par le Pontife romain au calendrier des saints, que cent ans plus tard environ . Ce fut l’œuvre d'Alexandre III [opinion courante à l'époque de Mabillon], dont nous ajouterons le texte [celui d'Alexandre II, à vrai dire !] à ce sujet à la fin de la Vie et de l'Histoire des translations, tiré du manuscrit Ménard, déjà cité. Il est donc étonnant que le nom du bienheureux Thibault n'ait jamais été inséré dans le Martyrologe Romain alors qu'on le trouve dans d'autres martyrologes d'Italie et de Gaule et dans les calendriers bénédictins. Des églises ont été consacrées à Dieu sous son patronage un peu partout en Gaule et quelques-unes ont été fondées quelques années seulement après sa mort. Louvet [1614] fait mémoire de l'une d'entre elles au tome 2 chapitre 1 de l'Histoire de Beauvais où il cite la charte de fondation. Mais il y a encore maintenant un autel dédié au nom de Thibault dans l'église cathédrale de Vicence et l'éloge de ce même saint y est accroché ; Ughellus le mentionne au tome 5 de l'Italia Sacra, colonne 1109.

VIE DE SAINT THIBAULT
[ ms Ménard ]



[ Frère Alban utilise originalement deux écritures pour la traduction : l'écriture EN ITALIQUE, qui est la traduction littérale du manuscrit d'Alençon (c'est-à-dire le texte même de la Vie de Pierre de Vangadice, qui se trouve de par ailleurs in extenso dans Surius, les Annales Camaldules et le manuscrit de la Bibliothèque Mazarine) et l'écriture EN '' DROITE '' ou ROMAINE, qui est l'ajout propre apporté par le manuscrit Ménard (14ème siècle) et quelques autres manuscrits cités par Mabillon dans son introduction, qu'il compare entre eux : textes écartés ou ignorés par Pierre de Vangadice afin de simplifier son propre récit dont il tire les principaux éléments des témoignages de Willa, Gauthier et Thibault, lui-même, comme de ses observations personnelles. Certains textes manuscrits proviennent de la tradition orale. Les paragraphes et le numérotage sont de Mabillon. ]


PROLOGUE


1- Nous connaissons d'anciens seigneurs, vainqueurs de peuples à la guerre, ou bien des fondateurs de cités. Nous savons qu'ils ont été portés aux nues par les éloges de poètes plutôt diserts, si je peux m'exprimer ainsi. Nous avons entendu leurs louanges rappelées à la mémoire de nos contemporains par les très longs détours des annales ou des histoires, avec des paroles sonores et des propos déclamatoires inconsistants. Si les louanges des faux dieux ou de leurs suppôts sont arrangés avec une telle efficacité verbale, pourquoi ne pas raconter pour l'édification du Dieu tout-puissant, les dons gratuits qu'il ne cesse d'accorder chaque jour à ses fidèles, et de le faire avec toute l'élégance du discours, comme lui-même nous l'accordera ? Le vrai prophète et le sauveur du monde, tandis qu'il rassasiait cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons, dit en effet aux foules qui voulaient le proclamer roi : Ne travaillez pas pour la nourriture périssable mais pour celle qui demeure en vie éternelle (Jean 6/27). Et peu après : Mon Père, dit-il, agit sans cesse (Jean 5/17). Il ne laisse passer aucune succession de siècles sans un témoignage de sa bonté. Il embellit au début l’Église avec les Patriarches et les Prophètes, il l'affermit par l'autorité Apostolique, la couronne par la victoire des Martyrs, l'orne de la parure des Confesseurs et avec les fleurs de la Virginité. Vraiment, dis-je, il agit jusqu'à nos jours, lui qui revêt son Église de lys dans la paix et l'entoure de roses dans la guerre. De là vient que l’Épouse de Dieu elle-même, c'est-à-dire l’Église, blessée du trait de l'amour, dit aux saints prédicateurs : Soutenez-moi avec des pains de raisin, entourez-moi de pommes, parce que je me consume d'amour (Cant. 2/5) . Par les pains de raisin on désigne la vertu tendre des débutants, par les pommes, l'ouvrage solide des parfaits. L’Église demande donc d'être soutenue par des pains de raisin, car elle ordonne de prêcher la vertu à la faiblesse des débutants; Elle désire être entourée de pommes car elle propose à l'imitation des fidèles les exploits des parfaits. C'est pourquoi sur le point d'écrire la vie de saint Thibault, je réponds d'abord aux calomnies de certains sots qui évitent de toutes façons d'appeler saint dom Thibault. A ceux-là je dis avec assurance qu'ils sont semblables aux Pharisiens qui disaient du Seigneur : ''Celui-là nous ne savons pas d'où il est ''(Jean 9/29), mais ce que nous savons être arrivé à notre Tête qui est le Christ Jésus, nous ne sommes pas surpris que cela arrive dans ses membres. Celui qui par ses membres, les réprouvés, osait dire de la Tête, c'est-à-dire le bien suprême, qu'il n'était pas bon, que n'osera-t-il à l'égard des membres du Christ ? Ne cherchons donc pas sans fin si cet homme illustre doit être appelé un saint. Car s'il sait ce qui est juste, s'il a vu et fait de grands prodiges, et c'est certain, s'il a prié le Très-Haut avec persévérance, la conclusion est claire : il s'est trouvé au nombre des saints. [ms Ménard, ms Bibliothèque Royale ]


COMMENCEMENT DE LA VIE


2 - Saint Thibault, donc, élu par la prescience de Dieu avant la création du monde, appartenant à la nation franque, originaire de la région de Sens, est né et a été élevé à Provins, son père était Arnoul et sa mère Willa. Il est apparu comme une fleur au milieu des épines, si je puis dire. Ses parents n'étaient pas seulement nobles mais même très illustres et très riches.

Nous avons découvert que sa naissance avait été annoncée par saint Thibault évêque de Vienne, grâce à un récit de ses familiers dont la sincérité est hors de doute et, ce qui est plus sûr, par une affirmation de la mère de ce même bienheureux. Ce prélat en effet, grand oncle maternel de saint Thibault, portait le même nom. Tandis qu'il s'entretenait avec la mère de dame Willa, mère de ce bienheureux, il dit entre autres choses : O généreuse parente, réjouis-toi, car de toi sortira la mère qui doit enfanter un fils de grand mérite qui l'emportera sur tous les hommes de notre lignage et sera appelé et sera grand devant Dieu et devant les hommes. Une pauvresse de bonne volonté a rendu témoignage à cette présence. Rencontrant la mère du Bienheureux déjà enceinte, elle lui adressa ces paroles de réconfort : Réjouis-toi, dame qui porte dans ton sein un fils qui aura une place importante auprès de Dieu et sera la gloire de ses parents. Quel honneur, quel doux nectar ! Le bienheureux Thibault est prédit par le saint prélat ; il est annoncé à l'avance par une pauvresse comparable à cette veuve de l'évangile, pour qu'il soit vraiment estimé membre de celui que prédisaient les prophètes, annoncé par un ange, loué par la milice de l'armée céleste, manifesté par l'étoile, adoré par les mages, porté dans les bras du vieillard Siméon et reconnu Dieu par Anne, la veuve qui était dans le Temple.


3 - Revenons à notre propos et contemplons le lieu d'où est sortie une si grande gloire. Et enfin, donnons le nom des rois et des princes au temps où cet homme vécut. Ainsi nous laisserons par ordre à la postérité ce qu'il faut savoir, et, à la louange de ce bienheureux, la prestigieuse généalogie dont il est issu et nous nous efforcerons d'expliquer plus clairement comment il est passé des fastes du siècle à la pauvreté volontaire.

Provins, où nous avons dit que le saint était né, est un endroit peuplé, jadis du ressort du fameux comte de Champagne Eudes, et du père de Thibault, son successeur dans le comté [à Provins], qui étaient les proches de ce saint par l'ascendance. Heureux enfant donc, engendré sous un heureux présage ; il renaît en Dieu et de l'Esprit Saint, après avoir reçu le nom de Thibault, le grand évêque de Vienne, auteur du présage, et aussi du comte Thibault [Thibault III de Blois, 1019-1089, ou Thibault I de Champagne ] apparenté à lui et portant le même nom, qui le tient sur les fonts baptismaux. Il vécut du temps de Henri Auguste et Henri roi des Francs et de son fils Philippe. Quand il arriva à l'âge de l'adolescence, il ne suivit pas l'attrait du monde mais il s'efforçait plutôt comme une abeille très prudente, d'amener dans la ruche de la mémoire tout ce qu'il pouvait entendre des commandements de Dieu.


4 - L'âme de l'adolescent était surtout attirée par la solitude des ermites pratiquée au début par Élie et Jean-Baptiste et ensuite par Paul et Antoine. Il se proposait pour modèle leur parcimonie dans la nourriture, la grossièreté du vêtement, la contemplation des anges et la vie commune dans la solitude.


Éclairé donc par ces diverses lumières, il alla trouver en secret un ermite, qui se cachait dans une île de la Seine. Il lui ouvrit l'ardeur de son cœur qui ne brûlait pas mais illuminait.


Sur son conseil et après avoir pris avec lui un soldat qui s'appelait Gauthier, tous deux montés sur des chevaux avec leurs écuyers respectifs, gagnèrent Reims. Le soldat du Seigneur, Thibault, après avoir abandonné maison, père, mère, frères, parents, serviteurs et de très vastes domaines, avec tous les avantages du siècle, se mit en route à l'approche de Pâques avec son compagnon déjà mentionné, pour ceindre la ceinture du service.


Comme ils avaient été reçus en dehors des murs de la ville de Reims, à Saint Rémi, ils laissèrent dans cette ville écuyers et chevaux à l'hospice, pour avoir l'occasion de parler à des amis et essayèrent de revenir sur leurs pas, à pied, de nuit. Mais ils trouvèrent deux pèlerins et déposèrent leurs excellents vêtements militaires pour endosser en échange les modestes habits de ces derniers, ils dépouillent César et revêtent le Christ. Ils parvinrent pieds nus au lieu dit Pettingen, dans le royaume Teutonique. Là, pendant longtemps, supportant la pauvreté volontaire pour l'amour du Christ, ils gagnaient péniblement leur vie.


On chante dans le psaume ''ses mains avaient servi à porter des corbeilles '' (Ps. 80/7) d'une façon générale et non particulière, au sujet de Joseph. Ainsi ils s'adonnèrent même aux travaux les plus vils et pénibles des paysans : porter des pierres, couper le foin des près, avoir soin des étables et surtout (comme le bienheureux le rapportait ensuite avec simplicité), faisant du charbon de bois pour les travaux des forgerons. Ils pourvoyaient de cette façon à leur subsistance avec le minimum de frais.

5 - Il lui arriva d'être emmené avec son compagnon par le père de famille pour nettoyer les vignes des mauvaises herbes superflues. Dans la tâche qui lui était confiée, les genoux affaiblis, le dos courbé lui faisant mal, les mains nues blessées aussi par l'arrachage des herbes, les pieds nus écorchés par les épines et les cailloux, alors qu'il semblait déjà succomber sous le poids du travail, le surveillant des ouvriers, homme grossier, accourut. Il commença à frapper sans pitié et à piquer fréquemment avec l'aiguillon pointu qu'il tenait, le dos du jeune noble et ses épaules et ainsi le forcer à rester dans le rang sans pouvoir souffler. Voyant cela, son compagnon Gauthier poussa un profond soupir et pria le surveillant d'une voix plaintive d'épargner le jeune homme qui n'était pas habitué depuis longtemps à cet ouvrage, et que lui-même achèverait ce qui faisait défaut de sa part après avoir terminé la tâche fixée pour lui-même. Le scélérat n'en frappait pas moins, car l'un ne comprenait pas le langage de l'autre. Et cependant, si la pitié innée avait ému son cœur, il aurait eu compassion à cause de ses larmes qui coulaient. Mais l'homme, d'une admirable patience, supportant les blessures avec les coups, pour le nom du Seigneur, s'acquittant de la tâche fixée comme ses forces le lui permettaient, pouvait dire avec le psalmiste : '' Tu as mis sur nos reins un pesant fardeau, tu as placé des hommes sur nos têtes '' ( Ps. 65/11 ). Il avait donc coutume de rapporter à ses familiers que dans cette vallée de larmes, tandis qu'on était ainsi frappé, on faisait de dignes fruits de pénitence. [ excl. ms Ménard ]


6 - Comme il avait séjourné quelque temps en cet endroit du royaume Teutonique, avec la très faible somme recueillie, ils se rendirent au tombeau de saint Jacques en Galice, région d'Espagne, pieds nus comme nous l'avons déjà dit.

