Contenu principal

Message d'alerte

Traduction du manuscrit latin de la vie de saint Tetbald, selon Pierre de Vangadice


par Frère ALBAN 
de l' Abbaye de la Pierre-qui-Vire, Août 2010


 

Manuscrit 10, folios 110 r – 125 v

NB : Le manuscrit d'Alençon (ms 10), conservé au fonds ancien de la médiathèque Aveline de la ville, provient de l'atelier de copistes de l'abbaye bénédictine Notre Dame du Bois de Saint-Evroult-en-Ouche (Normandie), contemporaine de saint Tetbald (ou Thibault) de Provins.

 Les noms propres de l'original latin :   Tetbald  -  Arnolf -  Guille   -  Odon   -  Walter  -  Pitingo  -  Salanica  - se déchiffrent aujourd'hui : Thi(é)baud(t), Arnoul (d ou t), Willa, Eudes, Gauthier, Pettingen (Luxembourg), Sayanega (de Sossano, Italie). 

 

Nous connaissons d'anciens seigneurs, vainqueurs de peuples à la guerre, ou bien des fondateurs de cités. Nous savons qu'ils ont été portés aux nues par les éloges de poètes plutôt diserts, si je peux m'exprimer ainsi. Nous avons souvent entendu leurs louanges rappelées à la mémoire de leurs contemporains par les très longs détours des annales ou des histoires, avec des paroles sonores et des propos déclamatoires inconsistants. Si les louanges des faux dieux ou de leurs suppôts sont arrangées avec une telle efficacité verbale, pourquoi ne pas raconter pour l'édification des auditeurs du Dieu tout puissant, les dons gratuits qu'il ne cesse d'accorder chaque jour à ses fidèles, et de le faire avec toute l'élégance du discours, comme lui-même nous l'accordera ? Le vrai prophète et le sauveur du monde, tandis qu'il rassasiait cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons, dit en effet aux foules qui voulaient le proclamer roi : Ne travaillez pas pour la nourriture périssable mais pour celle qui demeure en vie éternelle (Jean 6/27). Et peu après : Mon Père, dit-il, agit jusqu'à présent (Jean 5/17). Il ne laisse passer aucune succession de siècles sans un témoignage de sa bonté. Il embellit au début l'Eglise avec les patriarches et les prophètes, il l'affermit par l'autorité apostolique, la couronne par la victoire des martyrs, l'orne de la parure des confesseurs et avec les fleurs de la virginité. Vraiment, dis-je, il agit jusqu'à nos jours, lui qui revêt son Eglise de lys dans la paix et l'entoure de roses dans la guerre. De là vient que l'Epouse de Dieu elle-même, c'est-à-dire l'Eglise, blessée du trait de l'amour, dit aux saints prédicateurs : Soutenez-moi avec des pains aux raisins, entourez-moi de pommes, parce que je me consume d'amour (Cant.2/5). Par les pains aux raisins on désigne la vertu tendre des débutants, par les pommes, l'ouvrage solide des parfaits. L'Eglise demande donc d'être soutenue par des pains aux raisins, car elle ordonne de prêcher la vertu à la faiblesse des débutants. Elle désire être entourée de pommes car elle propose à l'imitation des fidèles les exploits des parfaits. Pour ne pas décourager l'écoute attentive de nos auditeurs par un détour oratoire, avec simplicité et fidélité et selon que Dieu nous l'aura accordé, nous dévoilons pourquoi nous avons usé de ce préambule.
 

 

Tetbald, donc, homme de bon caractère, appartenant à la nation franque, originaire de la région de Sens, est né et a été élevé à Provins, son père était Arnolf et sa mère Guille. Il est apparu comme une fleur au milieu des épines, si je puis dire, ses parents n'étaient pas seulement nobles mais très illustres et très riches.
Nous avons découvert que sa naissance avait été annoncée par saint Tetbald évêque de Vienne, grâce à un récit de ses familiers dont la sincérité est hors de doute et, ce qui est plus sûr, par une affirmation de la mère de ce même bienheureux. Ce prélat, en effet, grand oncle maternel de saint Tetbald, portait le même nom. Tandis qu'il s'entretenait avec la mère de dame Guille, mère de ce bienheureux, il dit entre autres choses : O généreuse parente, réjouis-toi, car de toi sortira la mère qui doit enfanter un fils de grand mérite qui l'emportera sur tous les hommes de notre lignage et sera appelé et sera grand devant Dieu et devant les hommes. Une pauvresse de bonne volonté a rendu témoignage à ce présage. Rencontrant la mère du bienheureux déjà enceinte, elle lui adressa ces paroles de réconfort : réjouis-toi, dame qui porte dans ton sein un fils qui aura une place importante auprès de Dieu et sera la gloire de ses parents. Quel bonheur, quel doux nectar! Le bienheureux Tetbald est prédit par le saint prélat ; il est annoncé à l'avance par une pauvresse comparable à cette veuve de l'évangile, pour qu'il soit vraiment estimé membre de celui que prédisaient les prophètes, annoncé par un ange, loué par la milice de l'armée céleste, manifesté par l'étoile, adoré par les mages, porté dans les bras du vieillard Siméon et reconnu Dieu par Anne, la veuve qui était dans le Temple. 
 

 

Revenons à notre propos et contemplons le lieu d'où est sortie une si grande gloire. Et enfin, donnons les noms des rois et des princes au temps où cet homme vécut. Ainsi nous laisserons par ordre à la postérité ce qu'il faut savoir, et, à la louange de ce bienheureux, la prestigieuse généalogie dont il est issu et nous nous efforcerons d'expliquer plus clairement comment il est passé du siècle à la pauvreté volontaire.
 

 

Provins où nous avons dit que le saint était né, est un endroit peuplé, jadis du ressort du fameux comte de Champagne Odon, dont il est certain que le bienheureux a été un proche. Il vécut du temps de Henri Auguste et Henri roi des Francs et de son fils Philippe. Quand il arriva à l'âge de l'adolescence, il ne suivit pas l'attrait du monde mais il s'efforçait plutôt comme une abeille très prudente, d'amener dans la ruche de la mémoire tout ce qu'il pouvait entendre des commandements de Dieu.
L'âme de l'adolescent était surtout attirée par la solitude des ermites pratiquée au début par Elie et Jean-Baptiste et ensuite par Paul et Antoine. Il se proposait pour modèle leur parcimonie dans la nourriture, la grossièreté du vêtement, la contemplation des anges et la vie commune dans la solitude.
 

 

Eclairé donc par ces diverses lumières, il alla trouver en secret un ermite du nom de Burchard, qui ensuite devint moine au monastère de Saint-Pierre-le-Vif à Sens, et qui se cachait dans une île de la Seine. Il lui ouvrit l'ardeur de son coeur qui ne brûlait pas mais illuminait.
 

