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Catégorie : Présentations

Vie de saint Thibaud - un saint thaumaturge peu connu

Par Antonio Mistrorigo : Archiprêtre de Sossano (VICENCE)

Traduit de l’italien par : Giuseppe FRASSY, FMS (Frère mariste des écoles)

 

Avant propos

Le Patriarche de Venise 
Venise le 18 août 1950
Cette brochure éclaire une figure de saint héroïque, qui montre le parfait détachement des biens terrestres, témoigne de l’amour et la confiance en Dieu, la pratique de toutes les vertus et fait pleuvoir de nombreuses grâces et miracles, sur ses dévots pendant sa vie et après sa mort.
Je fais des vœux pour que cette publication ait une large diffusion et je la bénis, pour qu’en suscitant un renouveau de vertu et inspirant confiance dans l’intercession de ce saint, elle concoure à améliorer et à réconforter la population de Sossano et tous ceux qui auront la chance de connaître ce glorieux saint.
 + Charles Agostini - Patriarche

 


Table des matières

 

Introduction Dans les forêts de Chiny Prêtre et saint La gloire des autels
Au temps de saint Thibaud Au milieu des bois de Pettingen Les colères de Satan Translation du corps
Provins, patrie de saint Thibaud Pèlerin à Compostelle Les miracles de Sajanega Les restes de saint Thibaud à Badia
La famille A Trêves D’autres visites du père Les reliques en France
A l’école de la mère La visite du père Conseiller et prophète Le saint des miracles
La jeunesse A Rome Le serein trépas Le culte de saint Thibaud
Le conseil d’un ermite Sajanega L’apothéose La translation solennelle du bras droit
L’adieu au monde Ermite pénitent, mort de Gauthier Un tissu de prodiges Bibliographie

 


Introduction

« L’amour me mit en mouvement »… et me fit parler de la gloire la plus pure de Sossano, saint Thibaud, prêtre et ermite. Un saint peu connu ? Pourtant ses miracles ne se comptent plus. Son culte s’est rapidement répandu en Italie, en France, en Belgique, dans le Luxembourg ainsi qu’en Allemagne et en Autriche…

Il fut comparé à saint Antoine de Padoue, à cause du nombre de ses miracles, à saint Gaétan de Thiene à cause de son héroïque confiance en la Providence, à Sainte Rita de la Cascia pour son aide puissante dans les cas désespérés.

Sa mission, au lieu de s’arrêter à sa mort, s’est propagée à travers les siècles, vivante et vivifiante jusqu’à nos jours.

Aux jeunes en lutte pour la vie, aux adultes tourmentés par le doute, aux prêtres en soucis pour le salut des âmes, aux cœurs vaincus par le souffle des passions, aux égarés et découragés, à ceux qui ont besoin de réconfort, de grâces et d’amour, saint Thibaud, au nom de Dieu, donne sans défaillir la bonne orientation dans la vie, redonne la force, le courage, la paix, la foi et la charité divine.

Son exemple est lumineux comme un phare placé sur une haute montagne, sa voix aussi forte qu’une trompette triomphante.

Heureux celui qui marchant dans cette vallée de larmes se laisse éclairer par cette lumière et écoute son invitation à se livrer, dans les hauteurs célestes, à la suprême douceur éternelle, dans laquelle « aura la paix, le cœur inquiet » (Dante).

N.B. L’auteur déclare que le présent travail a été exécuté d’après des documents dignes de foi et cités en appendice. Quant à ce qui touche aux faits extraordinaires ou miraculeux, il déclare se soumettre en tout, aux normes établies par le saint Père Urbain VIII.

 

Au temps de saint Thibaud

Onzième siècle, période de fer du Moyen Age.

Epoque du féodalisme, du droit du plus fort, de la trêve de Dieu, de la chevalerie, des châteaux forts massifs, des tournois, des chasses interminables, avec des faucons, des chiens, des flèches et des filets, époque de force dédaigneuse, époque aussi de foi.

Epoque de transition où le bien et le mal assumaient un caractère extraordinaire et grandiose, et qui produisit des personnages d’une hauteur, d’une originalité et d’une force tellement grandes qu’elles s’imposèrent à l’admiration des siècles futurs.

D’un côté le féodalisme qui, au IXème siècle, avait préservé de l’anarchie et défendu les populations contre les violences extérieures et les incursions des barbares, était devenu lui-même par la suite cause d’anarchie, de violences et de désordres.

L’Eglise en souffrait, la hiérarchie était devenue esclave du pouvoir laïc et la discipline s’était relâchée ; il y avait des abus d’investiture, la simonie régnait, ainsi que la confusion des pouvoirs.

D’autre part, pour soutenir l’Eglise et raffermir les populations dans leur vie de foi, il ne manquait pas de grands hommes et d’illustres saints. Des papes, des princes, des évêques, des moines, des ermites, suscités providentiellement par Dieu, marquèrent d’abord une réaction lente et pénible, mais qui alla en grandissant par la suite.

Une plénitude de vie nouvelle pénétrait la société, le printemps germait dans les esprits.

La chevalerie tendait vers un idéal humain de justice et de référence à Dieu : elle se proposait de défendre l’Eglise, les faibles et se présentait comme le défenseur de la femme, des veuves et des orphelins. Ainsi la chevalerie s’affichait, dans un but noble et utile et recevait partout un accueil favorable et sympathique. Dans une époque où « l’offense était raisonnable et répandre le sang, un droit » (Manzoni), la chevalerie atténuait d’une façon lente mais sûre, l’abus de la force et arrivait à éliminer les excès de la violence.

Dans ce tableau d’ombres et de lumières, sous le pontificat de Jean XX (1024 – 1033) et sous le règne d’Henri I (1031 – 1060), naissait en France, en 1033 ou 1039, saint Thibaud.

Il apparaissait comme un arc-en-ciel après une terrible tempête. Jusqu’alors, en effet, s’étaient succédées des années d’angoisse, en raison de la disette et de la famine, faisant croire à la fin du monde. Il plut presque continuellement trois années de suite, à partir de 1030, ce qui fit monter le prix du blé à des chiffres astronomiques. Une fois mangées toutes les herbes des prés et les racines des arbres, on en était arrivé à déterrer et à dévorer même les cadavres. La faim avait provoqué une telle mortalité que les vivants ne suffisaient plus à enterrer les morts.

Ce désastre cessa, enfin, en 1033 : l’abondance refleurit au moment où, dans cette petite ville de Provins, parmi les merveilleuses roses, dont la renommée dure encore aujourd’hui, il s’en épanouit une, plus belle, plus précieuse qui ait jamais fleuri sur cette terre : saint Thibaud.

 

Provins, patrie de saint Thibaud

Provins a la gloire d’avoir donné naissance à saint Thibaud. Provins, riante cité, adossée à une pittoresque et verdoyante colline, bien située en France septentrionale, dans l’ancien comté de Champagne.

De très beaux et nombreux restes de châteaux médiévaux, de tours et d’austères bâtisses lui confèrent un aspect tout à fait caractéristique et évoquent un monde lointain et mystérieux. Cette ville comptant environ 9 000 habitants, est chef-lieu d’arrondissement dans le département de Seine-et-Marne.

Elle possède un musée remarquable et une très riche bibliothèque. Elle est renommée pour ses roses et ses violettes, ses céramiques, ses verres, ses cristaux et lentilles, son commerce du blé et des bestiaux, ses eaux ferrugineuses et minérales.

Au temps de Charlemagne, elle était déjà célèbre sous le nom latin « Provinum Castrum » ; par la suite, elle devint un lieu de foire important en Champagne et frappait monnaie qui avait cours même en Italie.

Riche d’histoire, dans son existence plurimillénaire, elle vécut toutes les péripéties du comté de Champagne qui, au Xème siècle, échut aux comtes de la maison de Vermandois.

Au temps de Thibaud le Tricheur, Provins appartenait aux comtes de Blois ; sous son valeureux neveu Eudes II qui prit le titre de comte de Champagne, Provins passa aux comtes de Champagne ; vers 1020 ou 1030, Eudes II unit le comté de Vermandois avec son comté de Blois.

Dans l’ancienne rue des Murots, maintenant rue Saint Thibault, on voit encore une très vieille et spacieuse demeure, qui d’après la tradition fut la maison natale de saint Thibaud. Dans la très belle crypte, le pieux François d’Aligre, abbé de saint Jacques, avait fondé en 1691 un hospice pour 24 orphelins ; il célébrait souvent la messe dans l’oratoire de la maison qu’il considérait comme le berceau de saint Thibaud. Au pied de la colline de Provins existe aussi, dans un jardin, une petite source, appelée « source Saint Thibaud » où les malades accouraient pour recouvrer la santé.

L’église dédiée à saint Thibaud, et tombée en ruines vers la fin du XVIIIème siècle, existait certainement déjà en 1157. De cette église il n’existe aujourd’hui qu’une partie du contrefort gauche de la façade. A l’intérieur il y avait une fresque représentant saint Thibaud, un faucon sur le poing, chevauchant un cheval blanc, vêtu de rouge, coiffé de bleu ; sur la façade principale une statue le représentait, au contraire, en habits sacerdotaux, tandis qu’au-dessus du portail, une autre statue le représentait en costume de chevalier.

En outre, sous le patronage de saint Thibaud, le 8 septembre 1872, l’évêque de Meaux, bénit solennellement une école, pour l’instruction de la jeunesse de Provins. En haut sur le fronton de l’édifice, est représenté le jeune Thibaud, écolier, en train d’écrire, avec un stylet sur un rouleau de parchemin déroulé à moitié ; autour figurent les principales pièces d’une armure de chevalier.

Bien qu’une telle représentation ne corresponde pas à la vérité historique, on ne pouvait pourtant trouver rien de mieux pour une école, où saint Thibaud devait être un modèle pour les jeunes étudiants.

La famille

Tous les critiques sont d’accord pour affirmer que saint Thibaud était d’origine noble.

Le premier auteur de sa vie, l’abbé Pierre de Vangadice qui recueillit beaucoup de faits de la maman de saint Thibaud, lors de son séjour à Saianega, écrit que les parents du saint, étaient connus pour leur haute lignée, leurs richesses, leur noblesse et leur gloire.

Son père, Arnoul, était incontestablement un noble seigneur, si bien que plusieurs auteurs lui attribuent le titre de comte. Il était châtelain, percevait des impôts, avait une cour et des soldats.

Sa mère s’appelait Willa ou Guilla, ou Guillaumette ou Gisla, ou aussi Gisèle. Certains la disent fille d’Albert Ier comte de Vermandois, qui du côté de Pépin, descendait de Charlemagne. Pourtant, selon l’opinion la plus connue, elle serait la fille de Raymond II, ou Fromond II, comte de Sens, qui mourut en 1012.

De toute façon Thibaud était certainement parent des premiers comtes de Brie et de Champagne. Il est clair, disent les historiens (Bollandistes) qu’il était parent avec le puissant Odon ou Eudes comte de Champagne, et Thibaud III (comme comte de Blois) et Ier (comme comte de Champagne), qui fut aussi son parrain de baptême.

On est aussi sûr que la mère de saint Thibaud, était la petite-nièce de saint Thibaud, archevêque de Vienne en Dauphiné, sage restaurateur des bénédictins de Tours, mort vers l’an 1000.

 « Il te naîtra un fils, grand devant Dieu et les hommes »

La sagesse de Dieu, admirable dans ses saints, permet quelquefois que les grands héros, appelés à étendre le règne du Christ dans le monde, soient annoncés par quelques prophéties.

Il en fut ainsi pour saint Thibaud.

Willa, qui avait su joindre la noblesse aux autres vertus chrétiennes, en épousant Arnoul, avait porté dans son cœur, l’espoir de devenir mère d’une créature privilégiée.

Et elle ne fut point déçue.

En effet beaucoup d’années auparavant, son grand’oncle, saint Thibaud, archevêque de Vienne, éclairé par l’Esprit du Seigneur, jetant un regard prophétique sur l’avenir, et prévoyant la naissance de son glorieux neveu saint Thibaud, s’était exclamé, dans un colloque avec la maman de Willa : « Réjouis-toi, ma noble nièce, parce que de toi naîtra une fille qui deviendra mère d’un fils plein de mérites. Il dépassera en vertus tous nos ancêtres et sera grand devant Dieu et devant les hommes. »

Avec ce singulier oracle le saint Archevêque prédisait la naissance de Willa qui se serait fait remarquer par sa sainteté et la naissance de son fils qui pratiquera éminemment l’amour de la solitude, le mépris des biens de ce monde, la pratique de la pénitence et la grâce des miracles.

Il ne passa pas beaucoup de temps et cette prophétie fut confirmée par une très pauvre et très pieuse femme, qui rencontrant un jour la mère du saint la salua en disant : « Réjouis-toi, Madame, parce que le fils qui naîtra sera privilégié de Dieu et il fera la gloire de ses parents ».

Le fils de la bénédiction, attendu avec un intense désir, naquit et s’appela Thibaud. Prédit par le saint Prélat, et aussi par une femme du peuple, il devrait apparaître et être vraiment un digne membre de Celui qui fut aussi prédit par les prophètes, annoncé par l’Ange et chanté par l’armée céleste.

La date de sa naissance est communément admise en 1033, bien que l’auteur des annales des Camaldules et certains autres historiens comme l’abbé D. Boniface Collina, Jamotte, Mgr Allou, Jodoco Clitoveo, etc, la placent en 1030.

La naissance du premier né d’Arnoul fut célébrée par de grandes fêtes, des tournois, des banquets égayés par des sonneurs et des jongleurs. Le père, dès ce moment caressait l’espoir de faire de Thibaud, un guerrier fort et généreux, qui en son temps élargirait la puissance et la gloire des comtes palatins de Brie et de Champagne. La joie d’Arnoul et de Willa se renouvela le jour du baptême. Aux fonds baptismaux, le parrain, le grand-oncle, le comte Thibaud III de Blois lui donna son nom ainsi que celui de l’Archevêque de Vienne.

 

A l’école de la mère

« Pour connaître et pénétrer dans la vie des grands personnages il est nécessaire de s’approcher de leur berceau. Si l’on regarde uniquement les sommets qu’ils atteignent, le regard se perd dans l’aveuglante lumière de leur gloire. On admire, on vénère, on exalte mais souvent on ne comprend pas. Leur exemple est trop haut placé pour nous pousser à l’imitation. Si, au contraire, on s’approche des sources de leur vie, qui est égale pour tous, capables d’entendre l’appel divin et d’entreprendre la voie ascensionnelle de l’esprit, alors tous nous pouvons apprendre les secrets des saints et sans désespérance en suivre les traces » (Della Torre).

En nous approchant du berceau où vagit le petit Thibaud nous rencontrons d’abord une femme sa mère, artisan incomparable de son éducation et de sa formation juvéniles.

Il n’est pas rare de trouver que des saints eurent pour mère des saintes et avec le lait ils sucèrent les plus belles vertus.

Willa ou Guilla, fut vraiment une sainte maman, digne du haut et difficile emploi d’être éducatrice. Témoin la parole de l’Ecriture : « Le jeune homme qui a pris la bonne route, ne s’en éloignera pas, même lorsqu’il sera vieux. » (Prov 22-6). Elle se préoccupa d’imprimer dans l’âme de son fils, les richesses de son grand cœur, à l’instar de l’appareil photographique qui imprime sur la pellicule les images qui se trouvent devant lui.

« Dans un siècle, où les seules vertus admises étaient l’audace du cœur et la force du bras, où l’égoïsme et l’ambition étaient la loi unique des puissants vassaux, et où les riches châtelaines s’amusaient avec les ménestrels et les bouffons, l’épouse d’Arnoul eut grand mérite d’avoir élevé son premier-né dans la sainte crainte de Dieu : elle réussit ainsi à le faire passer, au milieu de la corruption des cours, en lui conservant intacte l’étole blanche de la pureté, à le rendre humble parmi tant de luxe et d’une grande ferveur parmi tant de violences. Elle l’éleva dans l’amour de Jésus crucifié, dans la charité envers le prochain et surtout envers les pauvres en qui il voyait l’image vivante du Christ souffrant. » (Soffiantini).