Comme ils en revenaient, le diable prit une apparence humaine sur leur chemin et se prosternant de côté sur la route fit tomber l'homme de Dieu. Celui-ci invoqua le nom du Christ, se prémunit avec le signe de la croix et l'ennemi mauvais se dissipa comme la fumée. Il n'est pas étonnant qu'il ait préparé la chute de l'homme de Dieu, lui qui osa suggérer la chute à notre SeigneurJésus-Christ, en disant : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas (Matt. 4/6). Ensuite, avec deux compagnons [Gauthier et peut-être, déjà, Odon], fatigué par deux jours de marche sans manger, tourmenté par la faim et la soif, il défaillait sur la route. Comme il était arrivé en Auvergne et précédait de peu ses associés, il trouva en chemin du pain préparé par Dieu pour lui dans la roue d'une charrette. Grâce à quoi, fortement réconforté en Christ, d'abord il rendit grâce et il prit de là le pain délicieux au goût. Et parce qu'il était près d'une rivière, il invita ses compagnons à se restaurer. Comme eux cherchaient désespérément quel pain manger dans la solitude où il n'y avait dans le voisinage ni ferme ni cité, voilà, dit-il, et il montra le pain qu'il cachait sous son vêtement. Étonnés outre-mesure sur la provenance du pain, ils comprennent, revenus à eux-mêmes, qu'il s'agit d'un secours des anges et que le Seigneur a accordé à ses serviteurs un soulagement pour leur vie par le mérite de saint Thibault. Restaurés par ce pain et la source d'eau, les forces revenues, ils sont rendus plus forts pour supporter le reste. [excl. ms Ménard]


7 - Par quel stratagème ensuite il fut pour la première fois signalé et montré à son père, la suite du récit le fera voir. Montant plus haut par le degré des vertus, l'homme de bonne volonté commença à mettre au courant de son projet le compagnon dont nous avons parlé [Gauthier], pour qu'il cherche pour lui parmi les pauvres du Christ un clerc qui lui enseignerait les lettres [le latin] : il disait les lettrés plus enclins à comprendre les commandements divins et, en les saisissant mieux, plus zélés pour obéir. Son collègue, sans tarder, lui fit trouver un maître qui lui enseignerait les sept psaumes qu'une sainte simplicité appelle les Psaumes de la Pénitence. Cette instruction bien terminée en peu de temps, il eut besoin d'un Psautier et il n'avait pas de quoi en acheter un. Pour cela, Gauthier, en secret, persuada le maître de cet homme simple, d'aller dans les Gaules, de gagner Provins, d'aller trouver son père Arnoul et de l'inviter à remettre le Psautier à son fils. Se hâtant d'obéir, il alla voir le saint élève et lui demanda la permission de se rendre dans les Gaules. Elle lui fut accordée et après avoir reçu mission d'apporter un souvenir à son père, à sa mère et à d'autres amis en Christ : Qu'envoies-tu, dit-il, à ton père et à ta mère ? Je n'ai rien, dit-il, à envoyer, sinon ce pain. Thibault, aimé de Dieu et pauvre volontaire du Christ, avait reçu un pain d'un monastère, don de la charité, que son maître reçut et apporta à ses parents en signe de bénédiction. Ils rendirent grâce à Dieu pour la vie d'un tel fils dont ils cherchaient à s'informer, et reçurent le pain transmis, comme le plus grand des dons. Confiants dans la miséricorde du Christ et le mérite du fils, ils firent expérience que tous ceux qui mangèrent de ce pain furent guéris de tout genre de fièvres comme par un remède de salut éternel. Alors il amena le père, pris du désir de voir son fils, à Trèves, et le cacha en dehors de la ville, sous un orme où saint Thibault avait l'habitude de lire pour éviter l'importunité des curieux. Ensuite il trompa l'élève simple comme la colombe, de cette pieuse façon : il l'avertit d'aller à l'endroit habituel apte à la méditation, sous le prétexte de vouloir entendre quel progrès il avait fait entre- temps. Tandis qu'il y allait, il s'arrêta souvent. Il savait en effet par l'esprit de prophétie, et il annonçait, qu'il verrait ce qu'il ne voulait pas voir sur ce chemin. Malgré lui, cependant, et à contre-cœur, il arriva à cet endroit et trouva son père avec les soldats qui tenaient les rênes, à l'arrêt. Il en fut très attristé. Vous m'avez trahi, mes guides fourvoyés, vos m'avez trahi. D'un pas rapide, en parlant ainsi, il revenait en arrière. Voyant cela, son père suivait en larmes. O très cher fils, qui évites-tu et pourquoi prends-tu la fuite, tu fuis ton père, non un ennemi. Je ne veux pas, fils, te rappeler, contrairement à ton désir, je ne veux pas, fils, te détourner de ta bonne résolution. Qu'il me soit permis, fils, de te voir au moins une fois, de te parler face à face et de rapporter à ta mère affligée que j'ai vu son fils tant de fois attendu. Les pieds nus du fils et les plantes des pieds écorchées, excitaient en effet la compassion du père. Il lui répondit tout en marchant : seigneur ( en effet il ne l'appela pas père car il l'avait quitté et il avait appris : '' N'appelez personne sur la terre votre père, car vous n'en avez qu'un seul, le Père céleste '' ( Matt. 23/9 ) , seigneur, dit-il, ne me tourmente pas, va en paix et permets que j'ai la paix en Christ. Et le père : toi, dit-il, fils, tu manques de tout, nous, nous possédons beaucoup. Si au moins, en mémoire de tes parents quelque chose te plaisait, volontiers nous te le donnerions. A quoi le fils répondit : si, dit-il, je reprends ce que j'ai laissé une fois à cause de Dieu, je serai le chien qui retourne à son vomissement. Après ces paroles, il mit fin à l'entrevue avec son père. Mais son compagnon s'arrêtant un peu, indiqua au père qu'il cherchait un Psautier pour son fils parce qu'il avait besoin seulement de cela. Le père le donna, joyeux et triste, comblé et à jeun du visage de son fils. [ excl. ms Ménard ]


8 - Le vénérable confesseur Thibault, pour éviter donc à l'avenir d'être davantage exposé à l'importunité des parents et des amis, puisque son père connaissait l'endroit, partit pour Rome avec l'intention d'entreprendre un voyage plus lointain. Mais la bonté de Dieu réservait le médecin comme exemple d'un genre de vie sanctifié pour nos contrées. Car cruellement et misérablement frappé dans tous ses membres, il ne put aller plus loin et à cause de nombreuses infirmités. De Rome, il gagna Venise pour franchir la mer, avec le désir de voir le tombeau du Fils de Dieu . Errant sur le sol d'Italie dans cette intention, il parvint enfin à un lieu auquel l'antiquité a donné le nom de Salanica [Sayanega, aujourd'hui ]. En parcourant ce lieu qui lui plut par une disposition divine, comme nous le croyons, il trouva un terrain assez spacieux et des ruines comme d'une ancienne église. Il établit sa résidence à cet endroit après la fatigue d'un long voyage. Gauthier son compagnon désormais lui faisait défaut, l'âge s'opposant à tant et si lourds travaux. Comme il refusait d'aller plus loin, avec le consentement du saint homme, il gagna la ville de Vérone et cherchant le propriétaire du lieu, il l'informa de ce qu'ils étaient et voulaient. Ils étaient des pèlerins qui voulaient servir Dieu dans la solitude, s'il mettait à leur disposition le terrain en sa possession qu'ils avaient choisi par la miséricorde de Dieu. C'est pourquoi, la demande satisfaite, l'homme de Dieu Thibault, après avoir construit une petite cabane, choisit d'y séjourner sans crainte et commença à mener sur terre une vie angélique.

D'abord il pratiqua l'abstinence de viande et de gras, mais ensuite il se contenta de pain d'orge et d'eau. A la fin, il se priva de pain et de toute boisson; il vécut seulement de fruits et d'herbes et de leurs racines pendant quelques années, utilisant toujours un cilice.


9 – Mais qui pourra décrire dignement les croix que ce sévère persécuteur a fait porter à son corps ? Sachant en effet que la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair, il a flagellé souvent son corps avec un fouet fait de lanières de cuir. Affligeant sa chair, il la harcelait sans pitié et la frappait. Portant ainsi la mortification de la croix dans ses membres, pendant le jour, dans la faim, la soif et les coups fréquents, il ne laissa pas de répit à son corps. Mais la nuit qui est donnée à tout le monde pour le repos, pendant cinq ans, comme en témoigne son entourage, il prit son sommeil sans se coucher, mais assis. Il poussa la précaution jusqu'à se faire couvrir soigneusement de vêtements par son serviteur, comme s'il devait passer la nuit à dormir. Mais après le départ de ce dernier, se levant aussitôt, il passait les premières heures de la nuit dans les louanges de Dieu et les prières mains étendues. A l'heure du lever pour les hymnes du matin, il revenait à sa couche pour donner le change aux siens. Ce lit consistait d'abord en une sorte de coffre à la surface plane. Une toile de lin était étendue dessous et une bûche très dure placée à la tête en guise d'oreiller, et par dessus un bonnet en laine, protecteur de la chaleur au cours de ses voyages. Mais comme il avait armé, si je puis dire, d'un cilice, tous les membres de son corps, il remplaça la toile de lin susdite par le cilice et, à la place du coffre, il utilisa une planche large et rabotée.


10 – Deux ans après que l'homme de Dieu eut commencé d'habiter ce lieu, son compagnon dans la sainte religion Gauthier acquitta sa dette à la nature après avoir rendu un bon témoignage et, comme nous le croyons, il a été réuni au nombre des fidèles. Il arriva à cette époque que quelques milanais se rendant à saint Marc [de Venise] pour prier, arrivèrent en ce même endroit, attirés par la bonne renommée du saint homme, comme ceux qui accouraient vers lui de diverses provenances. Une fois qu'ils furent tous intérieurement restaurés en suffisance par la parole de Dieu et ensuite en prenant un repas, suivant l'habitude de cet homme charitable qui n'avait rien et qui possédait tout, il ordonna à un diacre appelé Denis qui lui enseignait les lettres [le latin], de leur servir à boire. Il ne pouvait pas obéir aux instructions de ce saint Père parce qu'il n'avait pas de vin à offrir aux hôtes. Lui-même en effet, la nuit précédente, cherchant à étancher sa soif, avait renversé complètement le récipient où se trouvait le vin et il ne restait rien pour un autre. Averti alors deux et trois fois, il obéit aux ordres à cause de l'insistance du Père et s'approcha du vase. Il le trouva complètement plein alors qu'il l'avait laissé complètement vide. Comme il s'approchait sans précaution à cause de son ignorance du fait, il se mouilla copieusement avec le vin qui débordait. Stupéfait d'un tel miracle, il servit les hôtes avec crainte. Les pèlerins en furent pleinement rassasiés et les frères vécurent sur le reste pendant trois semaines. [ms Ménard et ms Bibl. Royale]


11 – Les tentations de l'antique ennemi n'ont pas manqué au bienheureux Thibault pour qu'il n'apparaisse pas dépourvu de cette béatitude dont l'apôtre Jacques dit : Heureux l'homme qui endure l'épreuve, parce qu'une fois testé, il recevra la couronne de la vie promise par Dieu à ceux qui l'aiment (Jacques 1/12). Une nuit, par exemple, où il était couché mais ne dormait pas, l'esprit malin secouant avec une grande violence la cloison, se présenta. Appelant l'homme de Dieu par son nom, il l'exhortait à se lever pour les hymnes de la nuit. Comme il pensait, alerté par ces clameurs, qu'un de ses frères l'appelait, il se hâta vers sa cellule. Il le trouve dormant et la porte fermée. S'étant donc aperçu de la tromperie du diable, il invoqua la Sainte Trinité. Il mit en fuite l'ennemi en s'armant d'un signe de croix et il l'entendit s'éloigner comme le bruit d'une foule de bûcherons coupant à la hache une forêt.


12 – Au temps où le saint effectuait une mission de paix, tandis qu'il était assis sur un char car il ne pouvait marcher par suite d'une défaillance des pieds et franchissait le Flumen Novum près de Lorrigo, le diable s'efforça de le précipiter dans le fleuve. En effet, une des roues disparut soudain. Cependant l'ennemi n'eut pas l'avantage au point de mouiller le saint homme, mais comme une plume légère, il s'élança à pied sec loin du tourbillon du fleuve, sans le char.


13 – Jusqu'à présent le fil du discours nous a emmenés dans la nuit des peines et des épreuves. Maintenant apprêtons-nous à traiter des sources de joie : Conduisons-nous honnêtement comme en plein jour (Rom. 13/13). Souvent et assez fréquemment, comme ses familiers dignes de foi et circonspects, Christ en est témoin, l'affirmaient, ce bienheureux a mérité de bénéficier d'une vision angélique.

Quelquefois sous l'aspect d'une colombe ou d'un homme ou d'autres figures que lui seul connaissait, il a été digne d'être réjoui par les entretiens d'esprits célestes. Par une disposition d'esprit donc, avec le progrès de ses mérites, il gravit tous les degrés de la cléricature jusqu'au sacerdoce dans l'église de Vicence, sous l'épiscopat de Liuticheric [1055-1074], homme très énergique dans le gouvernement des affaires ecclésiastiques.


14 - Un certain jour, donc, tandis qu'il déplorait ses fautes et à la façon de la fille de Caleb désirait les sources d'en bas et d'en haut (Josué 15/19), une voix se fit entendre : Ne pleure pas, tes péchés te sont remis.

A la même époque, saint Hermagoras et le bienheureux Fortunat en l'honneur de qui il avait consacré un oratoire près de sa cellule, lui apparurent dans une grande clarté et lui dirent : tu obtiendras grâce et bénédiction de Dieu toi qui es au service de cette église, si attentif à faire mémoire de nous.