 

Sur son conseil et après avoir pris avec lui un soldat qui s'appelait Walter, tous deux montés sur des chevaux avec leurs écuyers respectifs, gagnèrent Reims. Le soldat du Seigneur, Tetbald, après avoir donc abandonné maison, père, mère, frères, parents, serviteurs et de très vastes domaines avec tous les avantages du siècle, se mit en route à l'approche de Pâques avec son compagnon déjà mentionné, pour ceindre la ceinture du service.
Comme ils avaient été reçus à saint Rémi, ils laissèrent dans cette ville écuyers et chevaux à l'hospice, pour avoir l'occasion de parler à des amis et essayèrent de revenir sur leurs pas, à pied, de nuit. Mais ils trouvèrent deux pèlerins et se dépouillèrent de leurs excellents vêtements militaires pour endosser en échange les modestes habits de ces derniers. Ils parvinrent pieds nus au lieu-dit Pitingo dans le royaume teutonique. Là, pendant longtemps, supportant la pauvreté volontaire pour l'amour du Christ, ils gagnaient péniblement leur vie.
 

 

On chante dans le psaume "ses mains avaient servi à porter des corbeilles" (Ps. 80/7) d'une façon générale et non particulière, au sujet de Joseph. Ainsi ils s'adonnèrent même aux travaux les plus vils et pénibles des paysans : porter des pierres, couper le foin des prés, avoir soin des étables et surtout (comme le bienheureux le rapportait ensuite avec simplicité), faisant du charbon de bois pour les travaux des forgerons. Ils pourvoyaient de cette façon à leur subsistance avec le minimum de frais. Avec la très faible somme recueillie, ils se rendirent au tombeau de saint Jacques en Galice, région d'Espagne, pieds nus, comme nous l'avons déjà dit.
 

 

Comme ils en revenaient, le diable prit une apparence humaine sur leur chemin et se prosternant de côté sur la route fit tomber l'homme de Dieu. Celui-ci invoqua le nom du Christ, se prémunit avec le signe de la croix et l'ennemi mauvais se dissipa comme la fumée. Il n'est pas étonnant qu'il ait préparé la chute de l'homme de Dieu, lui qui osa suggérer la chute à notre seigneur Jésus-Christ, en disant : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas (Matt. 4/6).
Regagnant enfin la ville de Trèves avec son collègue, il y trouva son père, il fut très attristé. Revenu ensuite à Rome, il gagna Venise pour franchir la mer, avec le désir de voir le tombeau du Fils de Dieu.
 

 

Tetbald, aimé du Seigneur, errant sur le sol d'Italie dans cette intention, parvint enfin à un lieu auquel l'antiquité a donné le nom de Salanica. En parcourant ce lieu qui lui plut par une disposition divine, comme nous le croyons, il trouva un terrain assez spacieux et des ruines comme d'une ancienne église. Il établit sa résidence à cet endroit après la fatigue d'un long voyage et demandant aux propriétaires des lieux une maison pour y habiter, il l'obtint et ils la lui accordèrent volontiers. Mais après avoir construit une petite cabane, il choisit d'y séjourner sans crainte et commença à mener sur terre une vie angélique.
D'abord il pratiqua l'abstinence de viande et de gras, mais ensuite il se contenta de pain d'orge et d'eau. A la fin, il se priva de pain et de toute boisson ; il vécut seulement de fruits et d'herbes et de leurs racines pendant quelques années, utilisant toujours un cilice.
 

 

Par une disposition divine donc, avec le progrès de ses mérites, il gravit tous les degrés de la cléricature jusqu'au sacerdoce dans l'Eglise de Vicence, sous l'épiscopat de Sindecher, homme très énergique dans le gouvernement des affaires ecclésiastiques et séculières.
 

 

Mais qui pourra décrire dignement les croix que ce sévère persécuteur a fait porter à son corps ? Puisque chaque jour il a suivi le Christ portant sa croix, puisqu'il s'est lui-même flagellé souvent avec un fouet de lanières de cuir ; qui peut dignement le raconter ? Pendant cinq ans donc, comme en témoigne son entourage, il prit son sommeil sans se coucher, mais assis. Il poussa la précaution jusqu'à se couvrir soigneusement de vêtements quand il devait passer la nuit à dormir. Mais après le départ de son serviteur, se levant aussitôt, il passait les premières heures de la nuit dans les louanges de Dieu et les prières mains étendues. A l'heure du lever pour les hymnes du matin, il revenait à sa couche pour donner le change aux siens. Ce lit consistait d'abord en une sorte de coffre à la surface plane. Une toile de lin était étendue dessous et une bûche très dure placée à la tête et par dessus un bonnet en laine, protecteur de la chaleur au cours de ses voyages. Mais comme il avait armé, si je puis dire, d'un cilice, tous les membres de son corps, il remplaça la toile de lin susdite par le cilice et, à la place du coffre, il utilisa une planche large et rabotée.
 

 

Deux ans après que l'homme de Dieu eût commencé d'habiter ce lieu, son compagnon Walter acquitta sa dette à la nature après avoir rendu un bon témoignage et, comme nous le croyons, il a été réuni au nombre des fidèles.

 

Les tentations de l'antique ennemi n'ont pas manqué au bienheureux Tetbald pour qu'il n'apparaisse pas dépourvu de cette béatitude dont l'apôtre Jacques dit : Heureux l'homme qui endure l'épreuve, parce qu'une fois testé, il recevra la couronne de vie promise par Dieu à ceux qui l'aiment (Jac. 1/12). Une nuit, par exemple, où il était couché mais ne dormait pas, l'esprit malin secouant avec une grande violence la cloison, se présenta. Appelant l'homme de Dieu par son nom, il l'exhortait à se lever pour les hymnes de la nuit. Comme il pensait, alerté par ces clameurs, qu'un de ses frères l'appelait, il se hâta vers sa cellule. Il le trouve dormant et la porte fermée. S'étant donc aperçu de la tromperie du diable, il invoqua la Sainte Trinité. Il mit en fuite l'ennemi en s'armant d'un signe de croix et il l'entendit s'éloigner comme le bruit d'une foule de bûcherons coupant à la hache une forêt.
 

 

Au temps où le saint effectuait une mission de paix, tandis qu'il était assis sur un char car il ne pouvait marcher par suite d'une défaillance des pieds et franchissait le Flumen Novum près de Lorrigo, le diable s'efforça de le précipiter dans le fleuve. En effet une des roues disparut soudain. Cependant l'ennemi n'eut pas l'avantage au point de mouiller le saint homme, mais comme une plume légère, il s'élança à pied sec loin du tourbillon du fleuve, sans le char.
 

 

Jusqu'à présent le fil du discours nous a emmenés dans la nuit des peines et des épreuves. Maintenant apprêtons-nous à traiter des sources de joie : Conduisons-nous honnêtement comme en plein jour (Rom. 13/13). Souvent et assez fréquemment, comme ses familiers dignes de foi et circonspects, Christ en est témoin, l'affirmaient, ce bienheureux a mérité de bénéficier d'une vision angélique. Quelquefois sous l'aspect d'une colombe ou d'un homme ou d'autres figures que lui seul connaissait, il a été digne d'être réjoui par les entretiens d'esprits célestes. Un certain jour, donc, tandis qu'il déplorait ses fautes et à la façon de la fille de Caleb désirait les sources d'en bas et d'en haut (Josué 15/9), une voix se fit entendre : Ne pleure pas, tes péchés te sont remis.
 