Elevé par une si sainte mère, Thibaud croissait en modestie, en sobriété, en piété, en obéissance, en enthousiasme envers les plus nobles idéaux et dans la constance de la pratique des vertus austères.

Qui sait combien de fois, travaillant à lui inculquer son esprit de foi, son mépris du monde, son amour pour la pénitence, pour la solitude et la prière, Willa, ne lui a-t-elle pas répété l’appel divin : « Mon fils, donne-moi ton cœur, tiens les yeux fixés sur mes voies »( prov. 23-26). Peut-être cent fois, peut-être mille fois, le regardant dans les yeux et le voyant habité par ses généreux et hardis projets, elle aura répété sinon avec les lèvres du moins avec le cœur les paroles de Jean le Baptiste au sujet de Jésus : « Il faut qu’il croisse et que je diminue ». A une mère comme Willa, que pouvait bien compter vieillir ou souffrir ou être oubliée ? Pourvu que son fils croisse en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes.

Et Thibaud grandissait. Pour la récompense et la gloire de sa sainte mère.

La jeunesse

Pèlerin ici bas pendant 33 ans, de 1033 à 1066, la vie de Thibaud se partage en deux milieux opposés, ceci montrant à l’évidence les valeurs diverses qu’a la vie de l’homme et la vie de Dieu.

Presque jusqu’à l’âge de 20 ans il grandit, comme un lys entre les épines, en respirant l’air de la cour paternelle, avec toutes les aises, l’insouciance, les divertissements, les étourdissements, la dissipation et la joyeuse compagnie des riches demeures et des châteaux de ce temps-là.

Il est facile d’imaginer les adulations des vassaux qui reconnaissaient en lui leur futur seigneur, les délicates attentions des courtisans et des serviteurs. A l’âge où tout est rose et les espoirs sans fin, inconscient des obstacles, où les désirs incessants jaillissent de l’âme ainsi que des rêves téméraires, à quoi pensait Thibaud ? Qu’a-t-il ressenti, lui qui était intelligent, riche et beau ?

On ne peut le nier, les dangereuses sirènes du monde et les passions essayèrent de le séduire.

Que faire ? Etre le premier jouisseur parmi le flot de ses contemporains ? S’abandonner avec une joie insouciante au luxe des habits, à la splendeur des fêtes ? Passer son temps avec de joyeux drilles en banquets arrosés des vins dorés des collines de Provins ? Et par la suite devenu ivre, parcourir les rues de la ville en chantant des joyeuses chansons d’amour avec ses amis, comme un troubadour. Ensuite… rêver de guerre, de glorieuses conquêtes, à la pointe de l’épée et à l’ardeur de ses bras.

Se déclarer vaincu ou vaincre à tout prix ? N’importe quel autre jeune homme moins fort aurait abandonné. Mais Thibaud soutint la secousse et ne chancela pas. Merveilleusement formé par sa mère et soutenu par la grâce de Dieu il ne se laissa influencer ni par les appels, ni par les attraits du siècle, pas plus que par les mirages terrestres déployés à ses yeux.

Il était à Dieu, et il voulait servir Dieu seul. Qu’est-ce que le plaisir ? Que valent les honneurs ? Il se sentait né, non pour être un joyeux chevalier ou pour la carrière des armes, mais pour quelque chose de plus haut et de plus noble.

En haut s’édifie le chrétien, en haut au-dessus de la nature, dans le règne de la grâce, en haut où se trouve le christ pour nous rendre dignes de la nature divine.

Quand le soir descendait, agenouillé dans un recoin du château fort, comme s’il voulait se sentir enveloppé par l’ombre et le silence le plus absolu, tout près du crucifix, il laissait déborder son cœur en répétant sa promesse de fidélité et récoltait les premières victoires de sa jeunesse.

Le conseil d’un ermite

Au fur et à mesure que la jeunesse de Thibaud s’ouvrait aux chastes amours divins, l’idéal d’une vie cachée mûrissait en lui ; être éloigné du monde et de ses séduisantes attractions. Une force irrésistible le poussait vers la solitude.

 Les exemples du prophète Elie se retirant au Mont Carmel, de saint Jean Baptiste qui vécut pendant tant d’années dans le désert, de saint Hilarion qui passa 70 ans caché dans une forêt, exerçaient sur lui un puissant attrait.

 Sa jeune imagination s’enflammait au récit des merveilles opérées par saint Paul ermite, et par saint Antoine dans les déserts de la Thébaïde.

 Parfois assouvissant la soif et les penchants de son cœur, il se réfugiait dans le silence des bois de la Champagne, pour goûter les beautés de la nature et s’élever libre de tout lien, dans la contemplation des vérités suprêmes de l’esprit.

 Quelle paix dans ces lieux solitaires ! Là, il ressentait davantage la soif du désert. Ces bois frémissants, ces montagnes verdoyantes, cet enchantement du ciel et de la terre parlaient éloquemment à son âme assoiffée et lui redisaient plus clairement l’invitation de Dieu à abandonner pour toujours les bruits assourdissants du monde pour se donner totalement à Lui.

 Quelle belle et sublime vocation ! Pourtant avant de se décider à ce grand tournant dans sa vie, il lui parut prudent de demander conseil à un homme sage et craignant Dieu.

 A 20 km de Provins, dans une petite île de la Seine (commune de Balloy, département de Bray-sur-Seine) vivait un pieux ermite dénommé Burcard, homme cultivé et très estimé à cause de sa sainteté et qui passait sa vie dans le travail et l’oraison. Il se rendait souvent pour prier, sur la rive droite du fleuve, dans une localité appelée « Rosella » et qui était dédiée à Notre Dame sous le vocable de Notre Dame de l’Ile et Notre Dame de l’ermite.

 Thibaud y vint aussi pour prier Marie, et ouvrir son âme au saint ermite. Burcard l’accueillit avec une paternelle bonté et après avoir entendu le désir de Thibaud de quitter la maison paternelle et de se retirer dans la solitude, le retint près de lui quelques jours pour éprouver sa vocation et l’initier aux pratiques rigoureuses de la vie d’un pénitent. L’épreuve fut certainement dure, mais le jeune homme déjà habitué à l’abstinence, aux jeûnes, aux mortifications et aux veilles n’eut pas de peine à la passer. Marie, reine de son cœur, le soutint pendant l’épreuve, qu’il passait au pied de son image. Le moment décisif arrivé, il se présenta tel un nouveau Samuel, prêt à l’appel de Dieu. Dans l’élan du don le plus illimité et irrévocable il ne put ne pas s’écrier : « Seigneur, que veux-tu que je fasse ? Fais-moi connaître tes voies et enseigne moi tes sentiers. » (Sa 24-4).

Quelle voie pouvait être plus adaptée à son âme assoiffée de paix et de sainteté ? De celle déjà pratiquée par tant de héros et présentée dans l’Evangile avec ces paroles : « Celui qui aura abandonné sa maison, ses frères et sœurs, son père et sa mère, sa femme et ses enfants et ses champs pour l’amour de mon Nom, en recevra le centuple et possèdera la vie éternelle. » (Mathieu 19-20).

 Ceci d’ailleurs n’avait-il pas été depuis toujours le rêve de sa jeunesse ? L’ermite qui l’avait examiné à fond l’encouragea à suivre l’appel de la grâce et à abandonner sans regret, par amour du Christ, père et mère, richesses et joies caduques, et à entrer résolument dans la sainte chevalerie qui a pour dame la pauvreté, pour drapeau la croix et pour armes invincibles la prière et la charité.

 Le jeune homme inclina la tête. Il était heureux. L’heure avait sonné. Rayonnant de la joie parfaite il remercia l’homme de Dieu de son précieux conseil et retourna à la maison en attendant l’occasion propice pour prendre son envol vers les hauteurs indiquées par la Providence.

L’adieu au monde

En grandissant en âge et en grâce, Thibaud arriva à ses 21 ans.

Le père, contrairement à sa mère, ne voyait pas du tout d’un bon œil ses principes rigoureux et sa vie retirée et s’était employé plusieurs fois à le persuader pour l’honneur de sa famille et sa place de premier-né, de faire un mariage honorable ou du moins de gravir les échelons de la carrière militaire. Profitant de son 21ème anniversaire, il lui imposa le sacre de chevalier.

 Le sacre d’un jeune homme chevalier était l’occasion de grandes fêtes. Le rite lui-même assurait un caractère sacré, rehaussé par des cérémonies solennelles. Le néophyte jeûnait le jour précédent et passait la nuit de « veillée d’armes » en priant dans l’église ; le matin il se confessait, assistait à la sainte messe, et communiait. Le prêtre bénissait les armes déposées sur l’autel et l’exhortait à servir Dieu et son supérieur, à combattre les ennemis, à défendre les faibles et à garder la parole donnée. Ses parrains lui passaient l’habit aux couleurs de l’ordre, lui remettaient les éperons d’or et les armes bénies ; son seigneur en le frappant trois fois sur le cou avec le plat de l’épée, disait : « Au nom de Dieu, de saint Michel, de saint Georges je te sacre chevalier. Sois preux, courageux et loyal ». Le nouveau chevalier prenait ensuite un bain, comme un nouveau baptême, s’habillait d’une tunique blanche et vermeille pour signifier qu’il était prêt à verser son sang et à conserver son innocence ; ensuite il s’étendait sur un lit de parade, symbole du paradis.

Thibaud, tout en appréciant le haut idéal de la chevalerie et les désirs légitimes de son père Arnoul, n’oubliait pas sa décision et l’appel du Christ : « Qui aime son père ou sa mère plus que Moi, n’est pas digne de Moi.» (Mathieu 10-37).

Le temps de réaliser son dessein pressait.

La fête de Pâques, période choisie par son père pour le sacrer chevalier approchait. C’était peut-être l’occasion favorable de quitter la maison paternelle sans susciter d’opposition.

 En effet, pour mieux réussir dans sa tentative, Thibaud se confia à un ami sûr, l’écuyer Gauthier, qui accepta d’emblée son idée.

 Le grand jour arriva, Thibaud montait un magnifique cheval. Les parents et la cour l’entouraient pour lui souhaiter bonne chance. Au milieu des applaudissements et des au revoirs, le jeune homme partit en compagnie du fidèle Gauthier, deux écuyers et une nombreuse suite pour Reims où il devait ceindre la fameuse épée de ses ancêtres.

Mais, arrivé en ville, il demanda tout de suite l’hospitalité à l’abbaye de Saint Rémi, et sous prétexte de s’entretenir plus librement avec l’abbé et les moines, il envoya toute sa suite à l’hôtel, excepté Gauthier.

Après avoir passé quelques heures avec les religieux édifiés par son humilité et sa piété, poussé par l’ardeur de la charité du Christ, il s’enfuit à pied et en cachette avec son fidèle ami la nuit suivante vers les Ardennes, ou le comté de Chiny.

Ainsi son vœu s’était heureusement accompli, et le rêve transformé en douce réalité. L’oiseau, les liens brisés, avait enfin pris son envol vers les blancs sommets.

C’est vraiment des âmes comme celle-ci dont Dieu a besoin et s’en sert pour ses œuvres et sa gloire : de Pierre qui laisse ses filets, d’Antoine qui abandonne son palais pour une grotte dans le désert, de Louis qui préfère l’humble habit jésuite à la principauté de Mantoue, de François d’Assise qui méprisant les joies du monde épouse dame pauvreté, de saint Thibaud qui abdique la cour avec une joie immense pour les fatigues et les privations d’une vie de pénitent… Que faire des âmes enchaînées à la terre même par des anneaux d’or ?

 Thibaud nous montre les sentiers des forts. Qui suivra ce sentier sera toujours triomphant, et ne sera jamais déçu.

 

Dans les forêts de Chiny

Tous les liens avec le monde coupés, Thibaud se dirigea rapidement avec son ami vers la frontière française, désireux de se cacher en un endroit où son père et ses parents ne le trouveraient pas. Les hauts plateaux des Ardennes, où se trouvaient des terres incultes et parfois marécageuses, avec des forêts touffues et des tourbières, lui parurent très favorables à son projet.

Leur voyage avait à peine commencé, qu’ils croisèrent deux mendiants habillés de loques et affamés. Cette vue les troubla profondément, et obéissant à une voix intérieure qui leur suggérait de se défaire des derniers souvenirs mondains, ils échangèrent leurs habits princiers contre les haillons des deux mendiants.

Ils continuèrent leur chemin, encore plus heureux, maintenant dignes époux de dame pauvreté ; la puissante onde de l’amour divin les transportait de son ardeur ! La frontière française franchie, ayant pénétré en territoire belge, ils s’enfoncèrent dans les Ardennes, dans les forêts du comté de Chiny. Là, ils s’arrêtèrent : sur un petit mont, au milieu d’un bois magnifique.

Ayant embrassé avec amour cette terre salvatrice, ayant remercié Dieu pour la totale libération de tout lien terrestre, sans hésiter, ils commencèrent leur vie de pénitence. La prière et l’oraison, des jeûnes rigoureux et de dures mortifications étaient jointes aux plus dures fatigues. S’étant rendus volontairement à la condition de salariés, ils portaient dans les villages et les maisons de grosses pierres et du ciment pour les maçons, faisaient les foins, nettoyaient les étables avec les métayers et surtout, comme le saint le racontera plus tard avec simplicité, ils travaillaient à la production de charbon de bois.

Du pauvre salaire, ils gardaient très peu pour eux ; le reste ils le distribuaient aux pauvres besogneux. La nuit une pauvre cabane de charbonnier abandonnée sur la montagne, accueillait leurs pauvres membres fatigués pour un très bref repos et pour de longues et ferventes prières.

Un aussi admirable noviciat, soutenu par la sueur et de très fortes luttes, affinait toujours plus l’âme de Thibaud et lui faisait « accumuler avec la bouche et les mains les richesses éternelles du ciel. » (Lit.)

Combien de fois, son naturel, jamais totalement dompté, a dû réclamer, parfois doucement parfois très fort, le retour à une vie normale. Mais, lui inflexiblement, victorieusement refusait tout à son corps. Sa victoire consistait à offrir à son corps la terre comme lit, à son ambition des haillons pour s’habiller, à son appétit un morceau de pain noir comme nourriture, comme distraction le poids de lourds travaux manuels et comme compagnie préférée le contact avec les hommes grossiers et ignorants.

Devant tant de vertus, il n’est pas étonnant que le Seigneur ait voulu glorifier, par un prodige, son fidèle serviteur.

Les biographes du saint racontent qu’un jour d’été il préparait du charbon avec Gauthier et quelques montagnards. Il faisait terriblement chaud, la soif était ardente et l’eau manquait pour les pauvres ouvriers. Thibaud, rempli de foi, s’agenouilla devant un rocher chauffé par l’ardent soleil, et après avoir longuement prié, se leva, frappa le roc : immédiatement une source d’eau fraîche jaillit, où tous purent étancher leur soif.

Le miracle fit une telle impression, que la nouvelle se répandit très vite ; une foule de personnes accourut pour voir l’homme de Dieu et se recommander à ses prières. Dans tout le comté de Chiny on commença à parler de la vie de pénitence, de la vertu et du puissant miracle du grand ermite de la forêt. Ce fut pourquoi le saint craignant pour son humilité, et d’être reconnu, décida avec Gauthier de s’enfuir en secret et de se rendre dans un lieu plus sûr.