15 – En ce temps un certain Odon qui était à son service, était atteint d'une grave maladie avec une tumeur et la fièvre au point que l'on pensait qu'il allait bientôt mourir. Comme il demandait avec insistance au saint de prier pour lui, il commença par refuser et répondit avec la simplicité de la colombe, comme il était : Je crains que ce soit contraire à la volonté de Dieu car je sais que tu es malade avec son assentiment. Mais lorsqu'il vit avec l'aggravation de la maladie, que la mort de son fidèle serviteur était imminente, attristé de ce qu'il vienne à manquer, il ordonna qu'on le porte à l'église. Alors qu'il célébrait la messe en sa présence, il le fit participer aux mystères du Christ. A la même heure le frère revint seul à pied à sa cellule alors qu'il avait été porté à l'église avec l'aide des autres.


16 - Un prêtre était venu de Celsano vers le saint homme, il s'appelait Henri et était privé de la lumière des yeux. Comme il ne pouvait pas obtenir de lui la guérison de son infirmité parce que le saint homme refusait, arguant que c'était la tâche des saints et non la sienne, il demanda avec foi et en cachette à ses serviteurs fidèles, de l'eau ayant servi pour ses mains, à la façon de cette femme qui fut guérie secrètement en touchant la frange du vêtement du Seigneur. Avec cette eau donnée à l'insu du saint, il lava ses orbites aveugles et il vit les merveilles de Dieu et proclama les mérites du saint homme pour la récupération de la lumière. [ms Royaumont et ms Ménard]


17 - Un soldat de Aloute se rendit vers l'homme de Dieu afin de le solliciter en faveur de son fils atteint d'une maladie mortelle et il lui apporta aussi pour le service de l'église, une offrande de cierges. Le prêtre de Dieu, après avoir célébré la messe pour les malades, bénit un fruit et le fit parvenir à l'enfant par son père. Alors l'enfant, une fois mangé à peine un demi-pain, quasi rétabli par ce qu'il avait absorbé, reprit tout à fait des forces, la miséricorde de Dieu l'accordant et la bénédiction du saint confesseur le confirmant. [excl. ms Ménard. Miracle représenté sur le vitrail du choeur de l'église Saint Jean-Baptiste, à Badia-Polesine, Italie]


18 - Son père Arnoul apprenant l'illustre réputation de son bienheureux fils, décida d'aller à Rome et de visiter les basiliques des saints apôtres pour en cours de route, rendre visite auparavant à son très cher fils. Mais parce que l'homme élu [Thibault] s'était préparé à être le réceptacle du Saint-Esprit, il a été fréquemment éclairé par l'esprit de prophétie, comme en cette circonstance et en d'autres, des signes certains le montrent. Il annonça donc à l'avance la venue de son père, à son fidèle serviteur Odon qui voulait aller à la campagne, pour qu'il revienne rapidement parce qu'il y avait des hôtes à recevoir en ce jour. Tandis qu'il demandait avec insistance de qui il s'agissait, il répondit nommément : son père Arnoul, le soldat Henri, le prêtre Odon, le chasseur Herchenbert avec plusieurs autres. Revenu de Rome, le père de saint Thibaut, Arnoul, raconta à sa mère, dame Willa, tout ce qu'il avait vu et entendu, en fidèle interprète des bonnes dispositions de son fils. Il la prit avec lui [texte ms Ménard] et ils vinrent avec de nombreux représentants de la noblesse et ils se réjouirent beaucoup de le voir. Avec quelle effusion sa mère se réjouissait de le retrouver, lui qu'elle déplorait d'avoir perdu. Et avec des soupirs mêlés de larmes, elle se demandait presque ce qui valait le mieux : parce qu'elle ne voulait pas quitter sa patrie avec son mari et ses fils et elle ne voulait pas être séparée de son fils aimé et qui l'aimait, Thibault.


Cependant l'amour du fils le plus fort ou plutôt, l'amour du Christ vainquit l'amour du siècle. Car tous les liens du siècle une fois brisés, elle adhéra au seul Seigneur Dieu pour le servir avec son fils. L'amour est fort comme la mort, comme le dit Salomon (Cant.8/6), la passion inflexible comme la mort. Par l'amour de son fils elle parvint à l'amour de Dieu et celle qui possédait dans le monde une grande étendue de domaines choisit la solitude d'une cellule étroite pour servir Dieu avec son fils. Son fils y consentit avec une si grande humilité qu'il n'est pas facile d'en parler. On peut prouver cette différence du fait que nulle rigueur de l'hiver, nul assaut du froid n'interrompirent sa présence, fut-ce peu de temps, pour assister sa mère.


19 – Son père Arnoul revenu dans les Gaules pour mettre en ordre les affaires domestiques, céda bientôt à son affection pour ce saint fils, comme pour sa sainte épouse, en sorte qu'après un bref intervalle de temps, il visita de nouveau Salanica [Sayanega] en allant à Rome. Son fils, sachant ce qui s'était passé loin de lui, lui prédit au cours de ses entretiens qu'un grand malheur arriverait avant qu'il retourne à la maison. Comme il [Arnoul] s'enquérait de la nature et de la nouvelle de ce malheur, il [Thibault] ne voulut pas dévoiler pour quelle raison lui-même le savait. Mais à son retour de Rome, pour que la parole du saint homme se vérifia, un messager se présenta pour annoncer que son fils était mort à la guerre. Saint Thibault après avoir prédit à son père ce qui était arrivé, sans toutefois en parler, révéla aussitôt après son départ, à son fidèle Odon, que son frère avait été tué. Étonnante vertu dans une telle révélation, parce qu'à une aussi grande distance, il a mérité d'apprendre la mort de son frère, non par un homme, mais par une révélation de l'Esprit-Saint. Alors pendant huit jours il immola le sacrifice de louange à Dieu pour son frère, avant que sa mère le sache. [excl. ms Ménard]


20 – Pendant deux ans donc avant sa mort, ce bienheureux se montra à ses frères dans la foi, indemne de toute tentation diabolique et de toute souillure de la chair. A ce moment il était couvert de blessures en son corps de partout, au point parfois de ne pas pouvoir faire un pas ou même porter la main à la bouche. L'artisan céleste en effet, voulut purifier sept fois le vase d'élection fait pour lui, par le feu de l'épreuve et par la lime de l'infirmité, pour qu'il le fasse habiter bienheureux sans défaut dans sa maison. Mais le plus admirable est qu'aucune sorte de maladie ne put le détourner de la rigueur du jeûne qu'il s'était fixé.


21 – Pendant ce temps, l'évêque de Modène était contraint par les princes et ses diocésains sous des prétextes divers et le clergé aussi bien que le peuple parlaient de son bannissement, au point qu'une fois sorti de la ville il n'aurait pas pu y entrer. Il fit venir sa sœur moniale et lui révéla en se plaignant, à quelle extrémité il était réduit. Il lui demanda d'aller trouver saint Thibault et de le solliciter en suppliant de prier Dieu pour lui, injustement persécuté, et qui avait pour ennemis les gens de sa maison. Sa sœur émue par l'échec de son frère, se hâte vers le saint homme, lui expose avec larmes la cause de son frère et demande avec instance d'aider celui qui est dans l'amertume. Saint Thibault, admirable de compassion, célébra la messe le premier jour, suppliant Dieu avec larmes de réconcilier l'évêque avec ses ennemis. Le deuxième jour, alors qu'il recommençait de même avec prières et larmes, il dit à la sœur de l'évêque de revenir dans la joie parce qu'elle trouverait son frère en paix sur le siège épiscopal, toute opposition s'étant calmée. [mss Ménard et Bibl. Royale]


22 – Comme l'état de ses plaies allait en s'aggravant, Thibault de bienheureuse vie, sut et annonça sa fin prochaine. La douzième année après le départ de sa patrie, car il avait passé trois ans en pays étranger et neuf ans dans la solitude [de Sayanega], arrivé à la fin, il commença à perdre tout à fait sa force physique. Mais il fit venir le père Abbé Pierre, ami cher entre tous, qui lui avait donné l'habit monastique la même année. Il lui confia sa mère et ses fils spirituels, avec le soin de tout l'ermitage.


Trois jours avant son passage, il y eut cinq fois un fort tremblement de terre ; certains qui se tenaient dehors et tous ceux qui étaient dans sa cellule, le sentirent. On peut supposer la présence à ce moment à celui qui partait, de cette majesté dont il est dit : Il regarde vers la terre et la fait trembler (Ps.103/2). Ceux qui étaient présents témoignent qu'il a bu au calice d'une mort rude. A cela rien d'étonnant : il s'était uni, en effet, à celui qui, pour nous pécheurs, condamné à une mort très infâme par les juifs, avait lui-même porté nos péchés, et ses meurtrissures nous avaient guéris (1 Pierre 2/24). Comme il peinait longtemps en agonie, un de ses familiers, par inspiration divine, comme je le crois, persuada d'une voix douce des gens du peuple hommes et femmes qui se tenaient là, de s'en aller. Comme ils se retiraient, après avoir reçu le corps du Seigneur, il répétait : Seigneur aie pitié de ton peuple, et, fatigué par le service divin, il rendit son esprit tandis que les siens le pleuraient et les anges se réjouissaient.

Ceux qui étaient près du saint corps témoignent qu'aucune tache même légère ne l'obscurcissait, mais son visage brillait d'un éclat de la résurrection. Il partit le soir du deuxième jour des calendes de juillet de la quatrième indiction, sous le règne d' Henri, fils d'Henri II en Italie, et Philippe régnant en Gaule. Lui-même le Seigneur Jésus Christ régnant sur tout, qui vit vit et règne dans une Trinité parfaite Dieu pour tous les siècles des siècles. Amen.


23 – A Vicence, à la découverte du trépas du saint, tous ensemble se pressèrent aux funérailles. Les clercs, tout le peuple, de la ville et de la campagne, étaient unanimes. Les hommes d'arme et sans armes, les jeunes et les vieux, non seulement de la ville mais aussi des bourgs voisins, affluèrent. Pénétrant avec empressement dans la solitude, ils emportèrent de la terre de l'oratoire de la cellule du bienheureux. Mais les autres qui étaient restés en ville, les mères avec leurs enfants, garçons et filles, sortirent au devant du saint corps, à deux milles de la ville dans le lieu appelé Curtis Camini où les porteurs du bienheureux corps s'arrêtèrent. Le lendemain matin trois juillet, le corps saint fut enseveli au milieu des transports de joie et d'un grand concours de peuple, dans la basilique [l'église cathédrale] de sainte Marie toujours Vierge où le saint avait exercé le ministère sacerdotal. Que Dieu soit béni en tout qui seul fait de grandes merveilles (Ps. 135/4).

24 – Après l'enterrement du bienheureux Thibault, il a plu à la divine majesté par l'intercession de la bienheureuse mère de Dieu et de ses saints martyrs Léonce et Carpophore, dans la basilique à eux dédiée, où repose ce même bienheureux, de glorifier le saint par des prodiges et des miracles.

A Altavila Vicentina - bourg situé à cinq milles de Vicence - une femme qui avait perdu la vue et s'était rendue sur le tombeau du saint, retrouva l'usage de ses yeux, par la grâce de Dieu.

Dans la même ville de Vicence, une autre femme privée aussi de la lumière de ses yeux, récupéra la vue pendant qu'elle implorait la miséricorde de Dieu et la bonté du saint. La chose est manifeste et la personne connue, c'est pourquoi nous avons omis son nom qui est toujours sous la main.


A un autre endroit connu appelé Trissimo, une autre victime de la même infirmité, venue sur la tombe du saint, bénéficia de la même guérison.

25 - Un boiteux, perclus, perclus dans ses membres et sa démarche, citoyen de Bénévent, vint au tombeau du saint. Il implora la clémence divine et retrouva la fermeté de ses articulations et bondit en bon état.


Une autre personne du même sexe privée de la force de ses muscles et qui ne pouvait pas mouvoir ses mains et ses pieds, après avoir visité le tombeau du bienheureux Thibault, grâce à son intervention, revint chez elle d'un pas ferme.


Illustre Venise, même toi, tu as fait l'expérience de l'action du maître. Une femme en effet, qui avait pris l'habit de religieuse, avait été affaiblie par un dessèchement de la main. Venue de la région, en présence d'un concours de peuple, elle retrouva l'usage de la main, par les mérites de saint Thibault.


Il a plu à la divine majesté par l'intercession du bienheureux Thibault, de répliquer le miracle, lorsque l'ancienne acuité visuelle fut rendue à un enfant aveugle, habitant du même royaume.


La célébrité et la crédibilité de ce miracle sont évidentes grâce au témoignage multiplié de la population alentour. Ce qui permet de s'en souvenir, c'est qu'à la même heure, celle des vêpres, cette antienne était chantée à haute voix par le clergé : '' Jésus a fait encore en présence de ses disciples bien d'autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre ''.


26 – Un enfant de Villanova qui s'appelait Vénério, paralysé d'un pied et d'un bras, se trouvait à une cérémonie publique très fréquentée car c'était l'octave de Pâques, tous étant rassemblés en présence du saint corps, dans l'action de grâces. Comme on l'avait amené à la tombe du saint, il retrouva l'usage du pied et de la main et à la grande satisfaction des siens, regagna sa maison guéri.