 

A la même époque, saint Hermagoras et le bienheureux Fortunat en l'honneur de qui il avait consacré un oratoire près de sa cellule, lui apparurent dans une grande clarté et lui dirent : Tu obtiendras grâce et bénédiction de Dieu toi qui es au service de cette église, si attentif à faire mémoire de nous.
 

 

En ce temps un certain Rodon (Odon) qui était à son service, était atteint d'une grave maladie avec une tumeur et la fièvre au point que l'on pensait qu'il allait bientôt mourir. Comme il demandait avec insistance au saint de prier pour lui, il commença par refuser et répondit avec la simplicité de la colombe, comme il était : Je crains que ce soit contraire à la volonté de Dieu car je sais que tu es malade avec son assentiment. Mais lorsqu'il vit avec l'aggravation de la maladie, que la mort de son serviteur était imminente, attristé de ce qu'il vienne à manquer, il ordonna qu'on le porte à l'église. Alors qu'il célébrait la messe en sa présence, il le fit participer aux mystères du Christ. A la même heure le frère revint seul à pied à sa cellule alors qu'il avait été porté à l'église avec l'aide des autres.
 

 

Son père et sa mère ayant donc eu vent de la renommée de ce bienheureux fils, étaient venus à lui avec de nombreux représentants de la noblesse et ils se réjouirent de le voir. Avec quelle effusion de larmes sa mère se réjouissait de le retrouver, lui qu'elle déplorait d'avoir perdu. Et avec des soupirs mêlés de larmes, elle se demandait presque ce qui valait le mieux : parce qu'elle ne voulait pas quitter sa patrie avec son mari et ses enfants et elle ne voulait pas être séparée de son fils aimé et qui l'aimait, Tetbald.
 

 

Cependant l'amour du fils fut le plus fort ou plutôt, l'amour du Christ vainquit l'amour du siècle. Car tous les liens du siècle une fois brisés, elle adhéra au seul Seigneur Dieu pour le servir avec son fils. L'amour est fort comme la mort, comme le dit Salomon (Cant. 8/6), la passion inflexible comme la mort. Par l'amour de son fils elle parvint à l'amour de Dieu et celle qui possédait dans le monde une grande étendue de domaines choisit la solitude d'une cellule étroite pour servir Dieu avec son fils. Celui-ci y consentit avec une si grande humilité qu'il n'est pas facile d'en parler. On peut prouver cette déférence du fait que nulle rigueur de l'hiver, nul assaut du froid n'interrompirent sa présence, fut-ce peu de temps, pour assister sa mère.
 

 

Pendant deux ans donc avant sa mort, ce bienheureux se montra à ses frères dans la foi, indemne de toute tentation diabolique et de toute souillure de la chair. A ce moment il était couvert de blessures en son corps de partout, au point parfois de ne pas pouvoir faire un pas ou même porter la main à la bouche. L'Artisan céleste en effet, voulut purifier sept fois le vase d'élection fait pour lui, par le feu de l'épreuve et par la lime de l'infirmité, pour qu'il le fasse habiter bienheureux sans défauts dans sa maison. Mais le plus admirable est qu'aucune sorte de maladie ne put le détourner de la rigueur du jeûne qu'il s'était fixé.
 

 

Comme l'état de ses plaies allait en s'aggravant, il sut et annonça sa fin prochaine. La douzième année après le départ de sa patrie, car il avait passé trois ans en pays étranger et neuf dans la solitude, arrivé à la fin, il commença à perdre tout à fait sa force physique. Mais il fit venir le père Abbé Pierre, ami cher entre tous, qui lui avait donné l'habit monastique la même année. Il lui confia sa mère et ses fils spirituels, avec le soin de tout l'ermitage.
 

 

Trois jours avant son passage, il y eut cinq fois un fort tremblement de terre ; certains qui se tenaient dehors, et tous ceux qui étaient dans sa cellule, le sentirent. On peut supposer la présence à ce moment de cette majesté dont il est dit : il regarde vers la terre et la fait trembler (Ps. 103/32). Ceux qui étaient présents témoignent qu'il a bu au calice d'une mort rude. A cela rien d'étonnant : Il s'était uni, en effet, à celui qui, pour nous pécheurs, condamné à une mort très infâme par les Juifs, avait lui-même porté nos péchés, et ses meurtrissures nous avaient guéris (Pierre 2/24 ). Comme il peinait longtemps en agonie, un de ses familiers, par inspiration divine, comme je le crois, persuada d'une voix douce des gens du peuple, hommes et femmes qui se tenaient là, de s'en aller. Comme ils se retiraient, après avoir reçu en viatique le corps du Seigneur, il répétait : Seigneur, aie pitié de ton peuple ! Et, fatigué par le service divin, il rendit son esprit tandis que les siens le pleuraient et les anges se réjouissaient. 
 

 

Ceux qui étaient plus près du saint corps témoignent qu'aucune tache, même légère ne l'obscurcissait, mais son visage brillait d'un éclat de la résurrection. Il partit la veille des calendes de juillet de la quatrième indiction, sous le règne d'Henri, fils d'Henri II Auguste, avec le secours de notre seigneur Jésus-Christ qui vit et règne dans une Trinité parfaite. Amen.
 

 

A Vicence, à la découverte du trépas du saint, tous ensemble se pressèrent aux funérailles. Les clercs, tout le peuple, de la ville et de la campagne, étaient unanimes. Les hommes d'armes et sans armes, les jeunes et les vieux, non seulement de la ville mais aussi des bourgs voisins, affluèrent. Pénétrant avec empressement dans la solitude, ils emportèrent de la terre de l'oratoire de la cellule du bienheureux. Mais les autres qui étaient restés en ville, les mères avec leurs enfants, garçons et filles, sortirent au devant du saint corps, à deux milles de la ville dans le lieu appelé Curtis Camini où les porteurs du bienheureux corps s'arrêtèrent. Le lendemain lundi trois juillet, le corps saint fut enseveli au milieu des transports de joie et d'un grand concours de peuple, dans la basilique de sainte Marie toujours Vierge où le saint avait exercé le ministère sacerdotal. Que Dieu soit béni en tout  "qui seul fait de grandes merveilles!" (Ps.135/4). Après l'enterrement du bienheureux Tetbald, il a plu à la divine majesté par l'intercession de la bienheureuse mère de Dieu Marie, et de ses saints Léonce et Carpophore, dans la basilique à eux dédiée, où repose ce même bienheureux, de glorifier le saint par des prodiges et des miracles.
 

 

A Altavilla Vicentina - bourg situé à cinq milles de Vicence – une femme qui avait perdu la vue et s'était rendue sur le tombeau du saint, retrouva l'usage de ses yeux, par la grâce de Dieu.
 