Les saints ne changent pas. Leur méthode est toujours la même. Fuir, suivant le conseil de « l’Imitation de Jésus Christ », la compagnie des hommes et préférer servir Dieu dans la solitude… parce que c’est la meilleure des choses que de vivre caché, de s’occuper de soi-même, plutôt que faire des miracles et se négliger soi-même.

 

Au milieu des bois de Pettingen

A environ 16 km au nord de la cité de Luxembourg (chef-lieu de l’Etat de même nom), et au pied de la forêt appelée « Pettingen », il existe un petit village de 250 personnes, rattaché à la paroisse de Moesdorf, appelé aussi Pettingen. Au temps de saint Thibaud elle appartenait au diocèse de Trèves, maintenant rattaché à celui du Luxembourg.

C’est dans les bois, près du château de Pettingen que nos deux fuyards s’établirent, reprenant ici aussi avec le même élan la vie érémitique de Chiny, tissée d’oraisons de pénitence et de travail dans les mines de charbon.

En plus, ce mode de vie semblant trop facile à Thibaud, il voulut se mettre au service d’un patron qui lui commanderait avec beaucoup de sévérité. Il se mit donc au service d’un paysan rustre qui lui ordonna de désherber sa vigne.

Obéissant comme toujours, le jeune ermite se mit de bon cœur au travail, ce qui ne se présentait pas sans difficultés. En effet, après quelques temps, il se trouva à bout de forces au point de ne plus réussir à plier les genoux ou le dos, à se servir de ses mains zébrées de sang par les mauvaises herbes, à se déplacer, ses pieds nus étant blessés par les pierres pointues.

Malgré cet état, le paysan se mit à le piquer avec un bâton pointu, comme s’il s’était agit d’un bœuf en train de labourer.

Thibaud au lieu de se révolter ou au moins de se défendre selon les normes de la plus stricte justice, supporta en silence cet atroce martyre, en remerciant dans son cœur, Dieu, de l’avoir rendu digne de souffrir pour son amour. Gauthier, au contraire, affligé et courroucé en voyant son cher ami traité aussi indignement ne réussit pas à se dominer. Avec beaucoup de larmes et des paroles capables d’attendrir des pierres, il supplia le patron de cesser les violences contre le jeune Thibaud, qui n’était pas habitué à un travail pareil. Il promit aussi d’achever lui-même, après son travail, la tâche de Thibaud.

Mais le paysan qui ne comprenait pas le langage de Gauthier, ne se laissa convaincre ni par les gestes, ni par les larmes et continua à torturer le saint qui supportait tout avec une admirable patience.

Cette vie d’humiliation et de fatigues dura deux ans. Ce fut une croix âpre et pesante qui épuisa le pauvre corps de Thibaud mais en contrepartie rempli son âme de joie, en la couronnant du diadème de la vertu la plus haute et de la perfection dans la sainteté.

Jamais une lamentation de ses lèvres contractées par la douleur, le visage toujours serein, l’œil clair tourné vers le ciel, la pensée sur la croix d’où lui venait la force nécessaire pour monter à son calvaire quotidien.

Avec tout ceci, il était naturel que comme à Chiny, la lumière d’un tel héroïsme spirituel se répande aussi à Pettingen autour de lui et attire beaucoup de personnes vers le jeune saint. Se rendant compte que désormais il lui était impossible de continuer à vivre dans l’obscurité et le mépris, celui-ci décida d’abandonner ce lieu, pour voler, comme l’oiseau migrateur, vers un autre lieu plus apte au recueillement et à l’union avec Dieu.

 

Pélerin à Compostelle

Un voyage à cette époque n’était pas une entreprise facile, d’autant plus s’il était long. Il n’existait pas les moyens commodes et rapides que nous avons aujourd’hui, ni les abondantes voies de communication ; et celles qui existaient étaient très souvent mal entretenues et difficiles à parcourir.

Les plus riches se déplaçaient à cheval ; les autres allaient à pied, s’arrêtant le soir, au coucher du soleil, dans les lieux de repos disséminés le long des routes principales.

Thibaud avait beaucoup entendu parler du très célèbre sanctuaire de Saint Jacques de Compostelle en Espagne, où des foules innombrables se rendaient pour vénérer le corps de saint Jacques le Majeur, transporté ici après que les Arabes aient pris possession de Jérusalem.

Malgré les évidentes difficultés qui s’opposaient à ce voyage, il ramassa à Pettingen un peu d’argent et avec Gauthier et un certain Odon qui le suivait depuis quelque temps, ils se mirent en route vers l’Espagne.

Ils marchèrent plus d’une année, au milieu de privations très dures et continuelles, parmi les rigueurs du froid, sous la pluie insistante, la tourmente ou sous le soleil brûlant. Ils allaient à pied, la nuit ils se reposaient quelques heures sur la terre nue, mangeaient du pain noir, buvaient de l’eau et priaient.

Au fur et à mesure que le but approchait, leur cœur s’enflammait toujours plus du désir de rendre au grand apôtre le tribut de leur profonde dévotion. Ayant parcouru toute la France et pénétré en Galice, ils arrivèrent enfin à Saint Jacques de Compostelle, goûtant de nouveau en ce lieu les délices d’avoir abandonné le monde et de suivre le Christ.

Combien de larmes de tendre émotion ne répandirent ils pas sur ce glorieux sépulcre, combien de prières pleines de foi et d’amour, quelles extases et sublimes élévations vers la suprême « douceur éternelle, dans laquelle trouve la paix le cœur inquiet. » (Salvadori).

Il s’en retourna rayonnant de lumière, plus fort et courageux contre les attaques de Satan, qui ne pouvait supporter ses austérités et l’attendait pour l’éprouver.

Un jour en effet, lorsque Thibaud était sur le chemin du retour, il lui apparut sous forme humaine et étant couché sur la route le fit tomber à terre violemment.

Heureusement le jeune homme n’eut rien, mais ayant reconnu la haine du tentateur, il se signa et chassa ainsi l’ennemi du genre humain qui disparut immédiatement.

Il lui arriva aussi, dans ce même voyage, de s’égarer avec ses deux compagnons dans la forêt de Clairmont. Les trois pèlerins étaient sur le point de succomber à cause de la faim et de la soif ardente. Thibaud sûr de l’aide de Dieu s’agenouilla et pria longtemps. Quand il se releva, en ce lieu seul accessible aux loups, ils trouvèrent de nombreux petits pains frais et un limpide ruisseau. La prodigieuse nourriture et l’eau qui lui rendirent ainsi qu’à ses amis la force de reprendre la route et de retrouver la voie qu’ils avaient perdue. (Soffiantini).

 

A Trèves

Exténué par le long pèlerinage et par les privations, il s’arrêta dans le diocèse de Trèves en Allemagne pour un peu de repos.

Mais quel repos ! Il s’éloigna comme d’habitude dans un bois retiré et y construisit avec des branches d’arbre une pauvre cabane et se mit avec ferveur à la prière et à la méditation de la Croix. Quelque fruit sauvage et un peu de pain noir, obtenu en aumône de braves gens, composaient son alimentation quotidienne.

En dehors des contacts humains, il châtiait son corps, élevait son âme, tel un aigle royal aux très chastes amours divins et à la contemplation de l’aveuglante lumière non créée.

En union avec Dieu, il sentait aussi le besoin de le louer dans la forme la plus parfaite. Il avait entendu plusieurs fois le chant suave des psaumes et en avait pleuré (comme saint Augustin). Ces cantiques de foi, cette musique de piété qui n’admet pas une âme gonflée d’orgueil, l’avaient frappé et enflammé d’amour et de désir de les réciter.

Mais comment faire ? Il avait 24 ans et ne savait pas encore lire !

Aujourd’hui cela nous paraît incroyable, et pourtant à cette époque les seigneurs étaient pour la plupart très ignorants. Dans les documents médiévaux il apparaît, souvent, à la place de la signature une croix avec la mention « illettré parce que chevalier », ou « ne sait pas écrire, parce que noble ». La jeunesse riche ne pensait qu’à manœuvrer l’épée ; les princes et les rois laissaient le soin des lettres aux secrétaires, accréditant leurs actes avec un sceau.

Mettant à profit cette halte forcée, Thibaud pria son ami Gauthier de lui trouver un clerc qui lui apprenne à lire. Gauthier en trouva un, appelé Guillaume qui lui apprit les sept psaumes pénitentiaux. Il lui manquait cependant le psautier et pauvre comme il était n’avait pas le moyen de s’en procurer. Il pensa alors envoyer le clerc à Provins pour demander une copie à son père.

« Quel souvenir, demanda Guillaume, avant de prendre congé, veux-tu envoyer à ton père et à ta mère ? ».

« Je n’ai rien à leur envoyer, si ce n’est ce pain ». En parlant ainsi, il lui présenta un pain reçu en aumône d’un monastère voisin.

Guillaume le reçut avec dévotion et le remit à ses parents qui l’accueillirent comme un don précieux : partagé à beaucoup de gens malades, il eut la grâce de les délivrer de toutes sortes de maux.

La vertu prodigieuse de ce pain offrit l’occasion aux peintres de représenter Thibaud avec un pain dans la main gauche. Severo Senesio, dans son histoire de Vangadice, rapporte que dans la cathédrale de Vicence, dans la chapelle de Sainte Marguerite, il y avait une peinture du XVème siècle, haute de douze pieds, représentant saint Thibaud, ayant à peu près cinquante ans, avec une grande barbe, un bâton dans la main droite, un pain dans la main gauche, la tête coiffée d’une barrette entre le noir et le violacé, habillé d’une soutane noire, de deux aubes blanches plus courtes au-dessus symbolisant ses pèlerinages et son état monacal, et de chaussures noires. Sous l’image l’écriteau « saint Thibaud, confesseur ». Dans un coin du cadre figurait une couronne à terre et un blason avec trois léopards et trois lys.

 

La visite du père

Arnoul et Willa qui depuis la fuite de leur fils bien-aimé, malgré toutes les recherches, n’avaient jamais eu aucune nouvelle de lui, en face de la visite aussi inattendue du clerc Guillaume, se mirent à pleurer de joie. En entendant le récit de sa vie et de ses grands mérites, ils remercièrent de tout cœur Dieu et leur plus grand désir fut celui de le revoir. Arnoul convainquit Guillaume de les conduire jusqu’à Trèves. Ainsi il aurait remis lui-même le livre des psaumes ardemment désiré.

Ils partirent donc et arrivés aux portes de la ville on conseilla à Arnoul d’attendre avec ses soldats sous un orme, où Thibaud avait l’habitude de se rendre pour apprendre ses leçons. Le clerc se rendit chez le saint pour l’inviter à le suivre à l’endroit habituel pour qu’il puisse se rendre compte des progrès opérés pendant son absence.

Bien que toujours obéissant, Thibaud accepta à contrecœur, et s’arrêta en chemin plusieurs fois en répétant qu’en ce jour il verrait ce qu’il n’aurait pas voulu voir. A peine son père aperçu, frappé d’une profonde tristesse il murmura : « Mes amis vous m’avez trahi » et se mit à s’enfuir rapidement. A cette vue Arnoul le poursuivit et le suppliait avec larmes : « Oh mon fils ! Pourquoi t’enfuis-tu ? Pense que tu t’enfuis de ton père et non pas d’un ennemi ? Je ne veux pas te distraire de tes desseins, ni de ta bonne voie, mais je t’en prie, laisse qu’au moins une fois je te voie, te parle et puisse ensuite rapporter cela à ta mère éplorée. »

L’affection paternelle était profondément touchée par la vue de son fils si maigre, les pieds nus en sang et de tout son comportement transformé par la vie de pénitence.

Mais Thibaud de lui répondre : « Mon sire, (et non mon père !), n’insistez pas, allez en paix et permettez que moi aussi je jouisse de la paix de Jésus-Christ. » « Mon fils, répliqua Arnoul, tu manques de tout, par contre nous avons énormément de richesses, accepte au moins quelque chose en souvenir de tes parents ».

« Je ne puis rien recevoir, reprit Thibaud, je serais pareil au chien qui retourne à son vomissement, si je voulais reprendre ce que j’ai laissé un jour pour l’amour de Dieu ». En parlant ainsi il s’éloigna rapidement.

Gauthier s’approchant alors d’Arnoul lui demanda et obtint le psautier dont son fils avait besoin.

La véracité de ce fait admis, on pourrait accuser d’ingratitude et de cruauté un fils qui se soustrait aux baisers paternels et penser aussi que Thibaud avait pris trop à la lettre les paroles évangéliques : « Si quelqu’un aime son père ou sa mère plus que moi, il n’est pas digne de moi » (Matt. 10.37). Il faut admettre au contraire qu’un tel triomphe sur son propre cœur était dû à une inspiration du ciel.

Dieu conduit les saints par des voies particulières et l’on rencontre des aspects et des actes qui sont plutôt dignes d’admiration que d’imitation. (Mgr Allou).

 

A Rome

L’épreuve exceptionnelle surpassée, si d’un côté elle avait augmenté la vertu de notre saint, de l’autre côté elle lui avait servi d’avertissement pour ne pas s’exposer à une autre tentative. Dans la crainte que son père ne revienne et que sa mère toujours tendrement chérie, le suive, Thibaud quitta Odon et avec le fidèle Gauthier reprit le cours de ses pèlerinages en se dirigeant vers Rome.

Rome, capitale de l’église catholique et siège du Vicaire de Jésus Christ attire tout l’univers. Vers elle se dirigèrent les apôtres, les martyrs, les évêques, les fidèles, les rois et les empereurs. ; c’est vers elle qu’aspirèrent les poètes, les artistes et les ermites.

En défiant les dangers et les fatigues d’un très long voyage, Thibaud arriva à Rome dans la troisième année de sa séparation d’avec le monde. Il se prosterna près de la tombe du Prince des apôtres « presque comme pour toucher de sa main la seule pierre solide du monde parmi le sable du temps et les rafales du péché ». Il pria et pleura dans cette vénérable basilique Saint Pierre sur qui s’appuie toute la chrétienté, autour de laquelle passent les siècles, les hommes et les œuvres.

Il visita le tombeau de l’apôtre saint Paul, l’évangélisateur des peuples, entra sous les voûtes majestueuses des autres basiliques, descendit dans les catacombes pour méditer sur le sang de tant de martyrs. Il raffermit sa foi, implora le pardon pour les péchés du monde et ralluma en lui l’amour ardent pour le Vicaire du Christ et pour la Sainte Eglise Romaine.

La vision des monuments antiques de cette Rome « où le Christ est romain » lui donna l’idée d’aller jusqu’à Venise afin d’appareiller pour la Terre Sainte, pour vénérer le Saint Sépulcre du Rédempteur et donner son sang pour le Christ, sur les sillons baignés de ses sueurs apostoliques et sanctifiées par son sacrifice suprême.

Mais personne ne peut connaître les desseins de Dieu. L’homme propose, mais c’est Dieu qui dispose en dernier ressort. Et ses décisions sont souvent insondables. Devant Lui il y a peut-être plus de mérite à l’héroïque renoncement d’un rêve entrevu, qu’à celui de la gloire de l’avoir réalisé. Ceci devait être le sort réservé à Thibaud, comme il le sera pour François d’Assise et pour Antoine de Padoue : Dieu accepta son vœu et en fut satisfait ; mais n’en voulut pas, comme pour Abraham, le sacrifice du sang.

Pendant le voyage de retour il visita quelques sanctuaires italiens, arriva en Vénétie et s’approcha de Venise. Mais les longs jeûnes et les difficultés du voyage, pendant lequel il avait été maltraité par un groupe de brigands qui l’avaient pris pour un espion, l’obligèrent à interrompre le voyage à Lumignano sur le territoire de Vicence. Il s’arrêta alors en un endroit appelé l’ermitage de Saint Cassien, pour y chercher un refuge : il put soigner sa santé et aussi celle de Gauthier, dont les forces s’épuisaient. Il ne s’y arrêta pas longtemps, parce qu’il passa bien vite dans les bois de Saianega.