27- Un habitat de Novare, ville d'Italie, portant au bras un bracelet de fer non comme punition d'un délit mais volontairement, arriva au tombeau du saint. Comme il passait la nuit en veillant, à cet endroit, et qu'un cierge était tombé du candélabre, pour le relever il étendit son bras cerclé de fer et l'anneau se brisa, éclatant à grand bruit et rebondissant en morceaux loin du bras.


Un autre de Tours nommé Martin, les deux bras serrés dans des menottes de fer, après la visite de beaucoup de lieux saints, arriva à l'ermitage où demeurait le saint, quand il était encore en vie. Il confessa sa faute et l'informa de la peine encourue et il avoua dans les larmes qu'il était fratricide. Le saint le persuada de mettre à exécution son projet de pèlerinage au tombeau du Sauveur et lui prédit d'une voix prophétique la libération d'un bras. Il y alla donc et selon la parole de l'homme de Dieu, il se réjouit au tombeau du Seigneur, de la libération d'un bras. Une fois revenu de la route de Jérusalem, alors que le bienheureux avait déjà laissé ce siècle, il se rendit à son tombeau et commença avec force larmes et plaintes à lui adresser ces reproches : Toi, disait-il, Tu m'as ordonné d'aller et de revenir. Voici, je suis venu et ne t'ai pas trouvé encore vivant. Aie pitié de moi, Saint de Dieu, aie pitié de mon malheur : acquitte l'accusé, console le pèlerin qui, sur ton ordre, a parcouru une si grande distance de terres. Tandis qu'il poursuivait ces propos et d'autres encore, soudain, l'anneau de fer se cassa, sautant loin de son bras, avec un tintement sonore. Ceux qui étaient présents furent remplis d'une grande joie. Ces faits que nous rapportons, nous les avons appris de la bouche de l'intéressé.


28 – Nous poursuivons à propos de la guérison des quatre aveugles. L'un, un vieillard, à Novare, comme nous l'avons déjà dit, l'autre de Lavagno, un troisième enfant du comté de Turin, le quatrième une jeune fille de Colinia. Mais l'enfant a mérité de retrouver la vue sur les marches de l'église [la cathédrale] avant de toucher le tombeau du saint. Et celui de Turin, alors qu'il était accompagné, après avoir retrouvé la vue, a entrepris seul et à pied, avec persévérance, d'aller au tombeau de saint Marc comme il se l'était proposé.


Récemment aussi, tandis que le peuple des fidèles célébrait la fête de l'Ascension avec un grand concours de foules, pendant la veillée nocturne, un enfant aveugle de Fréjus, recouvra la vue à l'église [la cathédrale] du bienheureux Thibault.


En outre, deux aveugles, l'un de Mussolino, l'autre de Pancinigo, isolés par les ténèbres d'une forte cécité, imploraient les suffrages du bienheureux pour revoir la lumière et méritèrent de recevoir la vue souhaitée.


Un hydropique arrivant d'Axanum à la tombe de ce même bienheureux, vit se résorber le gonflement de son ventre difforme et retourna seul sain et sauf dans son pays.


Deux infirmes, l'un boitant du genou,, l'autre ne pouvant pas marcher, le premier de Lugo, le second d'Orgianol et qui avaient besoin d'un moyen de transport pour se déplacer, après une longue faiblesse de leurs membres, reçurent au tombeau de du saint la fermeté des fonctions corporelles.


29 – Si nous voulions tout énumérer, les paroles feraient défaut avant les miracles.

Mettons un terme à notre discours car il n'est pas possible de tout détailler, combien d'aveugles, d'infirmes, de malades ou de personnes affligées de maux variés, combien de possédés, ont récupéré la santé à son tombeau [de la cathédrale de Vicence]. J'invoque pour témoin l'Esprit-Saint qui l'habitait, que j'ai laissé de côté beaucoup de faits connus et c'est à peine si j'ai recueilli quelques rameaux dans une grande forêt.


 

TRANSLATION DE SAINT THIBAULT CONFESSEUR
d'après les manuscrits d'Alençon et Ménard
[ Vicence – Badia Polesine
récit de Pierre de Vangadice
1074 ]

 

1 - Parmi les habitants du ciel que la clémence divine et la bonté du Père ont emportés au-dessus des astres et dont la vie s'est déroulée de notre temps, Thibault, vénérable à tous égards, de la très noble race des Francs, a fait briller sa lumière dans les cieux. Les anciens poètes ont coutume de célébrer les louanges des mortels et les gloires humaines, de raconter les victoires des tyrans et des rois, dans les théâtres publics, et de les confier à la mémoire des générations futures. Mais tout a passé comme une ombre. Nous qui, de préférence à Pythagore et Empédocle, désirons être héritiers de la vie éternelle, laissant de côté le chant des sirènes et méprisant la mélodie lascive de Philomèle, nous nous efforçons de nous engager sur le chemin du royaume céleste par tous les moyens. Cette voie, nous le savons, est étroite et resserrée au témoignage du Seigneur :'' Resserré le chemin qui mène à la vie, et peu nombreux ceux qui le trouvent '' (Matt. 7/14). La vie du saint dont nous parlons est d'autant plus célébrée par les peuples qu'elle est plus riche en mérites. Comment il est sorti de la maison paternelle ou avec quelle piété et pureté il a vécu toute sa vie, combien d'années il a passées en Lombardie à Salanica [Sayanega] et comment de cette vie il est monté au palais du ciel, cela nous a été écrit dans une langue claire et un noble style, par le père Abbé Pierre, du monastère de la Sainte Mère de Dieu , Marie, à Vangadice [Badia Polesine], où reposent les corps très saints des excellents martyrs Prime et Félicien. Sa vie a été complétée par le même Abbé, par des textes spirituels. Les semences jetées dans un champ fécond ont donné du fruit au centuple. En effet il n'a pas été aidé seulement par lui au moyen des secours des moyens de la vie présente mais aussi et surtout par les doctrines célestes. Il a en effet pu dire avec le psalmiste : '' Le Seigneur est mon Berger et je ne manquerai de rien. Il m'a placé dans de gras pâturages '' (Ps. 22 /1-2). Car saint Thibault, pour tout et en toutes choses, comme un fils obéissant à son père, ne s'est écarté en rien de ses ordres. Le père Abbé Pierre voyant abonder en lui la grâce de l'Esprit-Saint et son assiduité au service du Seigneur, commença bientôt à le vénérer non comme un sujet mais comme son maître, jusqu'à la fin de sa vie.

2 - Pendant ce temps, tandis que sous la conduite du père Abbé, il n'adoptait pas seulement la règle monastique mais aussi la vie stricte des anachorètes, un compatriote nommé Odon le suivit. Il l'aima au point d'en faire son conseiller intime, après l'autorité de l'Abbé, et il le mit au courant de tous ses secrets. Devenu ainsi le dépositaire d'un bon trésor, celui que vivant il voulut garder avec un amour de préférence, il ne voulut pas l'abandonner une fois mort, dans l'imminence d'un danger de persécution, comme le cours des événements l'a montré ensuite.


3 - Quelques années après, désormais affaibli par un jeûne rigoureux et atteint par une forte fatigue corporelle, sachant qu'il s'engageait dans la voie de toute chair, il fit venir près de lui le père Abbé Pierre et lui dit qu'il ne mènerait plus très longtemps la vie commune. Après avoir reçu de ses mains le saint Corps avec les larmes abondantes et amères de la confession, il rendit l'esprit à Dieu. O quel concours de fidèles, quelle tristesse des frères, quelles lamentations des orphelins et des indigents que le bon père soutenait assidûment par la bienveillance de sa charité à l'imitation de Job qui était un œil pour l'aveugle et un pied pour le boiteux (Job 29/15). En présence de sa mère, il avait désigné comme lieu de sa sépulture, sa cellule où il avait vécu saintement en religieux, pour que la présence du corps de son fils adoucisse la douleur et la solitude de sa mère. Divinement inspiré sur ce qui pouvait arriver, il voulut retenir par la crainte de l'excommunication ceux qui ne respecteraient pas cette volonté, ce dont témoigne le testament dicté par lui et fait connaître par le père Abbé Pierre. Mais les habitants de Vicence dont la ville et les remparts étaient proches, arrivèrent spontanément et en grand désordre et, fort malheureusement, emportèrent le corps. Quelle douleur ils causèrent à sa mère, à l'Abbé et aux autres frères, et quel outrage ils firent, la présente plume le raconterait si elle ne visait pas plus haut.


4 - Donc le père Abbé Pierre et Odon dont nous avons parlé, la mère de Thibault et toute la communauté de l'ermitage, furent offensés par un procédé aussi indélicat. Ils étaient accablés en effet, blessés, déchirés, pris de la crainte de la mort, touchés intérieurement par un excessive douleur de mort. Ils essayèrent avec le secours des puissants ou avec toutes sortes d'expédients, de récupérer le précieux gage du très saint confesseur. Comme le secours des puissants faisaient défaut et que les forces humaines n'y suppléaient pas, ils implorèrent ensemble le secours exclusif de la divine clémence, s'appliquant aux jeûnes, aux prières et aux veilles, donnant leurs biens aux pauvres, suppliant la puissance du Christ le très grand Roi, pour qu'il leur soit donné quand il voudrait, la possibilité d'enlever de terre le très saint corps. La promesse du Seigneur, en effet, les encourageait : '' Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, croyez et cela vous sera accordé '' (citation libre de Jean 14/13-14).


5 - Mais après un long délai, sous l'inspiration de la bonté de Dieu et persuadé d'en haut, notre Odon s'enferma, gardien de ce même très saint homme, à côté des murs de l'église de Vicence [la cathédrale] où reposait le saint corps, en sorte qu'entre lui et le tombeau se trouvait un mur très large et très haut [celui de la cathédrale] et un espace qui n'était pas négligeable. Son intention était de retirer le très saint corps de son abri souterrain, si la bonté divine le favorisait, n'étant appuyé sur aucune aide d'un moyen humain et ne comptant que sur le secours du bon vouloir divin. Mais il se mortifiait en pratiquant l'oraison, l'aumône et le jeune. Les frères qui étaient avec lui faisaient chaque jour, nu-pieds, le tour des églises de la ville en continuant la même prière. Enfin, la divine clémence intervenant, Odon vit en songe un vieillard resplendissant de blancheur, paré des vêtements sacerdotaux sur l'aube, l'avertissant de ce qui allait arriver par ces paroles : '' Lève-toi et persévère dans la tâche, ton désir se réalisera.'' Comme cela arrivait pour la troisième fois et qu'il se demandait qui était celui qui parlait avec lui, c'est un ange qui lui répond : '' Je suis envoyé par Dieu, je garde ce corps.'' O glorieux mérites du confesseur qui bénéficie de la garde d'un ange qui prédit par des visions, l'avenir le concernant ! C'est en vérité, en effet, que nous psalmodions : '' Dieu a ordonné pour toi à ses anges de te garder ''(Ps. 90/11). L'histoire sainte rapporte en effet que la même chose est arrivée à beaucoup d'autres confesseurs et martyrs.


6 - Comme il doutait encore, malgré cette vision angélique et qu'il craignait que le secret ne soit dévoilé avant sa réalisation, le même confesseur de Dieu lui apparut pour le persuader à nouveau de commencer le travail. Bien qu'averti par tant de visions, il ne se décidait pas et était tourmenté par de multiples pensées (l'espoir en effet le persuadait, son esprit s'échauffait, mais la crainte d'un soulèvement du peuple le troublait). Il arriva qu'en psalmodiant des psaumes, assis à côté de l'autel, il s'endormit en prononçant ces mots du psaume : '' Chantez-lui un cantique nouveau '' (Ps. 32/3), et l'image jadis si bien connue du très saint homme, se présente à nouveau parlant ainsi : '' Que fais-tu serviteur de la vie du monde et gardien inséparable du tombeau et du corps ? '' Comme il doutait encore dans l'incertitude de ce qu'il allait faire : pourquoi, dit-il, tardes-tu ? Tu réaliseras ton désir si tu commences à creuser comme il t'a souvent été dit ''. Il lui saisit la main par un mouvement corporel et le conduisit à l'endroit à creuser : '' Ici, dit-il, tu creuseras près du mur, jusqu'à ce que tu arrives jusqu'à la base des fondations. Lorsque tu y seras parvenu, creuse sous les fondations en face de mon tombeau et ainsi tu me trouveras ''. Sentant donc qu'il était déplacé corporellement, en se réveillant il vit l'aspect du très saint homme dans un si grand éclat que l'acuité des yeux d'un homme ne pouvait pas le supporter. Se prosternant la face contre terre, il y resta longtemps à demi- mort. Sans retard, ayant retrouvé ses forces, assuré par tant de visions si manifestes, il prit une pioche et arriva lui-même le premier sur les lieux. Commençant à creuser à la mesure de ses forces, il donna l'ouvrage à achever à deux de ses serviteurs, Jean et Martin. Après avoir longtemps creusé près du mur, ils parvinrent à la base des fondations, ils étaient descendus presque de vingt pieds [six mètres] et ne savaient plus quoi faire (le site du tombeau, en effet, ne descendait pas jusque là). Ils revinrent vers Odon. Comme ce dernier, à cause de cela, avait longtemps prié, il mérita d'être averti à nouveau en songe par ce même confesseur du Christ, de passer en creusant en dessous des fondations. Elles étaient d'une largeur de douze pieds [trois mètres et demi] . Comme ils avaient achevé de creuser à grand peine, disons plutôt à la faveur divine, car la force humaine ne le pouvait pas sans l'aide des secours divins, ils arrivèrent à un pilier qui soutenait la colonne de la confession placée par dessus. Mais craignant de monter jusqu'au pavement situé au-dessus, où les clercs étaient au chœur, laissant le travail inachevé, ils l'annoncèrent à leur maître. A nouveau il fut averti en vision par ces paroles : '' Creuse dans la partie gauche tout droit et ensuite en biais à droite et ainsi tu me trouveras.''