 

Dans la même ville de Vicence, une autre femme privée aussi de la lumière de ses yeux, récupéra la vue pendant qu'elle implorait la miséricorde de Dieu et la bonté du saint. La chose est manifeste et la personne connue, c'est pourquoi nous avons omis son nom qui est toujours sous la main.
 

 

A un autre endroit connu appelé Trissimo, une autre victime de la même infirmité, venue sur la tombe du saint, bénéficia de la même guérison.
 

 

Un boiteux, perclus dans ses membres et sa démarche, citoyen du Bénévent, vint au tombeau du saint. Il implora la clémence divine et retrouva la fermeté de ses articulations et bondit en bon état.
 

 

Une autre personne du même sexe privée de la force de ses muscles et qui ne pouvait pas mouvoir ses mains et ses pieds, après avoir visité le mausolée du bienheureux Tetbald, grâce à son intervention, revint chez elle d'un pas ferme. La villa où habite la personne s'appelle Castegnero.
 

 

Illustre Venise, même toi, tu as fait l'expérience de l'action du maître. Une femme en effet, qui avait pris l'habit de religieuse, avait été affaiblie par un dessèchement de la main. Venue de ta région, en présence d'un concours de peuple, elle retrouva l'usage de la main, par les mérites de saint Tetbald.
Il a plu à la divine majesté par l'intercession du bienheureux Tetbald, de répliquer le miracle, lorsque l'ancienne acuité visuelle fut rendue à un enfant aveugle, habitant du même royaume.
 

 

La célébrité et la crédibilité de ce miracle sont évidentes grâce au témoignage multiplié de la population alentour. Ce qui permet de s'en souvenir, c'est qu'à la même heure, celle des vêpres, cette antienne était chantée à haute voix par le clergé :  "Jésus a fait encore en présence de ses disciples bien d'autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre." Rapportons un autre miracle qu'il a fallu changer de place, bien qu'il ne soit pas dans l'ordre chronologique.
 

 

Un enfant de Villanova qui s'appelait Venerio, paralysé d'un pied et d'un bras, se trouvait à une cérémonie publique très fréquentée car c'était l'octave de Pâques, tous étant rassemblés en présence du saint corps, dans l'action de grâces. Comme on l'avait amené à l'oratoire du saint, il retrouva l'usage du pied et de la main et à la grande satisfaction des siens, regagna sa maison guéri.
 

 

Un habitant de Novare, ville d'Italie, portant au bras un bracelet de fer non comme punition d'un délit mais volontairement, arriva au tombeau du saint. Comme il passait la nuit en veillant, à cet endroit, et qu'un cierge était tombé du candélabre, pour le relever il étendit son bras cerclé de fer et l'anneau se brisa, éclatant à grand bruit et rebondissant en morceaux loin du bras.
 

 

Un autre de Tours nommé Martin, les deux bras serrés dans des menottes de fer, après la visite de beaucoup de lieux saints, arriva à l'ermitage où demeurait le saint, quand il était encore en vie. Il confessa sa faute et l'informa de la peine encourue et il avoua dans les larmes qu'il était fratricide. Le saint le persuada de mettre à exécution son projet de pèlerinage au tombeau du Sauveur et lui prédit d'une voix prophétique la libération d'un bras. Il y alla donc et selon la parole de l'homme de Dieu, il se réjouit au tombeau du Seigneur, de la libération d'un bras. Une fois revenu de la route de Jérusalem, alors que le bienheureux avait déjà laissé ce siècle, il se rendit à son tombeau et commença avec force larmes et plaintes à lui adresser ces reproches : Toi, disait-il, tu m'as ordonné d'aller et de revenir. Voici, je suis venu et je ne t'ai pas trouvé encore vivant. Aie pitié de moi, Saint de Dieu, aie pitié de mon malheur : Acquitte l'accusé, console le pèlerin qui, sur ton ordre, a parcouru une si grande distance de terres. Tandis qu'il poursuivait ces propos et d'autres encore, soudain, l'anneau de fer cassa, sautant loin de son bras, avec un tintement sonore. Ceux qui étaient présents furent remplis d'une grande joie. Ces faits que nous rapportons, nous les avons appris de la bouche de l'intéressé.
 

 

Nous poursuivons à propos de la guérison des quatre aveugles. L'un, un vieillard, à Novare, comme nous l'avons déjà dit, l'autre un enfant, à Angliaro, le troisième de Turin, le quatrième, une jeune fille, à Colinia. Mais l'enfant a mérité de retrouver la vue sur les marches de l'église avant de toucher le tombeau du saint. Et celui de Turin, alors qu'il était accompagné, après avoir retrouvé la vue, a entrepris seul et à pied, avec persévérance, d'aller au tombeau de saint Marc comme il se l'était proposé.
 

 

Récemment aussi, tandis que le peuple des fidèles célébrait la fête de l'Ascension avec un grand concours de foules, pendant la veillée nocturne, un enfant aveugle de Fréjus, recouvra la vue au mausolée du bienheureux Tetbald.
 

 

En outre, deux aveugles, l'un de Mussolino, l'autre de Pancinigo, isolés par les ténèbres d'une forte cécité, imploraient le suffrage du bienheureux pour revoir la lumière et méritèrent de recevoir la vue souhaitée .
 

 

Un hydropique arrivant d'Axanum à la tombe de ce même bienheureux, vit se résorber le gonflement de son ventre difforme et retourna seul sain et sauf dans son pays.
 

 

Deux infirmes, l'un boitant du genou, l'autre ne pouvant pas marcher, le premier de Lugo, le second d'Orgianol et qui avaient besoin d'un moyen de transport pour se déplacer, après une longue faiblesse de leurs membres, reçurent au tombeau du saint la fermeté des fonctions corporelles.
 

 

Si nous voulions tout énumérer, les paroles feraient défaut avant les miracles. Mettons un terme à notre discours car il n'est pas possible de tout détailler, combien d'aveugles, d'infirmes, de malades ou de personnes affligées de maux variés, combien de possédés, ont récupéré la santé à son tombeau. J'invoque pour témoin l'Esprit Saint qui l'habitait, que j'ai laissé de côté beaucoup de faits connus et c'est à peine si j'ai recueilli quelques rameaux dans une grande forêt.
 