 

Sajanega

Sajanega, déformation de l’ancien nom de Salanica, se trouve entre les rivières Léona et Sirone à l’est de Sossano éloigné de 4 kilomètres, à 25 kilomètres au sud de Vicence et à un kilomètre de Ponte Botti où passe la départementale qui relie Vicence à Montagnana.

Elle appartient à la paroisse et à la commune de Sossano qui est située à l’extrême limite des collines Berici, agréable et riche, face aux Euganei, au Pô et aux Appenins.

Elle étend ses paysages qui recueillent de la montagne et de la plaine, toutes les richesses que le soleil féconde.

De même la ferveur a toujours animé et anime encore la population dans la sérénité et l’éclat de son ciel spirituel. Sossano, autrefois nommé Celsano (ciel sain) est une commune de 4 200 habitants avec trois paroisses. La paroisse mère en compte 3002.

Au temps de saint Thibaud, c’était un fief des seigneurs Carrara, appelés aussi Pilei.

Là où s’étendent maintenant les terres fertiles de Sajanega, régnait au XIème siècle une terrible solitude.

Des bois centenaires remplissaient la petite vallée enchâssée entre les derniers contreforts des collines Berici et le début des montagnes Euganei ; des forêts qui formaient ce « beau gouffre » qui exerça toujours une forte attirance sur l’âme des grands solitaires et des saints ermites.

Le Père Barbarano, auteur de « l’histoire ecclésiastique de Vicence », livre I, page 155, rapporte avoir lu dans un manuscrit digne de foi que vers 960 les comtes Pilei, seigneurs de Sossano, firent don du territoire de Sajanega à leur parent saint Romuald des Camaldules. Celui-ci, s’étant rendu sur les lieux, y construisit une église qu’il dédia aux Saints Ermagore et Fortuné, martyrs d’Aquilé et y créa un ermitage où il vécut un certain temps avec ses moines. Nous ne savons pas quand et pour quelles raisons les moines l’ont abandonné ; ce qui est certain c’est que cent ans après – c’est-à-dire en 1057 – quand Thibaud arriva, il était déjà abandonné et la chapelle menaçait de tomber en ruines.

Malgré cela le lieu n’avait pas perdu de sa beauté : Thibaud en fut tellement enchanté qu’il décida de s’y établir. Il lui fallait pourtant l’autorisation des seigneurs de Carrara, possesseurs du lieu et qui habitaient Vérone. Dès que Gauthier se fut remis notre saint le pria de se rendre à Vérone pour demander en son nom, l’autorisation de restaurer la chapelle et rendre l’ermitage habitable.

Il y alla et obtint très facilement la permission ; ils restaurèrent la chapelle le mieux qu’ils purent et construisirent autour quelques pauvres cellules assez éloignées les unes des autres, destinées à recevoir les prières et les larmes de pénitence de quelques pieux solitaires attirés par l’exemple du saint.

Aujourd’hui il ne reste plus rien ni de la forêt, ni de l’église primitive et de l’ermitage. Le temps et les intérêts matériels ont tout effacé.

Pourtant à l’endroit de la chapelle : il y a maintenant un oratoire dédié à saint Thibaud ; sur la façade se trouve l’inscription : « Oratoire dédié à saint Thibaud qui mourut en 1066 ». Rajeuni en 1791 avec l’aide de la population et peut-être réparé ensuite, il fut béni en 1889 par l’évêque de Vicence Monseigneur Antoine Marie De Pol. Restauré en 1932, il fut de nouveau retouché en 1946 ; dans son enceinte on célèbre la messe le 4 juillet, jour de la fête annuelle du saint.

Derrière l’abside de l’oratoire au printemps 1950, Monsieur Gino Fattori de Sossano fit quelques sondages de terrain, et découvrit deux gros murs de fondation, qui témoignent de l’existence d’un édifice de dimensions notables. Toute la zone autour, du reste, devrait faire l’objet des même recherches ; le terrain un peu élevé, et parsemé de quelques vieilles briques et autres matériaux de construction prouve être un sous-sol digne du plus grand intérêt.

A une distance d’un kilomètre, plus à l’ouest, mais toujours à Sajanega, un autre oratoire, long de 10 m et large de 4,6 m, dédié à saint Ubald Evêque de Gubbio, eut une seconde dédicace en honneur de St Thibaud. Elégant, malgré la simplicité de son style, il fut restauré en 1815 par les familles Costantini et Chiericati, puis en 1903 avec l’aide de la population et enfin en 1950 par les dons des paroissiens. Il fut solennellement béni, en présence d’une foule nombreuse par l’Archiprêtre de Sossano Don Antoine Mistrorigo le 30 avril 1950. Sur l’autel de 1800 trône une très jolie peinture des deux Saints titulaires, œuvre remarquable de Madame Marie Dalla Pozza d’Orgiano.

Ermite et pénitent, mort de Gauthier

A Sajanega, Thibaud vécut comme un ange et un pénitent héroïque. Une telle ferveur l’animait à tel point que ce qu’il avait fait auparavant ne paraissait pas important. Son austérité était telle qu’elle faisait frémir rien qu’à y penser.

D’abord il s’interdit la viande et les graisses ensuite uniquement un pain d’orge et de l’eau, enfin il se priva de tout ne se nourrissant que d’herbes, de racines et de fruits sauvages.

Pendant cinq ans il porta à même la peau un rude cilice qui châtiait constamment sa chair. Sachant en effet que la chair a des désirs contraires à l’esprit, et que l’esprit est contraire à la chair (Gal. 5 – 17) il se fit une discipline avec des lanières de cuir, et il s’en frappait jusqu’à perdre connaissance.

Ainsi, portant toujours dans sa chair, la mort du Christ, (2 Cor 4 – 10), le jour il domptait son corps par la faim, la soif, les coups ; la nuit pendant les cinq années, comme l’attestent les familiers il ne prit jamais son sommeil étendu mais seulement assis.

Son lit, était une planche sur laquelle il étendait un drap ; pour oreiller un tronc d’arbre et pour couverture, ses habits. Vers la fin de sa vie, quand il s’était déjà habillé de cilices, sur le drap il disposait aussi ses disciplines.

Il donnait au sommeil très peu de temps : il passait presque toute la nuit en prière les bras étendus. Pourtant pour cacher à ses confrères la douce folie de son esprit épris de la Croix, arrivé à l’heure du repos, il s’étendait sur sa pauvre couche se laissant couvrir par l’ermite qui l’assistait, mais à peine celui-ci éloigné il se relevait et agenouillé sur le sol humide, il se mettait en oraison, pour se coucher quelque temps avant qu’on ne vienne l’appeler pour les matines.

« Il se montrait un imitateur parfait de saint Romuald, pour l’amour duquel il avait décidé de se cacher à Sajanega dans la solitude, jusqu’à sa mort. » (Ciampelli : Vie de saint Romuald - p.50).

En 1059, après deux ans de vie dans cet ermitage son ami Gauthier qui avait partagé ses secrets et l’avait consolé dans ses peines mourut. Thibaud ressentit profondément cette séparation et le pleura longtemps, en faisant de ferventes prières pour le repos de son âme.

Préparé à la mort par une continuelle méditation des choses célestes et par de grandes pénitences Gauthier quitta ce monde, riche de mérites et en odeur de sainteté.

Certains auteurs lui donnent le titre de « pieux » et de « saint ». Certainement sa noble image resta comme un lumineux exemple de vie parfaite et son admirable et fraternelle amitié pour Thibaud servit longtemps comme modèle à la jeunesse, à tel point que lorsque deux jeunes s’aimaient saintement on disait : «Voici deux amis fidèles comme Gauthier et Thibaud ».

Hélas, les historiens ne nous laissèrent aucun détail quant à son enterrement. Leur silence selon Mgr. Farina évêque de Vicence, (lettre du 22 avril 1878) confirme que la dépouille de Gauthier a été enterrée dans la chapelle d’abord dédiée aux saints Ermagora et Fortuné et ensuite à saint Thibaud.

Le Père Maccà, dans son histoire de Vicence (Vol X p.158) dit, que sous l’autel de cette chapelle se trouve un tombeau de pierre, renfermant les restes d’un cadavre, que l’on découvrit et ceci d’après des témoins dignes de foi. C’est l’opinion commune qu’il s’agit bien du corps de Gauthier.

Après la mort de Gauthier, Thibaud choisit comme confesseur Odon, auquel il confia le soin temporel de l’ermitage déjà peuplé de nombreux disciples. « Et Odon répondit généreusement à la confiance du saint : conseiller prudent, exécuteur fidèle de ses ordres, témoin secret de ses pénitences et de ses faveurs célestes, infirmier de ses maladies, instruit par son maître et réconforté après sa mort, il fut celui qui transporta sa dépouille de la cathédrale de Vicence à l’abbaye de La Vangadice. (Soffiantini : Vie de saint Thibaud - p.27).

Prêtre et saint

A l’ermitage de Sajanega, Thibaud eut la joie de rencontrer très souvent un saint prêtre l’abbé Pierre de Vangadice, camaldule, qui devint son directeur spirituel et fut le premier historien, très apprécié, de sa vie. Celui-ci trouvant en Thibaud un exemple de sainteté très rare en cette période et pensant au bien encore plus grand qu’il aurait pu accomplir s’il avait été prêtre, lui conseilla de se préparer au sacerdoce et le confia au diacre Dyonisos pour qu’il lui enseigne la science nécessaire à un prêtre.

D’abord notre saint, humble comme il l’était, essaya d’opposer son indignité, mais quand ensuite par disposition divine, l’invitation de l’évêque de Vicence se fit connaître, il inclina la tête et obéit.

Il fut ordonné par Sindecherio, 24ème évêque de Vicence, homme de grands mérites et insigne bienfaiteur des Bénédictins ; il aurait désiré inscrire Thibaud comme membre de son clergé et le mettre au service de son diocèse, si Thibaud n’avait pas insisté pour rester dans son ermitage.

Celui qui est habitué à vivre dans le fracas du monde, trouvera drôle cette soif inépuisable de solitude.

« Ce n’est pas une bizarrerie, mais une soif et un besoin du cœur ! Seul l’homme médiocre craint la solitude. Celui qui a peur de lui, qui ne peut s’oublier lui-même ainsi que le vide intérieur qui l’accable, s’étourdit dans le bruit.

Les grandes âmes aiment le silence, le recueillement, la séparation des choses mondaines.

Le saint abandonne les créatures, mais il sent en lui-même la compagnie de toute la nature qui se révèle à lui, d’où la voix suave de Dieu, et mille pensées sublimes qui le consolent de tout ce qu’il a abandonné. » (Spaziani).

Après l’ordination, la cellule de Sajanega devint encore plus le lieu où la ferveur de son esprit et de sa piété faisait des pas de géants. Il fut la lampe ardente et brillante qui répandait sa lumière sur les disciples qui l’entouraient et sur les pieux fidèles qui accouraient nombreux pour le voir et le consulter.

Très souvent, comme le témoignent ses familiers, il jouissait d’extases, visions et de révélations célestes.

Les anges du ciel lui apparaissaient splendidement, sous forme humaine, sous l’aspect de blanches colombes ou sous d’autres aspects connus de lui seul, lui parlaient de Dieu et des joies du Paradis, lui infusant un grand réconfort dans ses souffrances et dans son martyre quotidien.

Malgré cela, il se croyait un grand pécheur et pleurait sans retenue ses fautes. Un jour plus accablé que de coutume, épanchant dans les pleurs la souffrance de ses propres péchés, il entendit une voix qui lui dit : « Ne pleure plus Thibaud, tes péchés ont été remis ».

Même les martyrs saint Ermagora et saint Fortuné, diacres, lui rendaient de fréquentes visites pour le consoler et le remercier d’avoir restauré l’oratoire qui leur était dédié et d’avoir répandu, avec autant de zèle, leur culte. Une fois, au milieu de la gloire d’une apparition ils lui dirent : « En récompense de ton service dans cette église et de ta dévotion envers nous, tu as obtenu la grâce de Dieu et une bénédiction spéciale ».

Le Seigneur était donc toujours près de son bon et fidèle serviteur et avec l’aide des anges et des saints il le mûrissait pour son royaume éternel de gloire.

Les colères de Satan

La vie est pour chacun de nous un dur combat et l’ennemi numéro un est toujours le démon. Lui, comme un lion rugissant, monte à l’assaut d’autant plus fortement que quelqu’un essaye de monter plus haut en sainteté.

Il ne faut donc pas s’étonner si contre Thibaud il ne se soit lancé avec furie, de mille façons, dans l’espoir de le décourager et de le vaincre.

Satan voulut le passer au crible, comme le froment, le malaxa comme il put, le lança en haut, en bas, à droite, à gauche comme le grain dans le crible.

Mais la lutte, même la plus longue et furieuse, se termine toujours par la victoire du saint. Celui-ci se rappelait très bien le conseil de l’Apôtre : « Il ne sera couronné dans la gloire que celui qui aura lutté vaillamment. » (2.Tim2.5). Il répondit aux attaques avec des mortifications encore plus grandes, la prière plus assidue et enfin il en sortit plus pur et plus fort qu’au début.

Combien de fois dans le secret de sa cellule ne se jeta-t-il pas au pied du crucifix pour ne pas répondre au tentateur de l’enfer !

Les tentations ayant échoué, le diable au lieu de s’avouer vaincu, s’attacha à le troubler pendant son bref repos de nuit en s’attaquant à sa vie. Une nuit Thibaud, à peine étendu sur sa misérable couche, entendit battre très fort contre la porte.

Secoué par cette étrange clameur le saint pensa que c’était le confrère venu l’inviter aux chants des matines, il se leva donc, et alla à la cellule de celui-ci mais à sa grande surprise, il trouva la porte fermée et ce dernier en train de dormir.

Reconnaissant alors la ruse diabolique il fit le signe de la croix et l’esprit malin s’enfuit avec un fracas comparable à la rumeur provoqué par une multitude de bûcherons en train d’abattre des arbres.

Il arriva aussi qu’un jour, alors qu’il se rendait en charrette, parce que souffrant, chez une famille en bisbille pour la réconcilier, et traversait le fleuve en crue près de Lorrigo, le diable fit détacher une roue de l’axe ; malade et ne sachant nager le saint se serait certainement noyé si Dieu ne l’avait soutenu sur les eaux et porté sain et sec sur la rive, alors que la charrette et le cheval étaient emportés par le courant.

Mais celles-ci ne furent pas les seules souffrances de Thibaud. Outre les vexations diaboliques, il dut supporter aussi les assauts des tentations charnelles, qui ont été les plus terribles et humiliantes tentations des saints.

Même saint Paul s’écriait : « Je ne dois pas me glorifier des révélations d’en haut mais je dois lutter contre la chair et l’ange de Satan qui me frappe. » (2. Cor 12-7).

Combien de larmes, combien de veilles, combien de spasmes de mort pour dompter les instincts pervers de la nature corrompue. Des moments il en éprouvait des assauts terribles. Il semblait qu’autour de lui tout était sombre et tout espoir de vaincre était inexorablement perdu. Il se sentait agonisant !

Mais au moment décisif, voilà la lumière, voilà l’aide toute puissante de Dieu qui ne permet pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces (I Cor 10- 13).

Alors Thibaud retrouvait la paix ; il avait vaincu.

 

Les miracles de Sajagena

Pour récompenser les vertus et les fruits que Thibaud avait acquit dans l’ermitage de Sajanega Dieu voulut lui accorder l’inestimable don des miracles.

Ainsi, si d’un côté il était cruellement persécuté par l’esprit du mal, de l’autre il ne lui manqua pas les ineffables consolations de la puissance de Dieu se manifestant par lui.