7 - A son réveil donc, le vénérable et religieux Odon s'approcha lui-même après avoir pris une tige de fer qu'il fit pénétrer dans la terre droit devant lui et il toucha le tombeau où reposait le corps du très saint homme. Ne sachant pas cependant si c'était bien le sépulcre ou quelque pierre placée devant, il envoya de nouveau les serviteurs pour creuser. Ils dégagèrent la terre pendant longtemps avec de grands efforts et parvinrent au tombeau désiré du très glorieux et illustre confesseur Thibault. Au moyen d'outils de fer et d'autres instruments, réconfortés par le secours divin, ils firent avec une grande audace une ouverture suffisante pour retirer le corps du saint homme. Il avait fallu trois semaines et quatre jours pour y parvenir. O admirable clémence de la puissance divine, glorieuse pour les mérites de ses saints, à faire connaître parmi les nations ! Ce qui semblait impossible à cent hommes pendant presque un an, a été achevé en l'espace de trois semaines et quatre jours par deux hommes qui ne travaillaient pas d'une façon continue mais seulement lorsqu'il n'y avait personne dans l'église [la cathédrale]. Mais il y avait une corde liée à la ceinture du terrassier. Elle était tenue par celui qui recevait la terre retirée au fond du puits, averti de ne pas faire de bruit par un signal venu d'en haut si des hommes rentraient dans l'église ; il donnait l'alerte en tirant la corde chaque fois que les hommes présents s'éloignaient, le terrassier averti recommençait à creuser. Le religieux qui se trouvait en haut donnait à ces mêmes serviteurs le signal du travail ou du repos en fonction du temps.


8 - Le Seigneur a daigné faire cette révélation non seulement par une vision angélique et un avertissement spirituel à son gardien [Odon], mais aussi au père Abbé Pierre alors qu'il dormait pendant la nuit dans sa cellule du Saint Sauveur à Vérone. Comme il veillait, inquiet et préoccupé de cette question, il vit dans son sommeil la forme très blanche d'un inconnu lui disant : '' La préoccupation de cette affaire qui te tourmente et t'interroge en ton âme, trouvera une issue aisée dans peu de temps si quelqu'un se met à creuser. Exhorte à l'ouvrage Odon qui a le même souci. '' Se souvenant de la vision à son réveil, il envoya un serviteur de sa mère [Willa] du nom d'André venu à lui un autre jour, comme il plut au Seigneur, au moment même où cela se passait, alors qu'il exerçait sa charge à Vicence et il transmit ce qui lui avait été révélé.


9 - O avec quelle joie et quelle audace le gardien très pieux [Odon] encouragé par une inspiration divine, a cherché à rejoindre le corps très glorieux. Une fois célébrée la messe dans la merveilleuse odeur de l'encens, il s'approcha du tombeau qui exhalait bien davantage son parfum et, manifestant longuement sa joie, il commença par ces mots : '' S'il te plaît, mon Père, que je te serve et que je garde ton corps, comme tu l'as ordonné, me voici prêt sans crainte et je m'approche ne présumant en rien de nos forces, seulement pour exécuter tes ordres ''. Il s'empara du corps qu'il enleva tout entier du tombeau avec la partie de chair qui restait et l'enveloppant d'un linceul immaculé, il se hâta de le garder chez lui. Ce larcin dévot est à l'abri de tout déshonneur, car l’Évangile raconte l'histoire de ce louable stratagème d'une femme touchant une frange [du vêtement du Christ] pour guérir, et des disciples de Jean qui ont enlevé secrètement son corps. L'histoire de l’Église témoigne aussi du rapt du corps de Martin le célèbre confesseur de Tours. Et nous lisons que le corps de l'évangéliste Marc a été transporté de la même façon dans la noble cité de Venise. Des exemples de ce genre sont si nombreux et si souvent décrits qu'ils n'ont pas besoin de notre contribution. Ce disciple et serviteur très fidèle du Seigneur a certainement suivi ses ordres. Le corps de notre bienheureux a été retiré de terre aux Ides de Juillet, l'an de l'Incarnation du Seigneur 1074, en la douzième indiction.


10 - Le même jour, il plut au Seigneur par les mérites du saint confesseur, comme nous le croyons, d'envoyer sur terre une pluie opportune suite à une grande sécheresse de cinq mois qui avait fait manquer d'eau pendant longtemps.


11 - Pendant ce temps, le père Abbé Pierre, poussé par une inspiration divine, se rendit pour une visite dans la cellule où demeurait la mère [Willa ] du confesseur du Christ Thibault et il y demeura pendant quelque temps. De là, l'occasion se présenta d'aller à Vicence où le serviteur de saint Thibault dont nous avons parlé [Odon] lui donna l'hospitalité avec une grande joie et le mit au courant de tout son secret par une fidèle confession. O de combien de joies ils se réjouirent et combien de larmes de joie ils versèrent et ils s'embrassèrent longuement. Il partageait son secret avec ardeur à son père et maître et il espérait son aide avec confiance pour la suite des événements. Lui, répondait qu'était arrivé ce qu'il souhaitait et qu'il se savait redevable d'immenses grâces au Dieu très haut et il lui promettait sa fidèle collaboration pour la suite à donner. Il resta là pendant une journée et revint à son monastère en quinze jours comme il se l'était fixé. Il confia ce secret à quelques frères et amis sur qui il pouvait compter.


12 - L'un et l'autre persévérèrent dans la prière avec leur entourage, suppliant jour et nuit le Seigneur pour qu'il daigne manifester où il voulait qu'on transporte le saint corps. Le jour fixé, il revint à Vicence et reçut la même hospitalité fraternelle avec son escorte. Bientôt, après délibération, étant sortis de la ville sans tarder dans le silence de la nuit profonde, grâce à un voyage sans problème comme il plut à Dieu, ils parvinrent avec le très saint corps au vénérable monastère [Abbaye] situé le long de l'Adige au lieu dit Vangadice. La main de Dieu est assez évidente dans le fait que repose en ce lieu le corps de celui qui s'appliqua à recevoir la doctrine de la vie céleste, du père de ce monastère. On lit aussi que la même chose est arrivée à la mort de Martin. Comme Tours et Poitiers, en effet, se disputaient son saint corps, la victoire était revenue à Tours où il avait été moine. Mais il n'est pas possible de dire avec quelles louanges ils furent reçus, combien de milliers d'hommes accoururent là. Avec les louanges ardentes des moines et des clercs, une grande foule d'hommes, de femmes et d'enfants venus à sa rencontre, l'accompagnèrent jusqu'à la basilique de la sainte et glorieuse Vierge Marie [de la Vangadice], où beaucoup de prodiges arrivent à la louange et à la gloire du Créateur très haut, par sa présence et son intercession, Notre Seigneur Jésus Christ lui-même l'accordant, lui qui vit et règne dans les siècles.


13 - Ce très saint trésor fut donc transporté à l'église [Abbatiale] de Sainte Marie [de la Vangadice] par le père Abbé Pierre et Odon plusieurs fois déjà mentionnés. Quels miracles, et de quelle importance, le Roi tout puissant a daigné manifester merveilleusement à cet endroit par les mérites de son très saint confesseur, il n'est pas possible de l'écrire à cause de leur nombre. Cependant, nous rapporterons le peu que nous avons vu et que nous savons, Dieu en étant témoin.

Du village de Saint-Donat, en effet, ses parents amenèrent une petite fille de huit ans environ pour la recommander au confesseur renommé. Une contraction des pieds lui interdisait la marche et en même temps une paralysie ne lui laissait pas l'usage des articulations des mains et de la langue. Celle qui était privée de ces fonctions, nous l'avons vue ensuite marcher et se servir de ses mains et nous l'avons entendue parler pour rendre grâce au Dieu très haut, à la louange et à la gloire du Sauveur grâce à l'intercession de son confesseur.

Au hameau nommé Arquada, il y avait quelqu'un déjà avancé en âge dont tous les membres, des genoux jusqu'aux pieds, étaient paralysés de naissance. Il se rendit à la basilique [l'Abbatiale de la Vangadice] avec l'aide des mains et d'escabeaux placés au-dessus des bases des pieds, il retourna chez lui en marchant, par l'intervention du bienheureux confesseur Thibault. Les marques de sa grande infirmité apparaissaient en creux dans les fesses, imprimées par ses talons au temps de sa maladie.


14 - Une femme d'un domaine appelé Lusia, privée de la lumière d'un œil pendant de nombreuses années tandis que l'autre œil faisait totalement défaut, favorisée de la grâce divine, arriva en la présence bénéfique du confesseur. Elle fléchit les genoux sous la protection d'un saint si glorieux et avec des gémissements et une abondance de larmes amères, elle se répandit en prières au Dieu souverain. Par l'intercession du saint elle mérita de recouvrer la lumière pour un œil longtemps obscurci. Prise d'une joie évidente, elle rendit grâces à Dieu, le maître du confesseur, et révéla aux personnes de l'un et l'autre sexe qui se trouvaient tout autour qu'elle voyait les objets de ce monde par elle-même. Une grande foule l'écouta avec des oreilles attentives, adressant des louanges au Christ et approuvant ainsi avec le chant de David : '' Grand est notre Seigneur, sa puissance est infinie '' (Ps. 146/5) . Ils apportèrent beaucoup de petits présents au saint, chacun selon ses moyens, pour que le tendre père des orphelins, avec sa bonté coutumière, daigne lui-même, par l'intercession du très saint Thibault, ôter les fautes que le mystificateur de notre ancien parent les avait poussés à commettre.


15 - Là où, au fil des jours, selon que la volonté ou la possibilité de chacun le poussait à venir, ils se pressaient en foule, il arriva qu'une femme possédée d'un esprit impur vint amenée par ceux qui l'aimaient et cherchaient son salut. Eux-mêmes disaient qu'elle venait de Castelvecchio. Une personne amie trouva des voisins qui la connaissaient et se montraient compatissants à son égard. C'est pourquoi tous ceux qui s'étaient rassemblés à la rencontre du Christ et du Bienheureux Thibault, élevaient des supplications pour elle avec une grande dévotion. Et donc cet esprit usurpateur du terrain d'autrui, même s'il l'avait laissée un moment en repos peu auparavant, lorsque la femme gagnait les abords de l'église [l'abbatiale de la Vangadice], foulait le seuil et se hâtait vers la présence du saint corps, il ressentit la force d'influence du saint et son mérite et comme pour rester le maître pour un peu de temps, il stimula les forces qu'elle avait. Il laissa rapidement les moelles, les os, les nerfs, les articulations, les veines et les artères des membres inférieurs où il avait régné avant en tourmentant la femme par des douleurs, il s'exprima plus haut sous plusieurs aspects. Imitant à l'instant des aboiements, des grognements, des bêlements, des hennissements, des sifflements et des cris de divers animaux sans raison, tantôt la mettant en mouvement comme quelque chose de raisonnable, tantôt détournant les sens à l'opposé, il montrait à l'extérieur par ces manières surprenantes, qui il était à l'intérieur et ce qu'il était. Pour les foules, cette femme était donc un spectacle étonnant pendant qu'ils voyaient l'ennemi sévir d'une façon extravagante dans un corps humain et la malade ne sentait rien d'une telle maladie. Car l'insensibilité avait affecté les membres de la patiente. Mais alors que les ministres de l'église ou le peuple de passage récitaient des prières particulières, tantôt on la voyait craintive, tantôt bondir audacieuse et se jeter sur les hommes, quelquefois proclamer le bienheureux Thibault énergique contempteur du monde, saint et cher à Dieu, quelquefois au contraire le dire retombé dans les vices et proférer des vices abominables et indignes des hommes, aussi bien à son sujet qu'à propos d'autres élus. Elle était contrainte en effet, comme on peut le penser, par un saint ange, à dire du bien, ou alors il lui était permis de dire du mal, comme le décidait le Dieu tout puissant. C'est pourquoi, tandis que les frères du monastère [l'Abbaye ND de la Vangadice] et le peuple qui se tenaient autour demandaient avec plus d'ardeur l'intercession du saint, il arriva que l'illustre marquis Azzo, propriétaire de ce monastère, vienne sur les lieux et comme il avait seulement entendu dire ce qui s'était passé, il en prit connaissance en le voyant. En sa présence, le vénérable Odon, moine, ami préféré du saint confesseur durant sa vie, comme on l'a souvent dit, s'approcha et avec la main droite serra la gorge de la femme et en elle l'esprit d'égarement. Sans aucun doute, en effet, il comptait sur l'action du bienheureux. '' Honore Dieu, dit-il, esprit impur et le confesseur Thibault. Aujourd'hui certainement, aucune échappatoire ne te sera accessible dans les bas-fonds d'où tu es monté. Dieu t'en empêche, jusqu'à ce que ce peuple reconnaisse la gloire de son serviteur au tombeau duquel nous sommes présents, suppliants. Que par ton expulsion, le Christ fils de Dieu daigne le montrer ''. A ces paroles, cet imposteur confondu sortit par la bouche par laquelle il était entré et il laissa après lui des vomissements très repoussants et sanglants, d'une grande puanteur. La femme rendue à la santé, à qui il fut donné peu à peu de penser par elle-même, dès qu'elle se sut purifiée, redit grâce à Dieu et au bienheureux confesseur Thibault, autant, et autant de fois qu'elle put. Le marquis Azzo enfin, avec tous ceux qui étaient présents, fondit en larmes de joie et après avoir rendu grâce au Christ Seigneur dans toute la mesure du possible, levant à nouveau les mains vers le ciel, bénit le Créateur de l'univers parce qu'il l'avait visité, lui et le peuple soumis à son pouvoir, à l'arrivée du bienheureux confesseur digne de toute louange, Thibault, à la gloire et honneur de son saint, parce qu'il est béni pour les siècles. Amen.