 

Fin de la Vie 
 

 

 

 

LA TRANSLATION

 

Parmi les habitants du ciel que la clémence divine et la bonté du Père ont emportés au-dessus des astres et dont la vie s'est déroulée de notre temps,Tetbald, vénérable à tous égards, de la très noble race des Francs, a fait briller sa lumière dans les cieux. Les anciens poètes ont coutume de célébrer les louanges des mortels et les gloires humaines, de raconter les victoires des tyrans et des rois, dans les théâtres publics, et de les confier à la mémoire des générations futures. Mais tout a passé comme une ombre. Nous qui, de préférence à Pythagore et Empédocle, désirons être héritiers de la vie éternelle, laissant de côté le chant des sirènes et méprisant la mélodie lascive de Philomèle, nous nous efforçons de nous engager sur le chemin du royaume céleste par tous les moyens. Cette voie, nous le savons, est étroite et resserrée au témoignage du Seigneur : ''Resserré le chemin qui mène à la vie, et peu nombreux ceux qui le trouvent'' (Math. 7/14). La vie du saint dont nous parlons est d'autant plus célébrée par les peuples qu'elle est plus riche en mérites. Comment il est sorti de la maison paternelle ou avec quelle piété et pureté il a vécu toute sa vie, combien d'années il a passées à Sallanica et comment de cette vie il est monté au palais du ciel, cela nous a été décrit dans une langue claire et un noble style, par le père Abbé Pierre, du monastère de la Sainte Mère de Dieu, Marie, à Vangadice, où reposent les corps très saints des excellents martyrs Prime et Félicien. Sa vie a été complétée par le même Abbé, par des textes spirituels. Les semences jetées dans un champ fécond ont donné du fruit au centuple. En effet il n'a pas été aidé seulement par lui au moyen des secours de la vie présente mais aussi et surtout par les doctrines célestes. Il a en effet pu dire avec le psalmiste ; ''Le Seigneur est mon Pasteur et je ne manquerai de rien. Il m'a placé sur de gras pâturages" (Ps. 22/1-2 ). Car saint Téobald, pour tout et en toutes choses, comme un fils obéissant à son père, ne s'est écarté en rien de ses ordres. Le père Abbé Pierre voyant abonder en lui la grâce de l' Esprit Saint et son assiduité au service du Seigneur, commença à le vénérer non comme un sujet mais comme son maître, jusqu'à la fin de sa vie.
 

 

Pendant ce temps, tandis que sous la conduite du père Abbé, il n'adoptait pas seulement la règle monastique mais aussi la vie stricte des anachorètes, un compatriote nommé Odon le suivit. Il l'aima au point d'en faire son ami intime, après l'autorité de l'Abbé, et il le mit au courant de tous ses secrets. Devenu ainsi le dépositaire d'un bon trésor, celui que vivant il voulut garder avec un amour de préférence, il ne voulut pas l'abandonner une fois mort, dans l'imminence d'un danger de persécution, comme le cours des évènements l'a montré ensuite.
 

 

Quelques années après, désormais affaibli par un jeûne rigoureux et atteint par une forte fatigue corporelle, sachant qu'il s'engageait sur la voie de toute chair, il fit venir près de lui le père Abbé Pierre et lui dit qu'il ne mènerait plus très longtemps la vie commune. Après avoir reçu de ses mains le saint Corps avec les larmes abondantes et amères de la confession, il rendit l'esprit à Dieu. O quel concours de fidèles, quelle tristesse des frères, quelles lamentations des orphelins et des indigents que le bon père soutenait assidûment par la bienveillance de sa charité à l'imitation de Job qui était un oeil pour l'aveugle et un pied pour le boiteux (Job 29/15). En présence de sa mère, il avait désigné comme lieu de sa sépulture, sa cellule où il avait vécu saintement en religieux, pour que la présence du corps de son fils adoucisse la douleur et la solitude de sa mère. Divinement inspiré sur ce qui pouvait arriver, il voulut retenir par la crainte de l'excommunication ceux qui ne respecteraient pas cette volonté, ce dont témoigne le testament dicté par lui et fait connaître par le père Abbé Pierre. Mais les habitants de Vicence dont la ville et les remparts étaient proches, arrivèrent spontanément et en grand désordre et, fort malheureusement, emportèrent le corps. Quelle douleur ils causèrent à sa mère, à l'Abbé et aux autres frères, et quel outrage ils firent, la présente plume le raconterait si elle ne visait pas plus haut.
 

 

Donc le père Abbé Pierre et Odon dont nous avons parlé, la mère de Téobald et toute la communauté du monastère, furent offensés par un procédé aussi indélicat. Ils étaient accablés en effet, blessés, déchirés, pris de la crainte de la mort, touchés intérieurement par une excessive douleur de mort. Ils essayèrent avec le secours des puissants ou avec toute sorte d'expédients, de récupérer le précieux gage du très saint confesseur. Comme les secours des puissants faisaient défaut, et que les ressources humaines n'y suppléaient pas, ils implorèrent ensemble le secours exclusif de la divine clémence, s'appliquant aux jeûnes, aux prières et aux veilles, donnant leurs biens aux pauvres, suppliant la puissance du Christ le très grand Roi, pour qu'il leur soit donné quand il voudrait, la possibilité d'enlever de terre le très saint corps. La promesse du Seigneur, en effet, les encourageait : ''Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, croyez et cela vous sera accordé'' (citation libre de Jean 14/13-14).
 

 

Mais après un long délai, sous l'inspiration de la bonté de Dieu et persuadé d'en haut, notre Odon s'enferma, gardien de ce même très saint homme, en sorte qu'entre lui et le tombeau se trouvait un mur très large et haut et un espace qui n'était pas négligeable. Son intention était de retirer le très saint corps de son abri souterrain, si la bonté divine le favorisait, n'étant appuyé sur aucune aide d'un moyen humain et ne comptant que sur le secours du bon vouloir divin. Mais il se mortifiait en pratiquant l'oraison, l'aumône et le jeûne. Les frères qui étaient avec lui faisaient chaque jour, nu-pieds, le tour des églises de la ville en continuant la même prière. Enfin, la divine clémence intervenant, Odon vit en songe un vieillard resplendissant de blancheur, paré de vêtements sacerdotaux sur l'aube, l'avertissant de ce qui allait arriver par ces paroles : ''Lève-toi et persévère dans la tâche, ton désir se réalisera''. Comme il arrivait pour la troisième fois et qu'il se demandait qui était celui qui parlait avec lui, c'est un ange qui lui répond : ''Je suis envoyé par Dieu, je garde ce corps''. O glorieux mérites du confesseur qui bénéficie de la garde d'un ange qui prédit par des visions, l'avenir le concernant ! C'est en vérité, en effet, que nous psalmodions : ''Dieu a ordonné pour toi à ses anges de te garder'' (Ps. 90/11). L'histoire sainte rapporte en effet que la même chose est arrivée à beaucoup d'autres confesseurs et martyrs. 
 