Sans doute, il n’est pas facile de citer tous les prodiges opérés pendant les neuf années passées dans les bois de Sajanega : il y en a beaucoup, nous nous limiterons seulement aux plus connus et confirmés par les biographes.

« Du vin ? pensa le Diacre ». « Où en trouver pour tant de monde ?… ». Peut-être ne se souvenait-il pas que le peu qui restait dans le récipient, il l’avait bu lui-même la veille ? …

« Je t’en prie, dépêche-toi, reprit le saint, apporte le vin ».

Mais Dyonisos se contente de lui montrer le vase vide.

« Et alors, reprit avec plus de force Thibaud, tu refuses d’obéir ?… »

Assez peiné de l’insistance du saint, Dyonisos alla prendre le vase pour le lui montrer. Sachant qu’il était vide, comme il l’avait laissé auparavant, il le souleva brusquement et un jet de vin coula sur son habit. Remué jusqu’aux larmes, il alla vers les hôtes et leur montra l’habit taché de ce vin prodigieux. Tous en burent à satiété, saisis d’admiration de la vertu de Thibaud et il y avait tellement de vin qu’il suffit pour les ermites pendant trois semaines.

Il est facile d’imaginer comment les nouvelles de ces prodiges et d’autres semblables se répandirent rapidement et attirèrent à l’ermitage, non seulement le peuple, mais aussi les nobles, les autorités, les prêtres et même quelques évêques.

C’était le Seigneur, qui de sa main, sortait la lumière du boisseau et la faisait resplendir sur le chandelier.

 

D'autres visites du père, héroïque décision de la mère

Le parfum des vertus, et l’écho des prodiges opérés par Thibaud, ne pouvaient pas rester emmurés dans les étroites frontières de l’Italie. Ils passèrent les Alpes, arrivèrent en France, au château de Provins, et aux cœurs d’Arnoul et Willa. Ces derniers donnèrent libre cours aux larmes de joie et élevèrent vers Dieu des actions de grâce pour leur avoir accordé un tel fils et de l’avoir élevé à un tel degré de sainteté.

En outre, le comte Arnoul qui avait un ardent désir de le revoir, décida aussitôt de faire un pèlerinage à Rome et au retour de passer par l’ermitage de Sajanega.

Eclairé, comme toujours de l’esprit de prophétie, Thibaud annonça avec précision l’arrivée de son père. A Odon en effet qui allait se rendre à la campagne, il lui conseilla de retourner bien vite parce qu’aujourd’hui il allait recevoir des hôtes.

« Quels hôtes ? » demanda, surpris, Odon.

« Mon père Arnoul, reprit Thibaud, le chevalier Henri, le prêtre Odon, le chasseur Erchembert et beaucoup d’autres »

Et il en fut ainsi.

Arrivant de Rome, le comte de Provins arriva à Saianega avec une suite nombreuse, et, heureux de l’affectueux et bon accueil de son fils, y resta quelque temps, admirant sa sainteté.

Retourné ensuite chez lui, il raconta à Willa son voyage et la rencontre avec son fils. Celle-ci fut tellement émue, qu’elle convainquit son mari de l’accompagner jusqu’à Saianega, malgré les nombreuses difficultés du voyage. Le comte acquiesça volontiers.

Les deux partirent, suivis d’un groupe de nombreux chevaliers et de nobles dames. Arrivés à l’ermitage, il est plus facile d’imaginer que de décrire la joie de la maman à la vue de son fils. Que de larmes de joie pour avoir enfin retrouvé ce fils, qu’elle avait pleuré amèrement, le croyant perdu à jamais. Et quelle impression devant ce visage émacié, ces pieds nus, ce corps réduit à l’état de squelette par la pénitence et ses yeux éclairés de lumière surnaturelle.

Elle resta avec lui quelques jours. Quelle paix sereine dans cet ermitage ! Là aucune préoccupation terrestre, mais l’intime, continuelle et ineffable union avec Dieu, qui change la vie en paradis ; récompense divine de la vertu, anticipation et gage de la gloire future.

A son contact, alors qu’elle goûtait toute la suavité de Dieu, docile à une invitation du ciel, elle prit l’héroïque décision de rester avec Thibaud à Sajanega pour le suivre dans l’humilité et la pénitence.

La séparation d’avec Willa fut incontestablement pour Arnoul un motif d’indicible douleur ; pourtant en bon chrétien, il se soumit à la trop visible volonté de Dieu.

Willa abandonna ses riches habits de brocard pour l’humble tunique des camaldules, les salons de son château pour la cellule misérable, le commandement pour l’obéissance et trouva dans son fils le maître qui l’accompagna sur le sentier de la perfection.

A quelques distances de sa cellule, Thibaud fit construire pour sa mère une petite cellule, et tous les jours, à n’importe quelle saison, il se rendait chez elle pour le nécessaire aliment spirituel et corporel.

Assez souvent, au coucher du soleil de certains jours limpides et paisibles, mère et fils se recueillaient sur la petite terrasse près de la cabane, éclairés par la lumière des premières étoiles, dans cette solitude où tout montrait la paix de l’absence de l’homme et de la présence ressentie de Dieu, et lançaient leurs âmes dans des colloques extasiés. Oubliant le passé, ils parlaient avec grande douceur de Dieu, de son amour infini, de la vie terrestre des saints et leurs voix s’unissaient au champ sublime de louange, d’amour et de délices célestes.

Willa resta cinq ou six ans avec Thibaud, offrant quotidiennement à Dieu le sacrifice de la prière et de la pénitence, et après la mort de Thibaud, elle lui survécut à Sajanega pendant au moins douze ans. Les historiens affirment qu’elle se montra comme le parfait modèle des femmes ermites et mourut en odeur de sainteté.

Conseiller et prophète

A ses saints, outre le don des miracles, Dieu accorde parfois ce don non moins sublime des prophéties. Déjà nous avons fait allusion à ce don, qui échappe normalement aux êtres humains.

Il est opportun maintenant de montrer le charisme dont jouit saint Thibaud, qui, au nom de Dieu, prédisait les mystères de l’avenir.

En 1062 le comte Arnoul, voulant embrasser sa femme et son fils, vint une troisième fois à Sajanega. Thibaud, après l’avoir reçu avec une affection extraordinaire, l’entretint longtemps sur le devoir du chrétien d’accepter avec résignation les épreuves éventuelles de la vie.

Le père, un peu surpris, lui demanda à quoi il voulait en venir. Mais le saint, lorsque son père partit, se contenta de lui dire de se préparer à une grande épreuve, qu’il recevrait avant de rentrer au château de Provins. De quoi s’agissait-il ?

Baudoin, régent de France, feignant de partir en guerre contre les Maures, avait juste alors envahi la Gascogne pour l’annexer à la couronne. Le frère de Thibaud, répondant à l’appel du régent et désireux de se couvrir de gloire avait pris part à l’expédition ; mais dès les premiers engagements il fut tué. Thibaud en avait eu la révélation par les anges.

Juste après le départ de son père, il rassembla les ermites, leur annonça la nouvelle et célébra le saint sacrifice de la messe pour le repos de l’âme de son frère. Il se rendit ensuite chez sa mère et ils s’entretinrent longuement pleurant et priant pour le défunt.

Quelques semaines plus tard, alors qu’Arnoul franchissait les Alpes pour retourner à Provins, un courrier le rejoignit pour lui apprendre la mort tragique de son fils.

Voyant ainsi s’accomplir la prédiction tragique de Thibaud, le comte, malgré la tristesse, se plia devant les insondables voies divines et offrit un large tribut pour le repos de l’âme de son enfant bien-aimé.

En même temps que le don de prophétie, notre saint eut aussi le don de remettre la paix dans les familles, dans les pays, entre les pasteurs et leurs ouailles.

Combien de curés et même d’évêques s’adressèrent à lui dans les fréquentes difficultés de leur ministère ! Ils eurent un sage conseil et une parole de réconfort. Un exemple suffira.

« Eribert, évêque de Modène, était en proie à de graves difficultés avec les autorités civiles et les paysans, et celles-ci risquaient de s’envenimer. On voulait même qu’il renonce à sa charge d’évêque du diocèse et on le menaçait même de le chasser par les armes.

Au milieu de temps de difficultés, Eribert envoya à Thibaud une sœur moniale, pour le supplier de prier pour lui et son diocèse. Thibaud se retira en prière pendant toute la journée et le matin suivant il dit la sainte messe pour la paix de l’église de Modène, mêlant ses larmes au précieux sang du Christ.

La messe finie et les actions de grâce récitées, l’ermite appela la moniale et lui dit de retourner chez l’évêque, son frère, lui assurant qu’elle le trouverait réconcilié pleinement avec ses paroissiens.

Innombrables étaient les épouses et les parents qui s’adressaient à lui et qui obtenaient par ses prières accompagnées par des jeûnes et de terribles mortifications, le retour du mari, le redressement des enfants, la réconciliation entre frères.

Il semblait que partout où Thibaud arrivait avec sa prière le démon de la discorde s’enfuyait épouvanté par sa présence, pour céder sa place à la charité dont son cœur était enflammé. » (Soffiantini).

Le serein trépas

Dix ans avaient passé depuis que Thibaud avait fait ses adieux au monde et à la maison paternelle ; et sept ans depuis le jour où il s ‘était installé dans l’ermitage de Sajanega.

Bien qu’ayant à peine atteint « la moitié du chemin de notre vie », l’admirable exercice des vertus l’avait rendu déjà mûr pour le ciel.

Dieu allait encore une fois frapper à la porte de son âme et Thibaud s’apprêtait à répondre à l’invitation suprême avec le même abandon que lors de l’appel à séjourner dans ses bois solitaires.

Deux ans avant de mourir, son corps épuisé au point de ne pouvoir se tenir debout, fut frappé, comme Job, d’ulcères très douloureux et cloué sur un dur lit, ayant pour oreiller une pierre. Les souffrances étaient incroyables. Pourtant il se montrait joyeux et dans l’impossibilité de réciter l’office divin, rendait grâces à Dieu, lui offrant joyeusement ses souffrances. Il comprenait que les afflictions et les croix sont l’infaillible hérédité des créatures. Il savait aussi que Dieu, avant de l’appeler à la joie céleste, voulait le purifier comme le métal précieux au creuset d’un long martyre.

Il s’offrit comme une victime précieuse pour l’immolation.

Pour l’assister il y avait l’ermite Odon qui, en s’inclinant devant le désir de nombreux prêtres et laïcs qui accouraient à Sajanega, introduisait les visiteurs dans la misérable cabane.

L’infirme avait pour tous un regard de bonté, un sourire, une parole.

A ceux qui, pris de compassion pour son état, le plaignait, il adressait une invitation que seulement le sublime exemple de la croix pouvait mettre sur ses lèvres : « Réjouissons-nous dans le Seigneur ».

Le sommet de la croix s’approchait à grands pas. Après avoir prédit sa mort, il fit appeler l’abbé Pierre de Vangadice avec lequel il était lié par une profonde amitié, et qui, en cette même année, l’avait revêtu de l’habit de l’ordre des Camaldules.

L’ayant à ses côtés, il lui recommanda sa mère, ses fils spirituels, le pria ensuite avec beaucoup d’insistance pour qu’après sa mort son corps fût enseveli dans sa cellule.

Profitant de l’extrême faiblesse physique, le démon tenta un dernier assaut, le poussant à désespérer de son propre salut. Mais dès que l’abbé Pierre lui eut administré le saint viatique, tout souci disparut, le visage rayonnant de lumière, les saints Ermagore et Fortuné lui apparurent et le réconfortèrent.

Trois jours avant sa mort, on entendit dans sa cellule cinq très fortes secousses, comme un tremblement de terre, qui semblaient annoncer la présence de Celui de qui il est écrit : « Il regarde la terre et la fait trembler » (Ps 103-32).

Il entra en agonie, elle fut longue et douloureuse.

A un moment dans une extase d’amour, il s’exclama : « Seigneur, ayez pitié de votre peuple ». En parlant ainsi, il rendit l’esprit au milieu des larmes des ermites et la joie des anges.

C’était le vendredi, vers le coucher du soleil du 30 juin de l’année 1066.

Il avait 33 ans ! L’âge du Christ.

La mère et les ermites s’inclinèrent, en pleurant, pour baiser le corps du saint et avec émerveillement, ils constatèrent la disparition des plaies, tandis qu’un parfum suave et une lueur splendide envahissaient la cellule.

Sa mort fut vraiment précieuse devant Dieu.

Seulement aux justes est réservée la joie de ces morts enviées, auxquelles il ne succède pas la nuit noire, mais l’aurore limpide et souriante qui ouvre aux âmes ce royaume lumineux, où les tristesses et les angoisses du temps sont remplacées par les biens éternels que la plume de l’homme ne sait pas décrire, mais que Dieu sait donner généreusement.

L'apothéose

Le saint avait à peine expiré que déjà la foule, venue des alentours, s’amassait à la porte de la cabane pour vénérer ces membres sanctifiés qui offraient l’image de l’exténuation humaine poussée au plus haut point.

Tous d’une voix unanime disaient : « Un grand saint vient de mourir » et se pressaient pour baiser ces mains, sources de tant de consolations spirituelles et temporelles et pour se procurer quelque relique.

La nouvelle de sa mort arriva rapidement jusqu’à Vicence, où Thibaud avait reçu l’ordination sacerdotale. De la ville accoururent immédiatement de nombreux prêtres et laïcs, soldats et bourgeois, jeunes et vieux, et ils envahirent l’ermitage, s’emparèrent de force du saint corps qui avait été placé dans la chapelle des saints martyrs Ermagora et Fortuné, à la vénération de tous. Ils le déposèrent sur un char triomphal et avec grand honneur le transportèrent à Vicence.

A une heure de la ville une autre foule attendait l’arrivée du corps du saint. La foule était si nombreuse qu’il fut nécessaire d’arrêter le char dans une cour pendant toute la nuit et le jour suivant qui était dimanche 2 juillet.

Le lundi matin, 3 juillet, la dépouille arriva à la cathédrale au milieu d’une foule innombrable en liesse. Reçue par l’évêque et le chapitre, la dépouille fut exposée sur un riche catafalque avec le visage découvert, qui se maintint pendant plusieurs jours rose et intact malgré la chaleur de la saison ; et il conservait l’angélique sourire qui l’avait rendu si beau au dernier soupir.

Après quelques jours, les habitants de Vicence craignant que l’abbé Pierre de Vangadice et le marquis Azzo II, seigneur de Badia interviennent pour obliger les magistrats de la ville à restituer aux ermites de Sajanega le corps de Thibaud, l’enterrèrent.

Ils le déposèrent dans un sarcophage de pierre, et l’inhumèrent dans le chœur souterrain, près de la chapelle des saints martyrs Léonce et Carpophore.

Dès lors les personnes continuèrent à arriver, toujours plus nombreuses sur sa tombe et Dieu répondit à une telle dévotion par de nombreux miracles.

Les bollandistes retiennent dix neuf guérisons à Vicence, douze aveugles, cinq boiteux, un hydropique, et un paralytique.

L’éloge, écrit sur l’ancienne pierre vénérée dans la cathédrale de Vicence où le saint est déclaré : « Summus oculorum operator », c’est-à-dire le grand thaumaturge des yeux, parle des nombreux aveugles guéris par saint Thibaud.

Un tissu de prodiges

Autour du tombeau de saint Thibaud, il y eut une merveilleuse et continuelle floraison de miracles.

Lui thaumaturge pendant sa vie, il le fut encore davantage après sa mort. Et il le reste toujours.

Il est impossible d’essayer de rapporter tous les miracles accomplis. Nous nous bornerons aux principaux.