16 - Un jour, un enfant âgé d'environ douze ans, fut amené par son père et son oncle, en présence du saint, après que leur foi eût grandi à l'annonce de quelques miracles. Son infirmité avait contracté le cou et incliné la tête au point que le menton adhérait à la poitrine et qu'il n'était pas capable d'apercevoir quelque chose par un regard direct si ce n'est par en dessous. Cet enfant par l'âge, mais impotent, amené de Venise, offert à son tour pendant quatre jours au saint en le recommandant avec foi, mérita d'être libéré le dernier jour. Le visage redressé, regardant ce qui était placé autour de lui, en haut et en bas, il s'étonnait de la santé obtenue et admirait ceux qui l'admiraient. Lorsque soudain tous ceux qui étaient présents virent un miracle si remarquable dans un corps humain, opéré par l'invocation du secours céleste, ils bénirent le Seigneur en lui rendant gloire, lui digne de louanges dans toutes ses œuvres et qui a daigné glorifier le bienheureux Thibault dans la gloire céleste. Le père et l'oncle qui avaient conduit l'enfant adressèrent des prières à Dieu et au saint confesseur et vouant celui qu'ils avaient reçu guéri, aux serviteurs du saint, ils retournèrent avec lui chez eux.


17 - Une place forte est située à cinq milles du monastère [ND de la Vangadice] dont on a parlé et son nom est Merlaria. Une femme sourde et muette de naissance y avait grandi. Elle ne pouvait pas exprimer ses sentiments ni comprendre ceux des autres sinon par des signes. On lui fit comprendre par signes que le saint qui avait vécu jadis dans la forêt avec sa mère et que le peuple de Vicence avait dérobé à la mort, et par qui Dieu avait opéré beaucoup de miracles, se trouvait maintenant au monastère [ND de la Vangadice] de la Reine du Ciel, mère de notre Seigneur qui a souffert pour nous. Il y avait été apporté par l'Abbé et un moine, et par lui les démons étaient chassés des corps et d'autres guérisons avaient lieu. La femme sourde put donc mieux connaître la réalité correspondant aux signes, qu'elle connaissait moins bien dans le détail, et croyant et espérant qu'elle pourrait facilement en même temps entendre et parler, grâce au saint qui lui était indiqué par les signes, elle vint au monastère. Comme elle voyait le peuple rassemblé pour des célébrations en présence du saint, elle sentit croître sa confiance et son espérance et pleura abondamment. Prosternée donc en présence du vénérable mémorial, elle s'empressait de se frapper la poitrine des deux mains, de baiser la terre, d'appuyer des oreilles et de la bouche et de porter à son visage tout ce qui touchait au sanctuaire du saint. Elle manifestait au peuple qui se tenait alentour les élans cachés de sa volonté, soit par des larmes, soit par un murmure de voix confus, soit par des mouvements de ses membres si bien qu'elle les incita tous à la miséricorde. Tous donc ensemble demandaient la guérison pour cette femme par des prières suppliantes et répétaient souvent entre autres paroles : '' Saint Thibault, aide-nous, saint confesseur du Christ sois attentif à nos prières, répand sur la muette ici présente les ressources de ta bonté ''. La sourde put saisir les paroles des autres au moyen de l'ouïe et avec sa langue, formuler ses propres paroles. L'obstacle de la surdité une fois enlevé et le lien de langue dénoué, elle rendit grâce à Dieu par une pleine confession orale, elle qui était venue demander la guérison seulement dans le secret de son cœur. Ceux donc qui l'avaient connue auparavant sourde et muette et voyaient là les œuvres si grandes du Dieu très haut, rendirent leurs louanges au Dieu tout puissant et offrirent au saint confesseur du Christ les hommages de leur dévotion.


18 - De Berceto sur le territoire de Parme était venue une femme tourmentée par le démon et depuis longtemps fatiguée et la force de l'esprit qui la maltraitait était telle que six hommes ne suffisaient pas à la traîner vers l'autel et le lieu du saint corps [l'Abbatiale de la Vangadice]. Comme elle s'approchait du saint lieu, l'esprit impur sévissait davantage et imitait les cris de tous les animaux, tantôt mugissant, tantôt hennissant, tantôt rugissant et autres cris semblables. Sur son visage apparaissait une horrible déformation et l'aspect menaçant des yeux. Finalement cet esprit impur, mis de force en présence du saint corps, s'enfuit par la bouche avec beaucoup de sang très souillé et une odeur fétide, au milieu d'une immense clameur du peuple louant et bénissant Dieu.


19 - Une femme qui s'appelait Italie, muette de naissance, venue de Ravenne à l'oratoire du corps du bienheureux, commença à parler clairement avant même d'arriver.

Un certain Étienne, de Vignola, qui avait la main et le bras paralysés, averti en vision, se hâta vers cet endroit et rendit grâce à Dieu, guéri.

De Calcar au diocèse de Bologne vint une femme appelée Marie, manifestement possédée par le démon et elle fut délivrée sur le lieu même du saint corps, une mousse nauséabonde de diverses couleurs lui sortant de la bouche et du nez, révélant la fuite du démon. VII des Ides de juin.

TRANSLATION DE SAINT - THIBAULT DEPUIS L'ITALIE

par son frère Arnoul[ 1075 ][ Existence au monastère de Lagny d'un récit en vers romans de cette translation, comme de la précédente ]
[ Le récit est, à l'évidence, celui d'un acteur de la chevauchéeSa rédaction latine semble être de début XIIème siècle ][ Trajet présumé: LAGNY - AUTUN -LYON - VIENNE - CHAMBERY -VALLEE DE LA MAURIENNE – MONT CENIS – SUSE - TURIN - PAVIE – VERONE – ABBAYE DE LA VANGADICE , BADIA POLESINE – SAJANEGA – retour plus rapide par le même chemin mais bifurcation et arrêts à JOIGNY – SENS - PROVINS et enfin LAGNY ]


1 - Le précieux corps [de saint Thibault], avant d'avoir été inhumé, avait été enlevé par l'évêque de Vicence et les siens et il n'avait pas reçu une sépulture qui lui convienne. Il [saint Thibault] la changea le plus vite possible par l'intermédiaire d'Odon son compagnon inséparable, en lui apparaissant à plusieurs reprises et en lui adressant le même avertissement. Par les soins infatigables de ce même Odon, la grâce divine le devançant et le permettant, sa dépouille fut ramenée à Vangadice, ce qui sera clair pour qui a lu complètement ce qui précède. Pierre, père Abbé de Vangadice, Azzo, marquis de cette terre, et d'autres agissant avec sagesse, décidèrent que cette perle du saint corps serait conservée sans être ensevelie, pour une durée d'un an. Cette résolution fut prise avec sagesse. Comme toute la province avait appris par la rumeur publique l'enlèvement du saint corps par les habitants de Vicence, ainsi la récupération sainte de ce même corps serait évidente pour tous et le corps restitué tirerait bénéfice des preuves certaines de la vue et du toucher et ce retour apparaîtrait une joie pour tous au lieu de la tristesse à la suite de son enlèvement.


2 - Vers ce temps, le frère Rodolphe [ermite de Sayanega], nourri par le bienheureux et instruit dans la douceur, était revenu en France [à Lagny] après son décès. Après avoir reçu la bénédiction du vénérable Arnoul, abbé de Lagny [ 1066 - 1106] et frère de notre saint, il se préparait à revenir là [à Sayanega] au service assidu de sa mère Willa et il veillerait auprès du saint corps avec une religieuse persévérance. La décision d'aller là fut heureuse, plus heureux, dis-je, le retour. Car il apporta les trésors de la Gaule que même Auguste ne rapporta pas à Rome après la victoire sur les Parthes, nous y reviendrons plus loin. Après son départ il lui arriva de revenir plus vite encore. Le seigneur Abbé Pierre et le marquis Azzo à la nouvelle de l'arrivée du frère en question, furent pris d'une grande joie et réconfortés par un cœur joyeux. Ils ne tardent pas à le convoquer, il se présente. On n'use pas de détours de paroles ni de circonlocutions mais comme il convenait, la vérité de la chose est racontée dans l'ordre et la totalité de leur projet est dévoilé, à savoir ce qu'ils voulaient faire du saint de Dieu et dans quel délai ils voulaient le faire voir à chaque région alentour. Ils voulaient aussi que son frère soit présent à cette ostension de l'homme de Dieu pour que lui-même soit réconforté par la vision vivement désirée de son frère et le don généreux des reliques du saint corps s'il lui arrivait d'être présent sans tarder à une ostension brève. '' Personne, disent-ils, n'annoncera cela plus fidèlement et plus vite que toi, son frère, et personne ne pourra le solliciter davantage à venir''. Comme ils faisaient cette demande, il ne leur donna pas facilement son consentement. Car ce frère dont ils voulaient presser le retour [en France], commença par résister prudemment, puis lutter plus fortement et en opposer des prétextes comme quelqu'un d'inexpérimenté à qui on ne pouvait pas prêter foi. En outre il disait que le père Abbé Arnoul, homme prudent et d'une grande vertu, ne devait pas envisager de venir ici s'il ne jouissait pas des saintes reliques et de la vision de son frère qu'il avait connu d'abord bon, ensuite meilleur, mais maintenant excellent, lui dont on rapporte au dedans et au dehors soit la prévoyance prudente, soit la persévérance dans les actes, soit les réponses judicieuses.


3 - Ce frère continuait ce discours et d'autres semblables et comme on le priait de faire ce qui était demandé, il affirmait n'être prêt en aucune façon à se charger d'une telle tâche, s'il n'était pas certain de leur détermination. S'il ne pouvait en aucune façon persuader le seigneur Abbé de venir là, lui-même et ceux qui seraient envoyés avec lui par le seigneur Abbé, ne seraient-ils pas privés du don offert des saintes reliques du soldat du Christ, sans la bulle qui assurait et garantissait la cause entière de son retour, confirmée par des lettres ? Ils agréèrent à cette demande. Sur les points demandés, on fit une réponse affirmative et une lettre de confirmation scellée. Il retourne à Lagny, on vient, un résumé de l'affaire est donné au Père avec les frères, mais la vérité témoignée par les lettres n'est pas encore exposée. Souvent le frère réitère sa mission, souvent l'Abbé se dérobe. La longueur du chemin, les obstacles du parcours et les sautes de température le dissuadaient. Le légat se consumait de chagrin et défaillait presque. Prévenu cependant par la grâce divine, il se rendit où se rassemblait le chapitre des frères [Bénédictins] et il se réconfortait avec les conférences des Saints Pères. Un certain dom Yves y était présent, commençant à blanchir d'une vénérable blancheur, remarquable par sa vertu. Il était d'avis qu'il fallait y aller le plus rapidement possible et si les ressources pour le voyage faisaient défaut, tout ce qu'il fallait existait et on devait le prélever sur l'église [l'abbatiale] pour satisfaire à un voyage si honorable et avantageux. Il disait que lui aussi irait avec lui et même si le seigneur Abbé venait à manquer complètement, lui-même s'acquitterait de toute façon de cette mission. L’abbé se présenta et on lui objecte qu'il a agi avec négligence. On lui reproche de n'avoir pas réalisé quelle occasion profitable et honnête se présentait, pas seulement pour son église [l'abbatiale], mais aussi pour toute la Gaule, au sujet d'un départ si heureux.