 

Comme il doutait encore, malgré cette vision angélique et qu'il craignait que le secret ne soit dévoilé avant sa réalisation, le même confesseur de Dieu lui apparut pour le persuader à nouveau de commencer le travail. Bien qu'averti par tant de visions, il ne se décidait pas et était tourmenté par de multiples pensées (l'espoir en effet le persuadait, son esprit s'échauffait, mais la crainte d'un soulèvement du peuple le troublait). Il arriva qu'en psalmodiant des psaumes, assis à côté de l'autel, il s'endormit en prononçant ces paroles du psaume : ''Chantez-lui un cantique nouveau'' (Ps. 32/3), et l'image jadis si bien connue du très saint homme, se présente à nouveau parlant ainsi : ''Que fais-tu serviteur de la vie du monde et gardien inséparable du tombeau et du corps ? Comme il doutait encore dans l'incertitude de ce qu'il allait faire : pourquoi, dit-il, tardes-tu ? Tu réaliseras ton désir si tu commences à creuser comme il t'a souvent été dit. Il lui saisit la main par un mouvement corporel et le conduisit à l'endroit à creuser : Ici, dit-il, tu creuseras près du mur, jusqu'à ce que tu arrives à la base des fondations. Lorsque tu y seras parvenu, creuse sous les fondations en face de mon tombeau et ainsi tu me trouveras". Sentant donc qu'il était déplacé corporellement, en se réveillant il vit l'aspect du très saint homme dans un si grand éclat que l'acuité des yeux d'un homme ne pouvait le supporter. Se prosternant la face contre terre, il y resta longtemps à demi mort. Sans retard, ayant retrouvé ses forces, assuré par tant de visions si manifestes, il prit une pioche et arriva lui-même le premier sur les lieux. Commençant à creuser à la mesure de ses forces, il donna l'ouvrage à achever à deux de ses serviteurs, Jean et Martin. Après avoir longtemps creusé près du mur, ils parvinrent à la base des fondations, ils étaient descendus presque de vingt pieds et ne savaient plus quoi faire (le site du tombeau, en effet, ne descendait pas jusque là). Ils revinrent vers Odon. Comme ce dernier, à cause de cela, avait longtemps prié, il mérita d'être averti à nouveau en songe par ce même confesseur du Christ, de passer en creusant en dessous des fondations. Elles étaient d'une largeur de douze pieds. Comme ils avaient achevé de creuser à grand peine, disons plutôt grâce à la faveur divine, car la force humaine ne le pouvait pas sans l'aide des secours divins, ils arrivèrent à un pilier qui soutenait la colonne de la confession placée par dessus. Mais craignant de monter jusqu'au pavement situé au-dessus, où les clercs étaient au choeur, laissant le travail inachevé, ils l'annoncèrent à leur maître. A nouveau il fut averti en vision par ces paroles : ''Creuse dans la partie gauche tout droit et ensuite en biais à droite et ainsi tu me trouveras.''
 

 

A son réveil donc, le vénérable religieux Odon s'approcha lui-même après avoir pris une tige de fer qu'il fit pénétrer dans la terre droit devant lui et il toucha le tombeau où reposait le corps du très saint homme. Ne sachant pas cependant si c'était bien le sépulcre ou quelque pierre placée devant, il envoya de nouveau les serviteurs pour creuser. Ils dégagèrent la terre pendant longtemps avec de grands efforts et parvinrent au tombeau désiré du très glorieux et illustre confesseur Téobald. Au moyen d'outils de fer et d'autres instruments, réconfortés par le secours divin, ils firent avec grande audace une ouverture suffisante pour retirer le corps du saint homme. Il avait fallu trois semaines et quatre jours pour y parvenir. O admirable clémence de la puissance divine, glorieuse pour les mérites de ses saints, à faire connaître parmi les nations ! Ce qui semblait impossible à cent hommes pendant presque un an, a été achevé en l'espace de trois semaines et quatre jours par deux hommes qui ne travaillaient pas d'une façon continue mais seulement quand il n'y avait personne dans l'église. Mais il y avait une corde liée à la ceinture du terrassier. Elle était tenue par celui qui recevait la terre retirée au fond du puits, averti de ne pas faire de bruit par un signal venu d'en haut si des hommes entraient dans l'église; il donnait l'alerte en tirant la corde. Et chaque fois que les hommes présents s'éloignaient le terrassier averti recommençait à creuser. Le religieux qui se trouvait en haut donnait à ces mêmes serviteurs le signal du travail ou du repos en fonction du temps.
 

 

Le Seigneur a daigné faire cette révélation non seulement par une vision angélique et un avertissement spirituel à son gardien, mais aussi au père Abbé Pierre alors qu'il dormait pendant la nuit dans sa cellule du Saint Sauveur à Vérone. Comme il veillait, inquiet et préoccupé de cette question, il vit dans son sommeil la forme très blanche d'un inconnu lui disant : ''La préoccupation de cette affaire qui te tourmente et t'interroge en ton âme, trouvera une issue aisée dans peu de temps si quelqu'un se met à creuser. Exhorte à l'ouvrage Odon qui a le même souci''. Se souvenant de la vision à son réveil, il envoya un serviteur de sa mère du nom d'André venu à lui un autre jour, comme il plut au Seigneur, au moment même où cela se passait, alors qu'il exerçait sa charge à Vicence et il transmit ce qui lui avait été révélé.
 

 

O avec quelle joie et quelle audace le gardien très pieux encouragé par une inspiration divine, a cherché à rejoindre le corps très glorieux. Une fois célébrée la messe dans la merveilleuse odeur de l'encens, il s'approcha du tombeau qui exhalait bien davantage son parfum et, manifestant longuement sa joie, il commença par ces mots : ''S'il te plaît, mon Père, que je te serve et que je garde ton corps, comme tu l'as ordonné, me voici prêt sans crainte et je m'approche ne présumant en rien de nos forces, seulement pour exécuter tes ordres." Il s'empara du corps qu'il enleva tout entier du tombeau avec la partie de chair qui restait et l'enveloppant d'un linceul immaculé, il se hâta de le garder chez lui. Ce larcin dévot est à l'abri de tout déshonneur, car l'Evangile raconte l'histoire de ce double stratagème d'une femme touchant une frange pour guérir, et des disciples de Jean qui ont enlevé secrètement son corps. L'histoire de l'Eglise témoigne aussi du rapt de Martin le célèbre confesseur de Tours. Et nous lisons que le corps de l'évangéliste Marc a été transporté de la même façon dans la noble cité de Venise. Des exemples de ce genre sont si nombreux et si souvent décrits qu'ils n'ont pas besoin de notre contribution. Ce disciple et serviteur très fidèle du Seigneur a certainement suivi ses ordres, averti par tant de visions et il ne doit être blâmé pour aucune faute, bien plus il doit être loué par tous. Le corps de notre bienheureux a été retiré de terre aux Ides de Juillet, l'an de l'Incarnation du Seigneur 1074, en la douxième indiction.
Le même jour, il plut au Seigneur par les mérites du saint confesseur, comme nous le croyons, d'envoyer sur terre une pluie opportune suite à une grande sécheresse de cinq mois qui avait fait manquer d'eau pendant longtemps.
 

 

Pendant ce temps, le père Abbé Pierre, poussé par une inspiration divine, se rendit pour une visite dans la cellule où demeurait la mère du confesseur du Christ Téobald et il y demeura pendant quelque temps. De là, l'occasion se présenta d'aller à Vicence où le serviteur de saint Téobald dont nous avons parlé (Odon) lui donna l'hospitalité avec grande joie et le mit au courant de tout son secret par une fidèle confession. O de combien de joies ils se réjouirent et combien de larmes de joie ils versèrent et ils s'embrassèrent longuement. Il partageait son secret avec ardeur à son père et maître et il espérait son aide avec confiance pour la suite des évènements. Lui, répondait qu'était arrivé ce qu'il souhaitait et qu'il se savait redevable d'immenses grâces au Dieu très haut et il lui promettait sa fidèle collaboration pour la suite à donner. Il resta là pendant une journée et prit congé le jour suivant et revint à son monastère en quinze jours comme il se l'était fixé. Il confia ce secret à quelques frères et amis sur qui il pouvait compter.
 