Après avoir invoqué l’aide de beaucoup de saints, le malheureux se rend dans la solitude où se trouve Thibaud à qui, avec beaucoup de larmes, il confesse son péché et sa peine. Le saint le persuade d’aller en pèlerinage en Palestine, près du sépulcre du Sauveur lui assurant la libération d’un bras. En effet, le pèlerinage accompli suivant la parole de l’homme de Dieu, un bras est libéré. Mais l’autre ?

De retour de Jérusalem le fratricide ayant appris que Thibaud est mort, va jusqu’à sa tombe et au milieu de lamentations et de larmes, s’écrit : « Tu m’as donné la pénitence d’aller et de revenir de la Terre Sainte, me voici et je ne te trouve pas ! Ô saint de Dieu ! Pitié pour ma triste condition. Absous le coupable, console le pèlerin qui sur ton conseil a accompli un si long pèlerinage ! » Et voilà qu’en parlant ainsi, tout à coup, le cercle de fer se détache du bras et, avec un grand bruit, il se casse en deux, remplissant de joie tous les assistants. (Le premier biographe du saint déclare avoir entendu le récit de la bouche même du miraculé).

Ici l’abbé Pierre de La Vangadice écrit : « Il manquerait plutôt les paroles que les miracles. Il vaut mieux s’arrêter parce qu’il n’est pas possible de citer les aveugles, les paralytiques, les estropiés, les énergumènes, les malades qui, par son intercession, obtinrent la guérison. Après avoir appelé l’Esprit Saint à témoin je déclare avoir omis beaucoup de choses que je connaissais et de n’avoir ramassé que quelques branches dans un bois touffu. »

La gloire des autels

Six ou sept ans s’étaient écoulés depuis la mort de Thibaud. Les miracles continuels qui s’opéraient et la dévotion toujours plus grande du peuple, unis au désir de pouvoir le vénérer avec le titre de saint, tout ceci convainquit le Souverain Pontife de procéder, sans tarder au rite solennel de sa canonisation.

Les pressantes instances de l’évêque Mainard et du célèbre saint Pierre Damien, ainsi que le désir de tout le peuple de Vicence contribuèrent à cette décision.

Au siège de Pierre siégeait alors le pape Alexandre II qui régna de 1061 jusqu’en 1073.

A tout le peuple chrétien il annonça la canonisation par la bulle suivante :

« Alexandre, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu à tous ceux qui professent la joie de Jésus Christ, salut et bénédiction apostoliques.

Une renommée propage beaucoup de choses illustres et dignes d’admiration au sujet du prêtre et ermite du nom de Thibaud. Qu’il ait vécu saintement et religieusement et, dépouillé de tout, qu’il ait suivi les commandements de Dieu, est chose déjà connue ayant vécu au milieu de nous.

Ses mérites sont reconnus, avec foi, le récit des prodiges racontés par des personnages religieux et bien informés.

En conséquence, nous, ayant eu connaissance de sa vie et de ses miracles rapportés par des témoins dignes de foi, nous pliant aux suppliques des évêques Mainard et Damien et du peuple de Vicence, l’église de Rome le reconnaît digne de vénération.

Afin qu’il n’y ait aucun doute qu’il ne soit couronné au ciel avec les élus, nous ordonnons que sa mémoire soit dorénavant célébrée solennellement sur terre comme pour les autres saints. »
Alexandre II p.p

L’important document venait ainsi couronner Thibaud de la gloire suprême des autels et reconnaissait officiellement le culte mérité.

En Italie et en France des églises et des autels commencèrent à surgir en son honneur. Les miracles et les grâces de tout genre se multiplièrent partout.

Le saint devint le thaumaturge par excellence, le patron des malades, le saint de la Providence, et le refuge sûr dans les cas désespérés.

D’innombrables monuments, statues, cadres ex-voto, des noms de rues, de régions, de pays, de fêtes votives, etc. sont là pour attester la puissance de son intercession auprès de Dieu et la confiance des fidèles en son aide.

Translation du corps

Thibaud mort, la dépouille transportée de force à Vicence, sa mère Willa et les ermites de Saianega s’adressèrent, inconsolables, aux conseils de l’abbé Pierre de la Vangadice. Celui-ci essaya de faire intervenir le marquis Azzo II d’Este et d’autres puissants seigneurs, mais tout fut inutile ; les habitants de Vicence se montraient intraitables.

Le corps avait été placé en lieu sûr, dans la crypte de l’ancienne cathédrale de Vicence et malheur à celui qui aurait osé le toucher.

Il ne restait qu’à adresser des prières à Dieu, des larmes et des pénitences pour obtenir au moins que le délai d’attente soit abrégé, et espérer obtenir au moins une partie de reliques vénérables.

Huit années d’attente impatiente s’écoulèrent. Celui qui, plus que les autres, ne réussissait pas à avoir la paix c’était l’ermite Odon, l’ami préféré de Thibaud. Faute de mieux, désirant vivre près de sa tombe il fit si bien, qu’il réussit à louer une maison à Vicence, tout près de la cathédrale et au printemps 1074 il y alla habiter avec deux confrères Jean et Martin.

Là, plus uni à son inoubliable Père, il se sentait soutenu d’un espoir secret, celui que ses prières seraient bientôt exaucées.

En effet, après quelque temps, il vit en rêve un ange qui lui disait : «Lève-toi, et mets-toi au travail, parce que ton désir sera exaucé ».

Ne sachant que faire il se mit en prière près de la tombe du saint, quand saint Thibaud lui-même lui apparut, tout resplendissant et lui dit : « Que fais-tu, gardien inséparable de mon corps ? Tu seras exaucé si tu commences à creuser ». Et parlant ainsi, le conduisit miraculeusement près du mur extérieur du chœur, dans un petit champ abandonné, entouré par des murs très hauts.

En même temps, il apparut à sa mère Willa, alors qu’elle se trouvait dans sa cellule à Saianega et à l’abbé Pierre de la Vangadice qui se trouvait à Vérone. A tous les deux il recommanda d’encourager l’ermite Odon à commencer de creuser pour découvrir son sarcophage.

Odon et ses confrères Jean et Martin descendirent alors de leur maison jusqu’au petit champ, avec des pelles et se mirent à creuser. Bientôt ils arrivèrent à une profondeur de quatre ou cinq mètres où commençaient les fondations de la cathédrale.

Pensant que le sarcophage du saint ne devait pas être aussi profond, les trois se mirent à prier pour avoir un éclaircissement. Ils furent bientôt poussés à continuer de creuser jusque sous les fondations, épaisses de deux mètres et demi, et à les dépasser.

Pourtant l’entreprise était hardie et périlleuse. Ils continuèrent à creuser. Ils arrivèrent ainsi jusque sous le chœur de la confession.

Odon montait la garde à l’extérieur. Le terrain était mou et il fallait remonter. Il fallait pourtant être prudent pour ne pas attirer l’attention des chanoines qui se réunissaient plusieurs fois par jour dans le chœur juste au-dessus, pour réciter l’office divin.

Travaillant avec ardeur à la pioche et à la bêche, ils emportaient la terre au fur et à mesure ; après avoir sondé le terrain avec une tige de fer avec une grande joie ils trouvèrent enfin le tombeau.

Profitant de la nuit, ils utilisèrent des burins préparés à cet effet, percèrent le fond du sarcophage, ainsi Odon retrouva les restes du saint qui réduits à l’état de squelette, après huit ans, conservaient encore de la chair et répandaient un parfum de lys.

Avec une profonde émotion, l’ermite Odon enveloppa les saintes reliques dans un linceul immaculé et les transporta dans sa propre maison, pendant que Jean et Martin faisaient disparaître toute trace du souterrain.

On avertit immédiatement l’abbé Pierre de La Vangadice qui de Vérone accourut à Vicence, se réjouit de l’entreprise menée à bien, et décida que la translation du corps se ferait de nuit, et qu’il ne serait pas déposé à Sajanega, où il n’aurait pas été en sécurité, mais dans le monastère de Badia Polesine.

Pour assurer la réussite de la Translation, Azzo II, seigneur de Badia, envoya une poignée de soldats armés et quand les saintes reliques furent près de la cité, il courut à leur rencontre avec une grande dévotion, suivi de sa propre cour et par une foule de personnes en liesse.

 

« C’était le soir du 10 août. Après quelques mois d’une désolante sécheresse, l’eau manquait même dans les puits, pendant la nuit il se mit à pleuvoir, ce qui ralluma l’espoir dans le cœur des paysans.

Par disposition du marquis Azzo II et de l’abbé Pierre, le corps de saint Thibaud resta exposé dans l’église de La Vangadice pendant un an.

Ce fut une année de pèlerinage et de grâces pendant laquelle la générosité du saint et la dévotion des fidèles rivalisèrent à rendre gloire à Dieu par des manifestations qui laissèrent dans l’histoire un souvenir impérissable ».

Soffiantini

 

Les restes de saint Thibaud à Badia - Polesine

(Les diverses reconnaissances)

Après que le corps de saint Thibaud eut été emporté hors de la cathédrale de Vicence, il demeura jusqu’en 1810 dans l’église abbatiale de Badia, dont il subsiste une chapelle, le vieux clocher et une bonne partie de l’abbaye.

Supprimée en 1810 par un décret de Napoléon, la vieille abbaye devient propriété privée et les reliques du saint furent transportées dans l’église paroissiale, dédiée à saint Jean-Baptiste, avec les restes des saints Prime et Félicien.

Après la translation à Badia, les restes furent reconnus plusieurs fois.

Le 23 juin 1411, on ouvrit la caisse qui contenait les restes et après leur reconnaissance, au milieu du peuple en liesse, on la transporta triomphalement par les rues de la ville. Le Révérend Père Général des Camaldules, le Père Antoine de Ferro de Parma prit part à la cérémonie. Le 25 juin 1411, les restes vénérés furent placés dans une nouvelle chapelle préparée à cet effet.

En 1616, selon ce qu’écrit G. Borghierio, dans son histoire du Polesine, page 169, Philippe Recanati, citoyen de Badia, manifesta le désir de voir les restes de saint Thibaud, déposés sous l’autel en marbre, où se trouvait également le tombeau de sa famille.

Il supplia le révérend Matthieu Priuli, alors abbé de La Vangadice, de lui permettre d’ouvrir le cercueil du saint pour vérifier s’il y avait vraiment ses os, ainsi qu’on le croyait et comme il était écrit sur un ancien parchemin, conservé à l’abbaye de Vangadice. Et il ajouta que s’il les trouvait, il ferait embellir la chapelle latérale, et ériger un autel plus digne, comme il le fit par la suite, avec une grande abondance de marbres.

L’abbé refusa d’abord, mais à la suite de suppliques réitérées, il permit, l’année suivante, à l’abbé François Mocenigo, son vicaire général, d’acquiescer à la supplique de Recanati.

Ainsi le matin du 31 mars 1617, avec l’archiprêtre D. Pompilio Tealdo da Cittadella, le moine et organiste D. Etienne de Sassuolo, le chancelier Mathieu Bagarotti et Horace Buzati, représentant l’abbé Priuli, il ouvrit le cercueil de marbre dans lequel il trouva un autre cercueil en bois et sur les reliques une étoffe de lin délicat, rayée de soie verte, sur laquelle il y avait une croix en bois et en dessous apparurent le squelette d’un homme.

Entre la tête et la paroi supérieure de la caisse en bois on trouva un écriteau de plomb, long d’un demi-pied et large de cinq doigts sur lequel il était écrit :

« Hoc est corpus S. Theobaldi Confessoris ».

Au cours de cette reconnaissance on trouva : la tête intacte avec cinq dents, une omoplate, deux fémurs, les tibias et les péronés, les trois os d’un bras, six côtes, quatre vertèbres et d’autres restes qu’on ne put identifier.

Après avoir orné l’autel et la chapelle de marbres précieux, on procéda à la translation des reliques avec solennité, en présence du Révérend Augustin Priuli, frère du susnommé Matthieu alors cardinal et évêque de Bergame, et on en fit mémoire.

Une autre reconnaissance fut faite le 23 mai 1844 par l’évêque d’Adria, Bernard Antoine Squarcina, sous la juridiction duquel étaient passées les paroisses de Vangadice, incluses dans le Polesine. Les précieuses reliques, enfermées dans une nouvelle caisse en mélèze, scellée avec d’antiques lames de plomb, furent déposées dans l’artistique arche de marbre de Carrare, édifiée dès la fin de 1824 d’après le dessin de l’architecte Vincent Fadigaode Venise.

La dernière reconnaissance solennelle eut lieu le 20 février 1950, sur l’ardente prière de l’archiprêtre de Sossano Don Antoine Mistrorigo.

En présence de Son Eminence Monseigneur Guy Mazzocco évêque d’Adria, du Révérend Don Guy Stocco, Archiprêtre de Badia Polesine, du Révérend Chancelier épiscopal d’Adria, du Révérend Archiprêtre de Sossano, du Révérend Mgr Charles Fanton Chancelier épiscopal de Vicence et du docteur César Silvan, directeur de l’hôpital civil de Badia, et d’autres personnes, la vénérable chasse fut enlevée et amenée en procession à la sacristie.

L’intégrité des sceaux posés lors de la reconnaissance de 1844 ayant été constatée, on ouvrit le cercueil et ayant lu les parchemins, on trouva et catalogua les os suivants : le crâne entier avec la mâchoire, une molaire inférieure droite, deux vertèbres dorsales et deux lombaires, le cubitus du bras gauche et le radius du bras droit, l’omoplate gauche, six côtes, l’os du bassin sans le sacrum et le coccyx, deux fémurs, les deux tibias et un péroné ; le tout dans un très bon état.

La reconnaissance achevée, par autorisation de Son Eminence Monseigneur l’évêque d’Adria et du Révérend Archiprêtre de Badia, on donna à la paroisse de Sossano, deux os du saint, le cubitus et le radius droits, qui furent immédiatement déposés dans une urne dorée, ornée de cristaux, fermée et scellée par le Chancelier épiscopal d’Adria.

Une côte fut réservée par Son Eminence Monseigneur l’évêque pour sa chapelle de Rovigo.

La chasse de saint Thibaud fut enfin de nouveau scellée et déposée sous l’autel artistique de l’église.

 

Les reliques en France

« Parmi les fidèles disciples de saint Thibaud, il y avait un jeune français du nom de Rodolphe. Retourné dans sa patrie après la mort du maître, en 1074 il revint à Saianega pour assister Willa qui n’avait jamais voulu abandonner sa retraite.

Pourtant arrivé à l’ermitage et ayant appris la translation des restes de son vénéré compatriote à Badia, Rodolphe poursuivit sa route pour La Vangadice, où Azzo II et l’abbé Pierre le convainquirent de se rendre à saint Pierre de Lagny chez l’abbé Arnoul, frère de Thibaud, pour l’inviter à venir en Italie, et y participer à l’apothéose de notre saint.

Le jeune moine, après quelques jours, se remit en route pour la Champagne où il réussit à convaincre Arnoul d’entreprendre le très long voyage pour l’Italie.

Précédé du moine Rodolphe et d’un autre religieux Yvon, l’abbé de Lagny arriva à La Vangadice et y fut reçu avec de grands honneurs, trois jours avant la date fixée pour l’exposition du corps de son frère, duquel émanait un suave parfum.

Arnoul demanda un entretien au marquis Azzo II, et plein de confiance, lui rappelant sa consanguinité avec Thibaud, les fatigues du voyage, le devoir de développer la dévotion au saint, lui demanda une partie du précieux corps.

Le marquis se montra d’abord réticent à toute concession. Il regrettait de priver ses terres d’une partie de ce trésor et craignait en même temps la colère des Lombards, chez lesquels la dévotion envers saint Thibaud était très vive. Mais les larmes du pieux abbé finirent par émouvoir le prince.