4 - Mais l'envoyé, certain de décourager l'Abbé, en raison des aléas de la température, et poussé par la nécessité, montre les lettres signées pour obtenir qu'au moins il les lise et en prenne connaissance directe, ce que n'avait pas pu faire la suggestion persistante et ardente du légat. Après lecture et relecture, par inspiration divine, l'Abbé se ressaisit et, assuré d'être à l'abri de tout danger, promet d'y aller promptement. Ce frère aussi, désormais revigoré par la promesse joyeuse de son père, précède ce même père sur la route à une distance d'un jour de voyage. Cette avant-garde a été prévue délibérément en cas de retard de l'Abbé qui suit, dû à une circonstance imprévue, ainsi celui qui précède obtiendrait à sa demande que cette heureuse ostension soit différée dans l'attente de l'arrivée du frère du saint. Mais cette éventualité ne se produisit pas, Dieu précédant et saint Thibault suivant. La possibilité de venir fut si favorable que le jour fixé fut devancé de trois jours complets. Ce voyage fut si heureux, en effet, qu'il ne semblait pas un voyage mais une promenade. Le Frère Rodolphe souvent mentionné, homme très actif, revenu à Vangadice, Odon et le marquis s'en réjouissent.


5 - Ayant appris l'arrivée du seigneur Abbé, ils sont transportés d'une grande joie et ils prennent soin que ce même Rodolphe aille à ses devants. Infatigable il va à la rencontre du père et Dieu aidant, le rejoint dans la campagne. De côté et d'autre, s'étant vus, ils se réjouissent et s'embrassent au milieu des larmes pieuses et posent des questions sur la qualité de leur voyage. L'un et l'autre rapportent toutes les joyeuses nouvelles. Ils arrivent chez une matrone de la haute noblesse qui, à l'instar d'une autre Marthe à leur égard, leur procure le nécessaire avec un obligeant dévouement. Elle-même verse l'eau sur les mains, apporte les repas, prépare les boissons et dispose les lits qui leur étaient alors bien nécessaires. Après un peu de sommeil, ils remontent sur les chevaux, oublieux de toutes leurs fatigues, ils gagnent Vangadice. La nouvelle les précède et annonce l'arrivée d'un si grand homme. Le peuple se rassemble et accourt en applaudissant. Certainement, ni la Saône, ni l'Elbe, ni le Rhône, ni la source indomptée du Rhin n'ont procuré à César un si grand triomphe. Certainement ni ce grand Euphrate, ni le Tigre rapide, ni même cette grande ville de Rome n'ont réservé pareil triomphe à Auguste lorsque après la victoire sur les Parthes il retourna en vainqueur à la ville avec les étendards pris depuis longtemps. Un si grand triomphe convenait, en effet, à saint Thibault l'athlète de Dieu, qui a vaincu le diable et soumis à lui la chair ennemie. Mais revenons à notre sujet. Donc avec une grande gloire triomphale et une grande affluence du peuple joyeux et des notables, ce frère vénérable de l'homme de Dieu est conduit aux saints luminaires. L'écrivain n'arrivera pas à décrire tous ces gémissements, ces plaintes, ces sanglots, cette abondance de larmes. Il est clair en effet à quiconque qu'une joie abondante répond à une circonstance inespérée. On a prié. Ils s'asseyent, échangent des paroles agréables, posent beaucoup de questions et parlent entre eux.


6 - L'auditoire une fois congédié, alors enfin, ce noble pèlerin, comme il était, homme de cour et éloquent, après le départ de tous, rencontra le seigneur marquis avec qui il voulait adresser la parole amicalement. '' Homme ami de Dieu, dit-il, sois bien attentif à ce qu'il semble que tu doives faire du trésor qui t'es confié par Dieu. Ne néglige pas ta promesse à mon égard, comme il convient à un si grand homme. Je suis en effet, bien qu'indigne, son frère et c'est à cause de lui que j'ai affronté tant de périls terrestres, tant de sommets montagneux, tant de défilés écartés et en tout cela, sans aucun doute, l'assurance me venait de la prière familière du saint de Dieu et de la promesse faite dans tes lettres, du don de reliques votives du même saint. Il est même inconvenant qu'un si grand luminaire soit enfermé dans l'espace étroit d'un seul vase ''. Oh, combien la réponse du marquis ne fut pas à la hauteur de cette demande ! Il affirmait qu'il était loin de pouvoir y satisfaire, qu'il ne voulait pas priver sa région d'un trésor de si grand prix pour en enrichir une autre. Si les mœurs sauvages des lombards pouvaient avoir quelques soupçons, il en subirait les conséquences ou y perdrait même la vie. Mais la bonté de Dieu dans la main de qui est le cœur du roi a vite fait changer d'avis le prince. Car peu après, il convoqua le frère du saint de Dieu et lui donna une part des reliques au-delà de ce qu'il espérait. Il lui donna en effet le bras droit avec l'omoplate, un muscle de l'avant-bras, un vase, deux côtes, deux vertèbres, un morceau de chair, quatre dents et le cilice.


7 - Après avoir reçu les reliques objet d'un si grand désir, il n'était pas prudent désormais pour eux de revoir les saintes maisons, pour n'être pas punis, en étant dévoilés par ceux qui souffraient d'un esprit impur. Par conséquent, le frère Yves dont on a fait mention plus haut, se rend avec eux auprès de la mère du saint, de pieuse mémoire, Willa. Alors quelque chose de digne d'être écrit, concernant le saint de Dieu, se manifesta de la façon suivante : car avant qu'on l'expose en public [à Vangadice], il parut bon à certains personnages de sage conseil, de faire raser sa couronne parce qu'un peu du capuce avait adhéré à la tête. Pendant qu'on le rasait, la peau fit sourdre des gouttes de lait au lieu de sang. Tous ceux qui furent présents en furent témoins pour celui qui écrit. Pour reprendre le fil du discours, l'Abbé en question, comme les événements s'étaient déroulés selon ses désirs, suit frère Yves pour aller voir la mère de divine mémoire. Avec quelle joie débordante la mère exulte pour son fils [Arnoul], avec quelle joie débordante le fils se réjouit de l'entretien avec sa mère. Cette sainte femme fut contente de voir le bras de son fils [Thibault] qui lui fut montré, parce que la ruse perfide des lombards ne les avaient pas trompés. Quelques jours se passèrent d'un séjour agréable et on prépare le retour en France. Alors encore une fois les cœurs se troublent et les larmes coulent de part et d'autre. Oh combien souvent les yeux de son fils Arnoul ont contemplé sa mère, combien souvent le fils est revenu vers sa mère. Oh combien souvent la bénédiction demandée à sa mère rejoint le fils, combien souvent la prière maternelle recommande le fils aux mains du Seigneur.


8 - Enfin on se donne congé de part et d'autre, et après un long voyage on parvient sans encombre à Joigny, en Bourgogne. On y fait halte et y passe la nuit. Dès l'aube on envoie un messager au seigneur Richer archevêque de Sens [1062-1096] et à toute la ville. C'est une joie pour tous et tous accourent. Ni le clergé ni le peuple ne firent défaut à cet accueil empressé. Le nom de Dieu est glorifié. Le nom de saint Thibault est répété avec des louanges et des prières. Dans les transports de joie de tous, on se rend à l'église Saint Etienne [la cathédrale], le clergé surtout persévère dans la louange, car plus on est proche de Dieu par l'ordre, plus on est assidu à la douceur des hymnes. Les joies s'ajoutent aux joies sans tarder et le mérite auprès de Dieu de cet hôte de marque devient évident à tous quand Dieu glorifie son saint. Quelqu'un de Villa Selbona, cité assez proche, était présent à cette liesse. L'arrivée des saintes reliques lui causait sans doute de la joie, mais cette joie n'était pas parfaite, car il souffrait d'une maladie au visage. La maladie du cancer avait en effet rongé son nez au point qu'on ne voyait plus le nez mais l'emplacement du nez. Heureuse imperfection à laquelle l'intercession du saint homme a offert un complément. Car cet emplacement du nez touché par le bras du saint a retrouvé son intégrité pour toute la beauté du visage. Mais alors les louanges s'accroissent, les voix s'amplifient. Il n'y avait rien d'autre à faire que de se réjouir et de pleurer de joie. Ils sortirent de la ville avec une nombreuse et joyeuse escorte et toute la ville de Provins les reçut avec non moins de faveur et d'apparat. Ils lui rendent un culte d'autant plus volontiers qu'ils le consultent fréquemment pour tout ce qui les concerne. Il ne se passe pas beaucoup de temps avant qu'ils lui consacrent une église où beaucoup de faveurs sont accordées au peuple par la grâce de Dieu et l'intercession du saint de Dieu Thibault pour les siens. Ils ne restent pas longtemps là, car ils ont hâte d'arriver à Lagny. Le bruit en court rapidement et fait sortir à sa rencontre les habitants des forts, des bourgs, des hameaux et des cités.


9 - On arrive donc à Lagny avec grande jubilation. Voici la cité de Paris, voie royale, Meaux, île fertile, noble cité, et toute la région environnante. Ils se hâtent au devant du grand ami de Dieu [saint Thibault], grâce à qui ils croyaient bénéficier des faveurs de l'amour divin, c'est-à-dire rompre les liens du péché, délier les chaînes des captifs et des entravés. Donc avec la joie des anges et l'exultation des peuples, ces saintes reliques sont apportées dans la cité de Dieu, la sainte Jérusalem, c'est-à-dire dans l'église saint Pierre [l'abbatiale], prince des apôtres. Alors vraiment résonnent les louanges, les prières redoublent, les instruments de musique ne sont pas en reste, lyre, cithare, et toute la variété d'une douce musique. Il plaît et il est permis de déclarer heureuse Lagny, honorée par le témoignage de ce grand Pierre qui a mérité de confesser avec l’œil pur du cœur : ''Tu es le Christ, fils du Dieu vivant ! ''; elle est ornée aussi par les fleurs des Saint Innocents [autres saints titulaires de l'abbatiale Saint Pierre]. On trouve aussi là les os du martyr Florentin apportés [de Bourgogne] longtemps après [vers 1097] par le père Arnoul frère de saint Thibault. La rude Bourgogne ne fait pas montre d'une moindre vénération pour lui que la France pour saint Denis l'Aréopagite. Il faut mentionner aussi Fursy [moine fondateur de la ville], grand et vraiment admirable, à la sainte prière duquel, encore maintenant, coule une source d'eau qui ne tarit pas, et la continuité auprès de Dieu de sa prière pour ce même lieu, associée à celle de nombreux fidèles de Dieu. Parmi ceux-là resplendit l'étoile brillante de saint Thibault. Cette étoile, avec les prières de ceux qui reposent là, délivrera d'une manière très efficace tout Lagny des ténèbres des péchés et des nuages de la mort éternelle.

[ Suit le récit de la fondation du prieuré (1081), du puits et du sanctuaire Saint-Thibault avec ses reliques et ses miracles, dans les environs de Lagny, origine de la ville actuelle de Saint-Thibault-des-Vignes ]


10 - Alors donc que la paix et la tranquillité régnaient, un certain Robert, de nationalité bretonne, demandant sa nourriture en mendiant, demeurait dans le voisinage. Ce dernier, tandis qu'une nuit il dormait, est averti par une vision divine d'annoncer à cet Yves dont nous avons parlé de transporter depuis là [Lagny] le bienheureux Thibault à un endroit de la forêt qu'on appelait le Bois des Fages. A cette vision, notre homme était inquiet, pensant trop peu digne de foi pour le révéler à quelqu'un, ce qu'il avait vu une seule fois. Une deuxième fois il eut une vision sur le même avertissement. Cette fois encore, il ne jugea pas bon de la découvrir à qui que ce soit . Une troisième fois il eut la même vision accompagnée d'un sévère reproche. Comme il avait répondu à l'objet de sa vision, qu'il avait craint que ce soit seulement l'effet du sommeil plutôt qu'un avertissement et à cause de cela on n'aurait pas cru à ses paroles et qu'en plus il ignorait où devait s’élever les fondations du seuil de la future demeure [une église à construire], il reçoit l'ordre de le suivre. Il arrive à un endroit dense et sombre de la même forêt. '' Là, dit-il, se dresseront les premières portes de l'église nouvelle, ce que tu cherches. Mais à cet endroit (déjà en effet, ils s'y étaient rendus, tout près du premier site), dit-il, il y aura un puits où les malades recevront beaucoup de grâces en s'en approchant prêts à demander avec un cœur pur. Voilà, dit-il, tu as entendu, tu as vu l'endroit. Aucun prétexte ne pourra être opposé désormais, ne tolère ni paresse ni négligence à l'avenir pour t'acquitter de la mission que Dieu t'a confiée ''. Celui qui lui faisait voir cela et lui faisait ces recommandations, c'était le bienheureux Thibault en personne, au visage paisible et à l'aspect lumineux. L'homme dont on a parlé, assuré maintenant de la vision, le jour venu, fit un compte rendu fidèle à Yves de tout ce qui lui avait été ordonné en vision. La chose fut dévoilée aussi au seigneur Abbé ; l'un et l'autre ne firent pas comme si cela n'était pas digne de foi. Le mendiant s'appliquait de toutes ses forces à creuser l'endroit indiqué du futur puits et enlevait la terre retirée. Le bras de saint Thibault est plongé dans la première eau qui jaillit, l'eau est sanctifiée par beaucoup d'autres reliques de saints, pour le soulagement des peines des malades.