 

L'un et l'autre persévérèrent alors dans la prière avec leur entourage, suppliant jour et nuit le Seigneur pour qu'il daigne manifester où il voulait qu'on transporte le saint corps. Le jour fixé, il revint à Vicence et reçut la même hospitalité fraternelle avec son escorte. Bientôt, après délibération, étant sortis de la ville sans tarder dans le silence de la nuit profonde, grâce à un voyage sans problème comme il plut à Dieu, ils parvinrent avec le très saint corps au vénérable monastère situé le long de l'Adige au lieu dit Vangadice. La main de Dieu est assez évidente dans le fait que repose en ce lieu le corps de celui qui s'appliqua à recevoir la doctrine de la vie céleste, du père de ce monastère. On lit aussi que la même chose est aussi arrivée à la mort de Martin. Comme Tours et Poitiers, en effet, se disputaient son saint corps, la victoire était revenue à Tours où il avait été moine. Mais il n'est pas possible de dire avec quelles louanges ils furent reçus, combien de milliers d'hommes accoururent là. Avec les louanges ardentes des moines et des clercs, une grande foule d'hommes, de femmes et d'enfants venus à sa rencontre, l'accompagnèrent jusqu'à la basilique de la sainte et glorieuse Vierge Marie, où beaucoup de prodiges arrivent à la louange et à la gloire du Créateur très haut, par sa présence et son intercession, Notre Seigneur Jésus Christ lui-même l'accordant, lui qui vit et règne dans les siècles.
 

 

Ce très saint trésor fut donc transporté à l'église de Sainte Marie par le père Abbé Pierre et Odon plusieurs fois déjà mentionnés. Quels miracles, et de quelle importance, le Roi tout puissant a daigné manifester merveilleusement à cet endroit par les mérites de son très saint confesseur, il n'est pas possible de l'écrire à cause de leur nombre. Cependant, nous rapporterons le peu que nous avons vu et que nous savons, Dieu en étant témoin. Du village de Saint Donat, en effet, ses parents amenèrent une petite fille de huit ans environ pour la recommander au confesseur renommé. Une contraction des pieds lui interdisait la marche et en même temps une paralysie ne lui laissait pas l'usage des articulations des mains, et de la langue. Celle qui était privée de ces fonctions, nous l'avons vue ensuite marcher et se servir de ses mains et nous l'avons entendue parler pour rendre grâce au Dieu très haut, à la louange et à la gloire du Sauveur grâce à l'intercession de son confesseur. Au hameau nommé Arquada, il y avait quelqu'un déjà avancé en âge dont tous les membres, des genoux jusqu'aux pieds, étaient paralysés et ne lui servaient pas depuis sa naissance. Il se rendit à la basilique avec l'aide des mains et des escabeaux au dessus des bases des pieds, il retourna chez lui en marchant, par l'intervention du bienheureux confesseur Téobald. Les marques de sa grande infirmité apparaissaient en creux dans les fesses, imprimées par ses talons au temps de sa maladie.
 

 

Une femme d'un domaine appelé Lusia, privée de la lumière d'un oeil pendant de nombreuses années tandis que l'autre oeil faisait défaut totalement, favorisée de la grâce divine, arriva en la présence bénéfique du confesseur. Elle fléchit les genoux sous la protection d'un saint si glorieux et avec des gémissements et une abondance de larmes amères, elle se répandit en prières au Dieu souverain. Par l'intercession du saint elle mérita de recouvrer la lumière pour un oeil longtemps obscurci. Prise d'une joie évidente, elle rendit grâces à Dieu, le maître du confesseur, et révéla aux personnes de l'un et l'autre sexe qui se trouvaient tout autour qu'elle voyait les objets de ce monde par elle-même. Une grande foule l'écouta avec des oreilles attentives, adressant des louanges au Christ et approuvant ainsi avec le chant de David : ''Grand est notre Seigneur, sa puissance est infinie'' (Ps. 146/5). Ils apportèrent beaucoup de petits présents au saint, chacun selon ses moyens, pour que le tendre père des orphelins, avec sa bonté coutumière, daigne lui-même, par l'intercession du très saint Téobald ôter les fautes que le mystificateur de notre ancien parent les avait poussés à commettre.
 

 

Là où, au fil des jours, selon que la volonté ou la possibilité de chacun le poussait à venir, ils se pressaient en foule, il arriva qu'une femme possédée d'un esprit impur vint amenée par ceux qui l'aimaient et cherchaient son salut. Eux-mêmes disaient qu'elle était venue de Castelvecchio. Une personne amie trouva des voisins qui la connaissaient et se montraient compatissants à son égard. C'est pourquoi tous ceux qui s'étaient rassemblés à la rencontre du Christ et du bienheureux confesseur Téobald, élevaient des supplications pour elle avec grande dévotion. Et donc cet esprit usurpateur du terrain d'autrui, même s'il l'avait laissée un moment en repos peu auparavant, lorsque la femme gagnait les abords de l'église, foulait le seuil et se hâtait vers la présence du saint corps, il ressentit la force d'influence du saint et son mérite et comme pour rester le maître pour un peu de temps, il stimula les forces qu'elle avait. Il laissa rapidement les moelles, les os, les nerfs, les articulations, les veines et les artères des membres inférieurs où il avait régné avant en tourmentant la femme par des douleurs, il s'exprima plus haut sous plusieurs aspects. Imitant à l'instant des aboiements, des grognements, des bêlements, des hennissements, des sifflements et les cris de divers animaux sans raison, tantôt la mettant en mouvement comme quelque chose de raisonnable, tantôt détournant les sens à l'opposé, il montrait à l'extérieur par ces manières surprenantes, qui il était à l'intérieur et ce qu'il était. Pour les foules, cette femme était donc un spectacle étonnant pendant qu'ils voyaient l'ennemi sévir d'une façon extravagante dans un corps humain et la malade ne sentait rien d'une telle maladie. Car l'insensibilité avait affecté les membres de la patiente. Mais alors que les ministres de l'église ou le peuple de passage récitaient des prières particulières, tantôt on la voyait craintive, tantôt bondir audacieuse et se jeter sur les hommes, quelquefois proclamer le bienheureux Téobald énergique contempteur du monde, saint et cher à Dieu, quelquefois au contraire le dire retombé dans les vices et proférer des choses abominables et indignes des hommes, aussi bien à son sujet qu'à propos d'autres élus. Elle était contrainte en effet, comme on peut le penser, par un saint ange, à dire du bien, ou alors il lui était permis de dire du mal, comme le décidait le Dieu tout puissant. C'est pourquoi, tandis que les frères du monastère et le peuple qui se tenaient autour demandaient avec plus d'ardeur l'intercession du saint, il arriva que l'illustre Azzo, propriétaire de ce monastère, vienne sur les lieux et comme il avait seulement entendu dire ce qui s'était passé, il en prit connaissance en le voyant. En sa présence, le vénérable Odon, moine, ami préféré du saint confesseur durant sa vie, comme on l'a souvent dit, s'approcha et avec la main droite il serra la gorge de la femme et en elle l'esprit d'égarement ; sans aucun doute, en effet, il comptait sur l'action du bienheureux. Honore Dieu, dit-il, esprit impur et le glorieux confesseur Téobald. Aujourd'hui certainement aucune échappatoire ne te sera accessible dans les bas- fonds d'où tu es monté. Dieu t'en empêche, jusqu'à ce que ce peuple reconnaisse la gloire de son serviteur au tombeau de qui nous sommes présents, suppliants. Que par ton expulsion, le Christ fils de Dieu daigne le montrer. A ces paroles, cet imposteur confondu sortit par la bouche par laquelle il était entré et il laissa après lui des vomissements très repoussants et sanglants, d'une grande puanteur. La femme rendue à la santé, à qui il fut donné peu à peu de penser par elle-même, dès qu'elle se sut purifiée, rendit grâce à Dieu au bienheureux confesseur Téobald, autant, et autant de fois qu'elle le put. Le marquis Azzo enfin, avec tous ceux qui étaient présents, fondit en larmes de joie et après avoir rendu grâce au Christ Seigneur dans toute la mesure du possible, levant à nouveau les mains vers le ciel, bénit le Créateur de l'univers parce qu'il l'avait visité, lui et le peuple soumis à son pouvoir, à l'arrivée du bienheureux confesseur digne de toute louange, Téobald, à la gloire et à la louange de son saint, parce qu'il est béni pour les siècles. Amen.
 