Peu de jours après la première rencontre, Azzo appela le frère du saint et l’abbé Pierre et déclara qu’on lui remette le bras droit avec l’omoplate, deux côtes, deux vertèbres, quatre dents, un morceau de chair et le cilice.

A cette occasion, ayant sur le conseil des moines, coupé au saint la couronne de cheveux, il sortit d’une blessure quelques gouttes de lait très parfumées ».

Soffiantini

Ayant obtenu ces reliques, l’abbé Arnoul, en compagnie du moine Yvon, se rendit à l’ermitage de Sajanega pour les montrer à sa mère, qui mourut très âgée.

Willa vénéra pieusement les saints restes de son fils et pleura de joie.

Après quelques jours, Arnoul prit de nouveau la route pour la France. Après un paisible voyage, il arriva au prieuré de Beaumont, appelé depuis saint Thibaud de la Selve. Supplié par le prieur et ses religieux, il leur laissa quelques reliques, puis il repartit pour Sens. L’archevêque Richer, entouré du clergé et d’une grande foule, alla à sa rencontre à Joigny, où plus tard on construisit une église en son honneur.

Les saintes reliques furent d’abord reçues solennellement dans l’église de Sens où Dieu voulut faire briller la gloire de son serviteur par la guérison d’un homme dont le visage était marqué par un chancre.

Elles furent ensuite portées à l’abbaye de sainte Colombe, où les pèlerins commencèrent à venir en si grand nombre que l’on dû construire en l’honneur du saint une chapelle, entre l’abbaye et le faubourg de Saint Didier.

Pourtant Arnoul ne pouvait oublier l’abbaye de Lagny. Il y transporta une partie des saintes reliques qui furent d’abord déposées dans l’église abbatiale de Saint Pierre.

Mais quelques temps après, raconte l’historien Mabillon, un mendiant du nom de Robert, vivant près du monastère, eut une vision qui lui ordonnait de se présenter au pieux moine Yvon, compagnon de l’abbé Arnoul lors de son voyage à Badia, pour qu’il entreprenne la construction d’une église, où seraient déposées les reliques de saint Thibaud, dans un lieu de la forêt voisine appelé les Fages.

Le pauvre, se croyant victime d’un songe et conscient de son ignorance, ne bougea pas ; et il ne bougea pas non plus lorsque la vision se répéta.

Il eut alors une troisième vision et cette fois ayant manifesté son ignorance au sujet du lieu indiqué, il fut conduit dans les profondeurs du bois. « Ici, dit la vision, il faudra établir les fondations de la prochaine église, ici, un peu à l’écart, on creusera un puits où chaque malade au cœur pur recevra un grand nombre de grâces ». « Voilà, continua la vision, tu as entendu et vu l’endroit, maintenant n’hésite plus, sois diligent à remplir la tâche que le ciel te confie ».

Celui qui, d’un beau visage serein, lui indiquait ce lieu était le bienheureux Thibaud.

Le mendiant, se rendant compte de la réalité de la vision, se rendit, quand il fit jour, chez Yvon pour tout lui raconter dans le détail. Celui-ci rapporta les faits à l’abbé et tous deux s’accordèrent sur la véracité de la vision.

En attendant le mendiant, de toutes ses forces, préparait le lieu et y creusait le puits là où on le lui avait indiqué.

A la première eau qui jaillit, il y plongea les reliques de saint Thibaud et d’autres saints pour consacrer ainsi cette eau.

Une femme, aveugle depuis sept ans, se rendit à cet endroit, pria et veilla toute la nuit. Le matin s’étant lavé les yeux avec l’eau consacrée par les reliques du saint, elle recouvra aussitôt la vue.

L’annonce du miracle se répandit si vite que de partout arrivèrent des aveugles et beaucoup d’entre eux retrouvèrent la vue. Les estropiés et les paralytiques, en grand nombre, furent guéris ; les malheureux et les faibles d’esprit repartirent en portant au cœur la consolation et la paix.

Le frère du saint, ne doutant plus de la réalité de l’apparition, vint dans les bois, fit abattre beaucoup d’arbres et construire une église grandiose, qui accueillit les précieuses reliques : cette église est aujourd’hui celle de Saint-Thibault-des-Vignes.

 

Le saint des miracles

Outre les miracles déjà relatés, les bollandistes rapportent les suivants et afin d’être complets et pour honorer saint Thibaud, nous les rapportons.

Avec foi, s’adressant à saint Thibaud, il pria ainsi : « Oh ! Si je pouvais, O grand confesseur du Christ, avec ton aide prendre deux de ces animaux sauvages, je les porterais de suite à ton monastère ».

En attendant il continua à pêcher jusqu’au soir. Au coucher du soleil, les filets relevés, les pêcheurs étaient sur le point de rentrer chez eux, quand arrivés à l’endroit où le matin ils avaient aperçu les cygnes, ils virent que deux d’entre eux, presque apprivoisés, venaient vers eux en battant des ailes dans l’eau. Arrivés près de la barque, les volatiles attendirent d’être recueillis par les pêcheurs, qui heureux de cette prise les ramenèrent à la maison. Etant au service de l’archevêque de Reims et ayant promis de lui remettre tout ce qu’ils auraient pris en ce jour, comment faire, du moment que les cygnes avaient été promis à saint Thibaud ?

Ils décidèrent de tout raconter à l’archevêque et de s’en remettre à son jugement. Et l’archevêque, rempli de joie, donna l’ordre de bien traiter ces animaux jusqu’au jour où ils les porteraient lui-même sur l’autel du saint en signe d’amour et de confiance. Ce qu’il fit bientôt.

Un matin, en effet, pendant qu’un moine du nom de Robert, marchait dans l’église en récitant le saint office, le petit malade lui demanda de l’aider à marcher.

Le moine, inspiré par Dieu, tendit la main, le soutint quelques instants et puis, miracle, le vit marcher rapidement, complètement guéri. Etonné, le moine raconte l’histoire aux confrères qui, ayant sonné la cloche en signe de joie, glorifièrent le Seigneur qui est toujours admirable dans ses saints.

Ayant constaté une amélioration, soutenu par des béquilles, il se mit en route vers la chapelle du saint. Il y arriva épuisé, néanmoins il pria et prit le chemin du retour.

A neuf kilomètres du Mont Aigu, il s’arrêta dans un hospice où, sentant ses jambes plus douloureuses et faibles que jamais, il s’écria : « Ô ! Pauvre de moi. Jamais je ne pourrais désormais marcher ! » Encouragé par des amis à ne pas perdre confiance en saint Thibaud, il reprit la route et tout à coup il se sentit plein de force ; il jeta ses béquilles, les jambes et les autres parties du corps étaient totalement guéries. A la solennité de Pentecôte en 1646, il offrit ses béquilles au saint en reconnaissance.

Ces deux derniers miracles ont été déclarés authentiques par les autorités compétentes de ce temps.

Au cours d’un second pèlerinage, l’amélioration fut beaucoup plus sensible. Vers la fin juin de la même année, l’enfant se soutenant par des béquilles réussit à se traîner jusqu’à la chapelle du saint. Et pendant qu’il priait il fut complètement guéri.

 

Le culte de saint Thibaud

En Italie

A Vicence

Dans les chapitres précédents, nous avons déjà parlé de la grande ferveur, de la dévotion du peuple de Vicence envers son saint et des nombreux prodiges réalisés sur sa tombe.

Aujourd’hui, dans la cathédrale, est conservé un autel (le quatrième à droite pour qui rentre par la porte principale) sur lequel on admire un cadre d’Alexandre Maganza représentant le saint en habits sacerdotaux.

Sur cet autel, chaque année, la messe est célébrée le 4 juillet et l’on expose une relique. Dans cette même cathédrale, il existait dans le passé un cadre représentant le saint en habit de pèlerin et portant l’inscription :

« saint Thibaud de France, illustre par sa naissance, enflammé d’amour divin, il partit de France en haillons, et fit plusieurs pèlerinages en Italie. Le Roi du ciel lui fournit le pain pour lui et ses compagnons. Les anges le suivaient ; prêtre de cette église, il guérit par le saint sacrifice de la messe un de ses compagnons ; les saints Ermagora et Fortuné le visitèrent dans sa cellule ; il annonça le futur, il mourut en odeur de sainteté ; il guérit les boiteux, il rendit la vue à plusieurs aveugles, guérit un paralytique, un hydropique et d’autres malades.

Sache, ô lecteur, que personne auprès de Dieu n’est vainqueur, s’il ne triomphe de lui-même, et personne ne mérite les lauriers s’il s’épargne. »

Ce tableau, d’abord retiré pendant longtemps, fut replacé dans la chapelle en 1849 et porte l’inscription suivante : « Saint Thibaud, des comtes de Champagne, au XIème siècle, après beaucoup de pèlerinages, se fixa dans l’ermitage de Sajanega, diocèse de Vicence, vécut en moine et décéda précocement. Sa dépouille d’abord ensevelie dans cette chapelle, fut ensuite portée au monastère de Sainte Marie de La Vangadice de l’ordre des Camaldules ». (Lettre de la curie épiscopale de Vicence, 22 avril 1876).

Dans tout le diocèse de Vicence, la fête de saint Thibaud se célèbre avec le double rite, chaque année le 4 juillet.

A Badia Polesine (Rovigo)

Badia, située sur la rive droite de l’Adige, au milieu de la fertile plaine du Polesine, a le très grand honneur de conserver dans son église, dans un autel, les restes vénérés de saint Thibaud.

Le regretté B. Soffiantini, citoyen de Badia, écrit au sujet de la vie du saint : « L’autel sur lequel se trouve l’ancienne urne, était constamment visité par les fidèles et de nombreuses lampes y brûlaient, symboles de la confiance que les gens plaçaient dans ce saint, de la gratitude de milliers de cœurs consolés, et d’une vénération transmise de père en fils, même au milieu et à travers les désastres spirituels du siècle. »

Le 10 août, on célèbre à Badia la fête de la translation de ses restes, et on récite à l’office divin les leçons et oraisons propres.

Mais la fête principale, à laquelle participent tous les habitants de la ville, est celle du 1er juillet, l’anniversaire de sa mort.

En ce jour, où l’on interdisait même aux recteurs de rendre justice, après le chant des vêpres, partait de l’église abbatiale une longue procession à laquelle participaient les moines, tous les prêtres séculiers du diocèse de La Vangadice, le magistrat de la ville et tous les employés, et l’on peut dire toute la population. Chantant des hymnes à l’éminent confesseur, la procession se rendait sur la haute rive de l’Adige, d’où sort l’Adigetto, pour la bénédiction du fleuve.

De retour à l’église, avec la main vénérée du saint on bénissait une certaine quantité d’eau dans des récipients et on la distribuait ensuite aux dévots qui la buvaient ou s’en baignaient les yeux.

Et ce n’était pas seulement les habitants de Badia qui se rassemblaient le 1er juillet pour vénérer le saint ; les dévots accouraient en foule des alentours, en particulier de Lendinara, Este, Montagnana, Legnago, ils apportaient ainsi à Badia un air de fête et une ardeur sacrée dont l’historien Broneziero nous a transmis l’heureux souvenir.

 A ce propos, il est bon de rappeler un fait extraordinaire qui prouva la puissance du saint et la confiance illimitée des habitants de Badia envers lui.

« Le 11 août 1750 les eaux de l’Adige étant en crue, une terrible inondation menaçait ; c’était la ruine de centaines de familles, la mort peut-être de la commune.

Les habitants se regroupèrent autour de l’urne de leur patron et ayant demandé de l’aide portèrent en procession sur le fleuve la main vénérée du saint.

Après les litanies de saints, ayant invoqué l’intercession du thaumaturge, le prêtre portant la relique, bénit le fleuve. On reprit ensuite le chemin du retour. La procession n’était pas encore arrivée à l’abbatiale que les eaux commencèrent à baisser et s’arrêtèrent au niveau normal.

Ce ne fut pas la seule fois que le saint ermite sauva sa ville préférée de la fureur de l’Adige, nos anciens se rappellent avoir, eux aussi, été témoins de prodiges admirables »

Soffiantini, p.53

Maintenant encore la dévotion du peuple de Badia envers saint Thibaud est très forte. Les fidèles accourent à son autel et on fait une grande fête le premier dimanche de juillet, où la main momifiée du saint, renfermée dans un beau reliquaire d’argent est exposée à la vénération publique et portée en procession jusqu’au fleuve qui, par l’intercession de saint Thibaud, préserve la ville de terribles inondations.

A Sossano (Vicence)

Saint Thibaud est le fils adoptif le plus illustre et le plus glorieux de Sossano. Hôte pendant neuf ans de cette terre, ici il mourut rempli de mérites, laissant aux habitants de Sossano l’héritage précieux de ses vertus et de ses innombrables miracles. Pour cela son culte ne peut être que très vivant à Sossano.

Dans l’église, il y a un autel (le troisième à droite) qui lui est dédié, avec un tableau qui le représente en habits sacerdotaux, le psautier à la main.

Dans le pays de Sajanega, où il vécut et où il mourut, existent (comme il a déjà été dit) deux beaux oratoires en son honneur, où on célèbre son culte plusieurs fois par an en présence du peuple.

La fête la plus solennelle de l’année est célébrée au premier dimanche de juillet, avec le privilège apostolique de chanter la messe solennelle propre au saint. Cette fête qui réunit beaucoup de monde des alentours est préparée par une octave de prières.

Tous les premiers lundis du mois sont aussi consacrés au saint : on célèbre la messe à son autel, on fait un sermon après l’évangile et on récite à la fin des prières spéciales.

Saint Thibaud est particulièrement invoqué pendant les temps de sécheresse et contre toutes sortes d’infirmités.

 

A Lumignano (Vicence)

Depuis des temps très anciens, près de Ca’Soncin, dans l’ancienne paroisse de Lumignano, avait été dédiée une église à notre saint, à cause des innombrables grâces accordées. L’église existe toujours et on y célèbre la messe chaque année le jour de la fête du saint.


En France


Les faits relatifs au culte du saint en France ont été tirés de

                   « La vie de saint Thibaud » par Monseigneur A. Allou.

 

Le culte de saint Thibaud se répandit très vite dans toute la France et dans les pays voisins. Guibert, abbé de Notre Dame de Nogent, mort en 1124, affirme que déjà en son temps Thibaud était universellement connu avec le titre de saint et beaucoup d’églises avaient été élevées en son honneur.

En réalité jusqu’à la révolution française (1793) les églises, les chapelles, les prieurés portant le nom de saint Thibaud étaient très nombreux. Actuellement en France il reste huit communes qui portent son nom.

Il serait utile de donner quelques détails concernant son culte dans quelques villes et diocèses.

 

A Provins

Il a déjà été dit (chap. II) qu’existent ici divers souvenirs, destinés à rappeler la dévotion des fidèles à leur illustre concitoyen : la maison natale de saint Thibaud, la fontaine, une rue et une école lui sont dédiées et les restes de l’église qui lui avait été dédiée.

Selon un document de 1402, dans celle-ci existait une église Saint Thibaud, où chaque jour on disait la messe ; les samedis et veilles de fêtes on chantait les premières vêpres et les complies. Les dimanches et aux fêtes solennelles on chantait la messe, les vêpres et les complies.

Monsieur Ythier nous a relaté dans ses manuscrits l’intéressant procès verbal relatif à la concession des reliques de saint Thibaud, fait en 1381 à la population de Provins par l’abbé de saint Germain d’Auxerre. On y remarque l’engagement, pris par les habitants de Provins, de faire célébrer dans l’église de saint Thibaud les deux fêtes de saint Germain, le 31 juillet et le 1er octobre. A la première de ces fêtes le clergé se rendait en procession avec les reliques de saint Thibaud, de son église à celle des Cordeliers où un religieux faisait un panégyrique du saint. La procession remontait ensuite à l’église de saint Thibaud, où l’on chantait la messe solennelle.