11 - Dieu en fit faire une première expérience. Une jeune femme de Torcy [ville voisine] aveugle depuis sept ans, est amenée là. Après les vigiles nocturnes du dimanche, elle baigna l'emplacement des yeux avec cette eau consacrée par tant de reliques de saints et récupéra la vue et elle retourna chez elle joyeuse, sans avoir besoin de l'aide de personne. Le bruit s'étant répandu et rapportant cette guérison totalement imprévisible, il se produisit une grande affluence de malades. Ils sont aspergés avec l'eau du puits et ainsi les fièvres s'enfuient et la parfaite guérison survient pour des membres imparfaits par suite de diverses sortes de maladies. En cette occurrence la bonté de Dieu est glorifiée et le nom de son fidèle Thibault, exalté. Que Dieu soit béni pour tout. C'est pourquoi le frère de Thibault, c'est-à-dire le seigneur Arnoul, et Yves, nettoient le lieu qui leur a été indiqué dans la forêt appelé Bois des Fages, arrachant les buissons, les ronces et autres épineux de cette sorte et préparant l'emplacement de la future église. Une clôture en osier est tressée tout autour de l'endroit, où, Dieu aidant, peu après, une construction noble devait surgir. Dans cette enceinte, presque une tente, veillent les reliques de saint Thibault. On pouvait y voir ceux qui étaient venus boiteux repartir bien constitués, et ceux qui étaient venus privés d'un membre revenir chez eux sains et saufs et joyeux. Pour ne pas paraître nous disperser et faire étalage de circonlocutions ampoulées, il nous paraît juste de faire état de quelques particularités et d'une personne connue qui suscite l'adhésion de foi des présents et de ceux qui viendront ensuite, pour les louanges de Dieu et la gloire du bienheureux Thibault.


12 - Une femme appelée Albereda avait les genoux paralysés. Appuyée sur une sorte de béquilles, elle parvint comme elle put auprès du saint et demeura là pendant quelques mois, car pour elle, le temps de la divine condescendance n'était pas encore arrivé. Comme elle était frustrée dans son attente d'une guérison divine, et souffrait de l'absence de son entourage familier, voulant retourner chez elle, elle reçut l'avis de quelques hommes de bon conseil, de rester encore un peu de temps et de ne pas douter de la bonté de Dieu et de son fidèle Thibault. Elle resta. La nuit du dimanche elle était présente avec d'autres devant le mémorial vénérable de l'homme de Dieu. Elle persévérait dans la prière, elle appelle Thibault, elle invoque à voix haute Thibault. Sans délai la bonté de Dieu se manifesta. La femme, en effet, tout à son espoir, rampant autour avec les mains, avec l'effort qu'elle pouvait faire, toucha le saint autel [où les reliques étaient en ostension] et ensuite, les nœuds des nerfs s'étant rompus et un filet de sang coulant, elle resta debout, joyeuse. Tous aussitôt se lèvent, courent vite, s'enquièrent avec soin de ce qui est arrivé, ou comment c'est arrivé. Le fait parle de lui-même, la femme s'étonne d'elle-même, elle se réjouit de la guérison reçue. Des voix s'élèvent pour louer Dieu et ensuite les chœurs angéliques se réjouissent. A l'aube, tout Lagny est arrivé et même l'honorable chœur des moines n'est pas absent, pour eux il était bon de pleurer sur Thibault et il était bon de se réjouir pour Thibault.


13 - Il a plu à cette aimable grâce divine de guérison, d'en ajouter une autre qui n'est pas moindre. Un certain Jean, de Dijon, privé depuis la naissance du service de ses pieds, apparaissait contracté à la suite d'une atteinte des nerfs et il se déplaçait à l'aide de béquilles. Il avait entendu parler de la puissance de l'homme de Dieu et parvint sur les lieux, porté sur un âne. Il n'attendit pas longtemps pour récupérer l'équilibre corporel. Le jour suivant, en effet, alors que le peuple était venu nombreux, lui-même étendu en dehors de l'édifice saint [ l'église des reliques], commença soudain à crier. Attirés par ces cris, les frères avec beaucoup d'autres vinrent à cet endroit. Cherchant la raison d'un tel cri, l'infirme leur dit que saint Thibault était venu, étendant les nerfs recroquevillés et dépliant les genoux incurvés. En bon médecin, il rétablit en son intégrité le malade. Ce dernier, courut de lui-même tout joyeux au sanctuaire et rendit grâce pour la faveur reçue de Dieu et de son guérisseur Thibault, ce qui donna une grande joie au peuple. L'homme guéri resta donc avec les frères de ce même lieu pendant trois ans, leur rendant divers services obligeamment, selon les besoins.


14 - Noyon, ville très célèbre, éprouva elle aussi l'efficacité d'un tel médecin. Il s'y trouvait quelqu'un qui était très abattu à cause de l'infirmité de sa fille qui était aveugle. Il entendit parler de l'homme de Dieu et se présenta le plus vite possible, amenant sa fille avec lui. Alors qu'il n'avait reçu aucune grâce dans l'église pendant quelques jours, il se rendit au puits et baigna les yeux de sa fille avec l'eau. Sa fille reçut la lumière et retournant à l'église, il accourut joyeux vers les frères qui célébraient les saints mystères de la messe. La cause de la joie était évidente car sa fille maintenant voyait alors qu'elle ne voyait pas. Les joies accroissent les joies, les frères avec tout le peuple élèvent vers le ciel des paroles heureuses. Il n'y avait rien à entendre ni à dire, sinon admirer ce qui s'était passé et rendre gloire à Dieu qui daignait faire de tels signes par l'intermédiaire de son serviteur.


15 - Un autre événement survient avec force et exige d'être dit avec émotion. Une femme, je ne sais pas où elle habitait, négligeant un jour de fête, raccommodant ou cousant je ne sais quoi, endura un châtiment proportionné. L'aiguille glissant par hasard, s'enfila dans la paume de la main et la main tout entière repliée couvrit l'aiguille. En aucune façon on ne pouvait retirer l'aiguille. La femme était harcelée par de fréquentes piqûres et punie par des douleurs atroces. Elle aurait bien préféré être privée d'une main que défaillir peu à peu à cause de si grandes douleurs. Elle entendit parler de la clémence de l'homme de Dieu et arriva pour prier pour elle-même. Elle pria et pria encore. Car aisément, par le Dieu miséricordieux et l'intercession de son cher Thibault, la main repliée put se dérouler et l'aiguille être extraite. Béni soit Dieu qui fait la volonté de ceux qui le craignent et exauce leur prière et les sauve (cf Ps. 144/19).


16 - A Lagny il y avait une femme qui n'était pas une inconnue mais assez fortunée par sa famille et ses biens, elle s'appelait Asceline. Sa main droite devint raide, se dessécha, avec un pouce droit et les autres atrophiés à l'articulation, et plus tard, elle se flétrit ne servant plus à rien. Parce qu'elle n'était pas loin et la douleur la poussait et la bonté de Dieu secrètement l'attirait, avec son amie Odeline, elle s'approcha en suppliante du saint autel de l'homme de Dieu. Mais parce qu'elle vint avec un cœur humble et une foi persévérante, elle obtint rapidement ce qu'elle désirait. Sans hésiter, en effet, elle toucha avec une foi entière le cilice de l'homme de Dieu et, à ce contact, la main longtemps ankylosée est déliée et restituée à sa fonction. Béni soit Dieu qui ne repousse pas la prière de ses fidèles et ne prive personne de sa miséricorde pour ceux qui le craignent.


17 - La Bretagne a mérité de n'être pas séparée de la participation à un si grand bienfait. Il s'y trouvait un père et une mère d'un fils diminué par une très grande disproportion des membres, au point de paraître seulement une image de la mort. Il n'était pas recroquevillé, ni entravé, ni paralytique, mais gisant étendu de tout son long, il ne pouvait pas changer de côté sans le pénible effort de son père et de sa mère. Les jointures des genoux ne fonctionnaient pas, les genoux eux-mêmes, comme adhérents, étaient serrés, les jambes et les pieds s'entrechoquaient et si l'effort de son père et de sa mère ne prenait soin d'interposer des morceaux d'étoffe ou quelque chose de semblable, il paraissait devoir se réunir. C'était comme s'il n'avait ni mains ni bras et il s'agitait inutilement. Ses parents qui avaient appris la renommée du saint homme Thibault, chargèrent leur malheureux fils si affligé de tant d'infirmités, sur une voiture à deux roues. Comme ils n'avaient personne pour les aider, ils s'en occupèrent eux-mêmes et ainsi, après beaucoup de sueur et d'angoisse, de faim et de soif, ils arrivèrent là où les poussait leur désir. Tous ceux qui les voyaient s'étonnaient et priaient Dieu de n'avoir pas à souffrir quelque chose de semblable. Sa guérison est retardée l'espace de quelques jours pour que les témoins de sa misère soient autant de témoins de la bonté de Dieu et du remède enfin trouvé pour lui. Et donc celui qui a dit jadis : '' S'il ne se lève pas parce que c'est son ami, il se lèvera cependant à cause de son importunité et il lui donnera tout ce dont il a besoin '' (Luc 11/8). Celui-là, dis-je, enfin vaincu par les larmes des parents du fils infirme, le guérit entièrement par l'intermédiaire de son fils bien-aimé Thibault. Plusieurs furent présents à cette guérison et maintenant, encore vivants, sont tenus pour de vrais témoins. La joie de tous est immense pour le remède reçu par l'infirme, Dieu est loué, le bienheureux Thibault est glorifié, Béni soit Dieu qui n'a pas repoussé la prière des pauvres, ni éloigné sa miséricorde de tous ceux qui le craignent.


18 - Selon la coutume, une femme épousa un homme et leur union fut bonne mais la concorde dura peu de temps. Par un jugement secret de Dieu qui seul sait ce qui doit arriver et pourquoi, il frappa cette épouse de cécité et son mari commença lui aussi peu à peu à lui retirer son amour et à ne pas s'en soucier. Tantôt il se plaignait, tantôt il la raillait. Celle-ci était dans l'amertume, triste et pleurant elle supportait tout. Celui qui était jadis son mari, cruel et circonvenu par une ruse du diable, fractura en cachette le coffre où étaient les avoirs de la maison et prit la fuite avec son contenu. La malheureuse se réfugia auprès de saint Thibault et c'est pourquoi elle mérita la consolation et récupéra la vue. Alors cette femme est dans la joie surgie de la douleur, car une santé inespérée lui a été rendue.


19 - Yves, Abbé de Saint-Denis [l'Abbaye Royale], martyr du Christ, fit attacher une chaîne au cou d'un de ses moines à cause de ses fautes, disait-il, et il fit passer la chaîne au-delà du mur pour que personne ne puisse le délier ; inexorable et dur, Yves persévérait dans son propos et un ordre de la divine bonté ne le faisait pas céder. Le moine enchaîné invoque le fidèle de Dieu Thibault, répète Thibault. Mais l'Abbé persiste dans la dureté de diamant de son cœur et, ce qui est étonnant à dire, le mur que la chaîne franchissait s'écroula sous les yeux de tous et détacha la chaîne qui y était fixée. Tous virent cet enchaîné libre et débarrassé aller vers le saint de Dieu Thibault et lui apporter la chaîne témoin de sa libération. Suspendue devant le saint autel, elle témoigne qu'il vaut mieux se confier au Seigneur que de se confier en l'homme (cf Ps 117/8).

 



BULLE D'ALEXANDRE III
de la canonisation de saint Thibault
[ ms Ménard ]


''Alexandre, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous ceux qui professent la foi au Christ, salut et bénédiction apostolique.


Une renommée propage beaucoup de choses illustres et dignes d'admiration au sujet du prêtre et ermite du nom de Thibault. Qu'il ait vécu saintement et, dépouillé de tout, qu'il ait suivi les commandements de Dieu est chose déjà connue ayant vécu au milieu de nous.


Ses mérites sont reconnus, avec foi, le récit des prodiges racontés par des personnages religieux et bien informés.


En conséquence, nous, ayant eu connaissance de sa vie et ses miracles rapportés par des témoins dignes de foi, considérant les suppliques des évêques Mainard et Damien et du peuple de Vicence, l’Église de Rome le déclare digne de vénération.


Afin qu'il n'y ait aucun doute qu'il ne soit couronné au ciel avec les élus, nous ordonnons que sa mémoire soit dorénavant célébrée solennellement sur terre comme pour les autres saints''


[cf Mabillon, introduction, paragraphe 7]



NOTE A : Les crochets insérés dans le cours de cette traduction sont une précision ou une explication introduites par le transcripteur du texte. De même, les références placées entre parenthèses après une citation scripturaire sont une création du traducteur, car le Moyen-Age, citant un texte scripturaire de mémoire, n'en citait pas la provenance, celle-ci étant généralement connue.



NOTE B : VITA SANCTI THEOBALDI MS CODICE MENARDINO CIVIS TURONENSIS, Vie de saint Thibault, Manuscrit Ménard de Tours, 86 pages, 14e siècle, 5678 BnF, Fonds latin Occidental, ex 4185 Bibl. Royale.

PLAN : 1°- Bulle de canonisation pp. 1-2 , 2° - Incipit vita sancti Theobaldum confessoris et heremitae pp. 2-26 , 3° - Explicit vitae sancti Theobaldi [1ère translation] pp. 26-52 v , 4° - Translatio sancti Theobaldi ab Italia per Arnulfum [ 2ème translation ] pp. 52 v-74 , 5° - Liturgie grégorienne pp. 75 - 86.