 

Un jour , un enfant âgé d'environ douze ans, fut amené par son père et son oncle, en présence du saint, après que leur foi eût grandi à l'annonce de quelques miracles. Son infirmité avait contracté le cou et incliné la tête au point que le menton adhérait à la poitrine et qu'il n'était pas capable d'apercevoir quelque chose par un regard direct si ce n'est par en dessous. Cet enfant par l'âge, mais impotent, amené de Venise, offert à son tour pendant quatre jours au saint en le recommandant avec foi, mérita d'être libéré le dernier jour. Le visage redressé, regardant ce qui était placé autour de lui, en haut et en bas, il s'étonnait de la santé obtenue et admiraient ceux qui l'admiraient. Lorsque soudain tous ceux qui étaient présents virent un miracle si remarquable dans un corps humain, opéré par l'opération du secours céleste, ils bénirent le Seigneur en lui rendant gloire, lui digne de louanges dans toutes ses oeuvres et qui a daigné glorifier le bienheureux Téobald dans la gloire céleste. Le père et l'oncle qui avaient conduit l'enfant adressèrent des prières à Dieu et au saint confesseur et vouant celui qu'ils avaient reçu guéri, aux serviteurs du saint, ils retournèrent avec lui chez eux.
 

 

Une place forte est située à cinq milles du monastère dont on a parlé et son nom est Merlaria. Une femme sourde et muette de naissance y avait grandi. Elle ne pouvait pas exprimer ses sentiments ni comprendre ceux des autres sinon par des signes. On lui fit comprendre par signes que le saint qui avait vécu jadis dans la forêt avec sa mère et que le peuple de Vicence avait dérobé à sa mort, et par qui Dieu avait opéré là beaucoup de miracles, se trouvait maintenant au monastère de la Reine du ciel, mère de notre Seigneur qui a souffert pour nous. Il y avait été apporté par l'Abbé et un moine, et par lui les démons étaient chassés des corps et d'autres guérisons avaient lieu. La femme sourde put donc mieux connaître la réalité correspondant aux signes, qu'elle connaissait moins bien dans le détail, et croyant et espérant qu'elle pourrait facilement en même temps entendre et parler, grâce au saint qui lui était indiqué par les signes, elle vint au monastère. Comme elle voyait le peuple rassemblé pour des célébrations en présence du saint, elle sentit croître sa confiance et son espérance et pleura abondamment. Prosternée donc en présence du vénérable mémorial, elle s'empressait de se frapper la poitrine des deux mains, de baiser la terre, d'appuyer des oreilles et de la bouche et de porter à son visage tout ce qui touchait au sanctuaire du saint. Elle manifestait au peuple qui se tenait alentour les élans cachés de sa volonté, soit par des larmes, soit par un murmure de voix confus, soit par des mouvements de ses membres si bien qu'elle les incita tous à la miséricorde. Tous donc ensemble demandaient la guérison pour cette femme par des prières suppliantes et répétaient souvent entre autres paroles : ''Saint Téobald, aide-nous, saint confesseur du Christ sois attentif à nos prières, répands sur la muette ici présente les ressources de ta bonté.'' La sourde put saisir les paroles des autres au moyen de l'ouïe et avec sa langue, formuler ses propres paroles. L'obstacle de la surdité une fois enlevé et le lien de langue dénoué, elle rendit grâce à Dieu par une pleine confession orale, elle qui était venue demander la guérison seulement dans le secret de son coeur. Ceux donc qui, l'avaient connue auparavant sourde et muette et voyaient là les oeuvres si grandes du Dieu très haut, rendirent leurs louanges au Di09:46:30eu tout puissant et offrirent au saint confesseur du Christ les hommages de leur dévotion.
 

 

De Berceto sur le territoire de Parme était venue une femme tourmentée par le démon et depuis longtemps fatiguée et la force de l'esprit qui la maltraitait était telle que six hommes ne suffisaient pas à la traîner vers l'autel et le lieu du saint corps. Comme elle s'approchait du saint lieu, l'esprit impur sévissait davantage et imitait les cris de tous les animaux, tantôt mugissant, tantôt hennissant, tantôt rugissant et autres cris semblables. Sur son visage apparaissait une horrible déformation et l'aspect menaçant des yeux. Finalement cet esprit impur, mis de force en présence du saint corps, s'enfuit par la bouche avec beaucoup de sang très souillé et un odeur fétide, au milieu d'une immense clameur du peuple louant et bénissant Dieu.
Une femme qui s'appelait Italie, muette de naissance, venue de Ravenne à l'oratoire du corps du bienheureux, commença à parler clairement avant même d'arriver. Un certain Etienne, de Vignola, qui avait la main et le bras paralysés, averti en vision, se hâta vers cet endroit et rendit grâce à Dieu, guéri. De Calcar au diocèse de Bologne vint une femme appelée Marie, manifestement possédée par le démon et elle fut délivrée sur le lieu même du saint corps, une mousse nauséabonde de diverses couleurs lui sortant de la bouche et du nez, révélant la fuite du démon.           

VII. des Ides de juin.