Il est bon de rappeler l’étrange coutume de la « danse de saint Thibaud ». Le 1er juillet, jour de la fête du saint, les jeunes déployaient une danse en partant de la porte de l’église du saint jusqu’au palais des comtes (aujourd’hui lycée).

En 1660 le maire, Louis Passeret, fit distribuer à chaque jeune un pain, des cerises et un gâteau. Deux ans plus tard, Monsieur Curiace Frelon Premier magistrat, refit la clause et offrit à tous les danseurs, un gâteau à l’auberge municipale. Celle-ci fut pourtant la dernière fête du saint célébrée par une danse. (Bourquelat t. II page 288).

Avant 1731, l’église de saint Thibaud percevait la rente de beaucoup de fers à cheval, offerts au saint par les charretiers qui avaient réussi à monter sans accident la rude pente de la rue Murot (Mgr Allou)

 

Diocèse de Sens

Sens était le diocèse natal de saint Thibaud. Le bréviaire de 1715 fixait sa fête le 1er juillet, par contre celui de 1785 la déplaçait au 12 juillet.

L’ancienne chapelle de saint Thibaud, que son frère Arnoul avait fait construire, a été détruite par les Calvinistes en 1567. Les reliques déposées là furent transférées dans l’église sainte Colombe et ensuite au trésor de la cathédrale de Sens où elles se trouvent maintenant.

A Joigny existe encore une église paroissiale dédiée à saint Thibaud. Il est représenté par une petite statue équestre, posée dans une niche au-dessus de l’entrée principale.

Diocèses de Paris et de Meaux

Saint Thibaud est honoré dans le diocèse de Meaux à cause des reliques conservées dans l'église de Saint-Thibault-des-Vignes. Le bréviaire de 1736 célèbre sa fête le 1er juillet, celui de 1822 le 30 juin.

A Paris, les tanneurs avaient choisi saint Thibaud comme patron et en célébraient la fête avec beaucoup de solennité.

A Meaux sa fête, en 1640 fut célébrée le 8 juillet, en 1709 le 30 juin, en 1836 le 1er juillet, en 1856 le 3 juillet.

Avant 1789 la ville de Meaux avait une église paroissiale dédiée à notre saint ; église qui au début du siècle dernier fut malheureusement abandonnée aux protestants.

De même les églises de Chevru et d’Obsonville, dans le diocèse de Meaux, ont saint Thibaud comme patron secondaire et conservent une petite relique.

Dans le territoire de Mongé, il existe un château connu sous le nom de château de saint Thibaud, construit, selon la tradition, par Thibaud IV de Blois et II de Champagne. Au pied du terre plein du château jaillit une belle source qui s’appelle « Fontaine de saint Thibaud ». Au-dessus d’elle on peut voir un joli bas-relief en marbre blanc, où saint Thibaud est représenté en jeune homme, un chapeau à plume, l’épée à la ceinture, un livre ouvert dans la main droite et un faucon sur le poing gauche.

Le château et la fontaine du saint sont encore visités, chaque année, le jour de Pâques, par un grand nombre de pèlerins.

Diocèses d’Amiens et de Beauvais

Dans tous les anciens bréviaires d’Amiens la fête de saint Thibaud est fixée au 2 ou au 5 juillet.

Dans le diocèse de Beauvais se trouve le village de Saint-Thibault, dans lequel on admire une statue de pierre représentant notre saint en habits sacerdotaux.

Il y avait aussi dans la paroisse de la rue « Saint Pierre » (canton de Clermont) un prieuré dit de saint Thibaud en Hez, but de fréquents pèlerinages. Après sa destruction en 1802, on éleva à l’entrée de la forêt une croix qui porte toujours le nom de saint Thibaud où chaque année la paroisse de la « Rue Saint Pierre » se rend en pieuse procession le 1er juillet.

 

Diocèse d’Angers

Un missel manuscrit du XVème siècle et un autre du XVIème siècle font mémoire de saint Thibaud le 3 juillet. Le bréviaire de 1737 en fait mémoire le 1er juillet. A partir de 1429 dans la cathédrale d’Angers il y avait un autel dédié à saint Thibaud.

 

Diocèses d’Autun et de Dijon

Dans le diocèse d’Autun, saint Thibaud a toujours été honoré d’un culte particulier. Le bréviaire approuvé en 1856, en célèbre la fête le 1er juillet.

Dans le canton de Cluny, l’église de Flagy est dédiée à saint Thibaud.

Le diocèse de Dijon se glorifie d’une belle église à saint Thibault en Auxois : monument historique de grande importance. Il possède une côte du saint, une statue représentant saint Thibaud en habits sacerdotaux et surtout un très beau tableau qui représente diverses scènes de sa vie.

 

Diocèse d’Auxerre

Dans ce diocèse existait le prieuré de Beaumont, qui prit le nom de Saint Thibaud des Bois, après que l’abbé Arnoul, frère du saint, lui eut fait don de quelque relique à son retour d’Italie.

A environ 10 kms d’Auxerre, on entre dans une région appelée « Le grand saint Thibaud ». A environ un kilomètre on trouve, au milieu d’un bois, une petite chapelle appelée « Les Trois Fontaines », à cause des sources voisines. Dans la chapelle on peut admirer une statue de saint Thibaud, en habit de pèlerin, un bâton dans la main droite et un faucon dans la gauche. Cette statue est encore l’objet d’une grande vénération.

Diocèses de Besançon et de Saint Claude

Le bréviaire de Besançon fête saint Thibaud le 1er juillet. Le diocèse de Saint Claude a une paroisse reconnaissant saint Thibaud comme son patron particulier. Dans l’église paroissiale, le saint est représenté en habits de chevalier avec un faucon sur le poing.

Une autre chapelle dédiée à saint Thibaud se trouve près du village de Saint Lothain (Lons-le-Saunier).

 

Diocèses de Bourges et de Châlons-sur-Marne

Le diocèse de Bourges avait une église et un prieuré dédiés à saint Thibaud dans la commune de Saint Satur, près de la Loire. Les bréviaires du diocèse de Chalons de 1736 et 1840 font mémoire de la fête de saint Thibaud le 1er juillet. Les églises de Flavigny, d’Istres-et-Bury honorent notre saint comme leur patron particulier.

 

Diocèse de Chartres

Autrefois la cathédrale de ce diocèse avait une chapelle dédiée à notre saint. Aujourd’hui l’église paroissiale de la Loupe et dédiée à saint Thibaud. La statue le représente en habit religieux. La ville de Dreux a un faubourg du nom de saint Thibaud.

 

Diocèse de Langres

Selon le bréviaire de 1644 la fête de saint Thibaud se célébrait ici le 8 juillet, en 1731 et 1830, elle fut déplacée au 3 juillet.

Le diocèse possédait deux prieurés de bénédictins dédiés à saint Thibaud. L’un dans la paroisse de saint Thibaud (canton de Bourmont) avec une statue équestre du saint, l’autre dans celle de Clefmont, avec aussi une statue du saint, en habit de chevalier avec le faucon en main.

Saint Thibaud est aussi le patron de la petite paroisse de Chambroncourt. Autrefois deux chapelles lui étaient dédiées, dans l’église paroissiale de Bar-sur-Aube et une autre dans l’église paroissiale de Molesmes.

 

Diocèse de Metz

Le bréviaire de ce diocèse fait mémoire de saint Thibaud le 1er juillet. Dans le passé beaucoup d’églises lui étaient dédiées. A un kilomètre de la vieille église de Gorze, existe encore un ermitage en l’honneur de notre saint, où de nombreux pèlerins se rendent pour « prier saint Thibaud, qui guérit de tout mal ».

Déjà au XIIème siècle existait une collégiale sous le vocable de Saint Thibaud. Aujourd’hui l’un des quartiers de la ville de Metz et une de ses portes conservent son nom.

En 1483 le chapitre de la collégiale de Saint Thibaud de Metz aurait obtenu quelques reliques du saint ; une partie d’une oreille et un os du cou. C. Jamotte raconte que la translation fut faite avec la plus grande solennité.

 

Diocèse de Reims

Le diocèse conserve encore deux églises dédiées à notre saint. Neuville et Château-Porcien. Dans cette dernière on vénère un petit os du bras et un fragment d’une côte du saint, provenant du prieuré de Saint Thibaut-les-Bazoches.

 

Diocèse de Soissons

La fête de saint Thibaud en ce diocèse fut toujours célébrée le 30 juin. Très célèbre fut par le passé le prieuré de Saint-Thibaut-les-Bazoches, où les Bollandistes certifient un qu’un grand nombre de miracles furent opérés par notre saint. Le diocèse de Soissons a encore deux églises dédiées à saint Thibaud : celle de Fontanelle et celle de Rozoy-Belval.

La paroisse de Margny avait aussi un prieuré du nom de Saint-Thibaud.

 

Diocèse de Toul

Le breviaire de ce grand diocèse rappelle notre saint le 1er juillet. A saint Thibaud est dédiée l’église paroissiale d’Ambacourt, où l’on voit une statue équestre du saint en habit de chevalier, le faucon à la main.

L’abbaye augustinienne de Chaumouzey avait dans son église une chapelle dédiée à saint Thibaud, où l’on vénérait quelques reliques. Près de cette abbaye existait une fontaine appelée « Saint Thibaud ».

Il y en avait aussi une autre, près d’Ambacourt, où de nombreux pèlerins accouraient pour la guérison des fièvres.

Diocèses de Troyes et de Verdun

L’ancien bréviaire de Troyes faisait mémoire de saint Thibaud le 1er juillet ; le bréviaire actuel le 3 juillet. Dans ce diocèse son culte remonte à l’époque de sa canonisation.

La bibliothèque de Troyes possède une messe de Saint Thibaud écrite vers 1080. Dans ce diocèse existent trois églises paroissiales dédiées à ce saint : celle de Saint-Léger-sous-Brienne, celle de Mesgrigny et celle de Saint-Thibault près de l’Isle-Aumont. Cette dernière était connue autrefois sous le nom de «Village de saint Thibault». Dans celle-ci se trouve encore une statue équestre du saint en habit de chevalier ; il y a aussi un très beau vitrail du XVIème siècle le représentant en habit de chasseur, avec le faucon au poing, entouré par une meute de chiens, parmi lesquels on remarque un lion, symbole de puissance.

Sur le territoire de la commune de Fralignes se trouvait une chapelle en l’honneur de saint Thibault avec une statue équestre qui le représentait en habit de chasseur.

L’honorent aussi d’un culte particulier les abbayes de Montier-la-Celle, de Paraclet et de Saint Etienne.

A Vaucouleurs, diocèse de Verdun, il existait autrefois un prieuré Saint-Thibault. Un faubourg de cette ville porte encore le nom de saint Thibault.

La ville de Saint-Mihiel avait aussi un prieuré dit de Saint-Thibault dirigé par les Minimes.

 

En Belgique

 

A Chiny

Peu après la mort de notre saint, Louis, comte de Chiny, sachant qu’il avait exercé le métier de charbonnier au début de son retrait du monde, fit construire une chapelle en son honneur sur une montagne, où le saint aurait eu sa cabane et où il aurait passé ses nuits en prière devant une croix.

Il appela ce lieu Suxy, nom qui selon une tradition populaire, ferait allusion à la phrase prononcée par le comte, alors qu’il mangeait du miel sauvage. « Mella hic sylvestria suxi ».

Petit à petit, Suxy se peupla, surtout à cause des guérisons merveilleuses qui s’y opéraient, à tel point qu’elle devint une ville qui fut, par la suite, détruite en 1430.

Actuellement il reste encore à Suxy le ruisseau de la chapelle, la chapelle de saint Thibaud, dans laquelle se trouve un autel du saint avec une belle statue, et la fontaine (source) de saint Thibaud, aujourd’hui très petite mais toujours fraîche et jaillissante même les années de sécheresse comme ce fut le cas en 1848.

A cette source, les malades, surtout ceux atteints par la fièvre, vont souvent puiser de l’eau et après l’avoir fait bénir, la boivent et obtiennent des effets bénéfiques. (D’après une lettre du Révérend Père, curé de Chiny, datée du 10 octobre 1949).

 

A Marcourt

Un lieu très connu pour sa dévotion à saint Thibaud est la dénommée « Montagne » de Saint Thibaud, près de Marcourt, faisant partie du canton de Laroche, province du Luxembourg.

Depuis pas mal de temps le culte de saint Thibaud est en vigueur au château de la « Montagne ». Dès 1639, le curé de Marcourt, Charles Jamotte, fit construire dans une partie du château, tombée en ruine, une chapelle en l’honneur de saint Thibaud.

On y inscrivit également l’épitaphe : « Hic Theobaldus vos exponit turbat dolores – Fac precor ut superi cuncta petita ferant ».

Sur cette même « Montagne » existe aussi une source dite de « Saint Thibaud ». En ce lieu le culte populaire est resté très fervent. Tous les ans, le 3 mai, est chantée une messe solennelle, à laquelle assistent de nombreux pèlerins venus des villages voisins. Je me souviens, que lorsque j’étais encore enfant, les gens de mon pays et des alentours se rendaient, à pied, très nombreux à cette fête.

Aujourd’hui de nombreux pèlerins s’y rendent même en dehors de cette date. (D’après une lettre du Révérend Père, curé de Chiny, datée du 10 octobre 1949).

Au Luxembourg

Dans un lieu appelé « Einselter », près de Mersch, existe une chapelle solitaire, érigée en 1896 en l’honneur de saint Thibaud et de saint Donat.

La fête liturgique de saint Thibaud est célébrée le 9 juillet avec rite double dans tout le diocèse. La fête populaire se déroule avec une participation massive du peuple le premier lundi de juillet. On y chante la messe et l’homélie parle de la vie du saint. (D’une lettre du Révérend E. Donckel, professeur du Grand séminaire du Luxembourg, datée du 21 septembre 1949).

A Pettingen, dans les forêts où vécut saint Thibaud pendant quelque temps, existe une chapelle où l’on conserve quelques reliques. La dévotion envers notre saint est très vive, ainsi que pour son fidèle ami Gauthier.

 

En Autriche

Charles Jamotte assure que dans un faubourg de Vienne, depuis plusieurs siècles, existait une chapelle dédiée à saint Thibaud. Les Pères Carmes s’établirent dans ce faubourg en 1661, et voyant la dévotion du peuple pour notre saint, avaient remplacé la petite chapelle par une église, beaucoup plus grande, en dédiant l’autel principal à Marie et l’autre à saint Thibaud, ici représenté en habit d’ermite.

 

 

La translation solennelle du bras droit à Sossano

(De Vicence à La Vangadice)

 

La paroisse de Sossano, où saint Thibaud vécut pendant neuf ans et y mourut, ne possédait de lui, jusqu’en 1950, qu’une toute petite partie de chair. Maintenant elle s’honore d’avoir son bras droit, ce bras qui tant de fois s’est levé pour bénir et accomplir des prodiges.

Ce don inestimable est dû à la bonté et à la générosité de Son Excellence Monseigneur Guy Mazzocco, évêque d’Adria et du révérend D. Guy Stocco, Archiprêtre V. F de Badia Polesine, pour lesquels on conservera une reconnaissance éternelle.

La translation de la relique insigne, préparée par de long mois de travaux et de prières eut lieu le soir du 22 septembre 1950, avec une solennité exceptionnelle.

Apportée à l’église archiprétale de Noventa Vicentina, l’urne précieuse (travail excellent de la fameuse entreprise Ditta Conco Roberto da Cogolbo di Tregnago) fut donnée à la paroisse exultant de joie, par Son Excellence Monseigneur Guy Mazzocco, évêque d’Adria.

La conclusion solennelle des fêtes en l’honneur de saint fut présidée par Son Excellence Charles Agostini, Patriarche de Venise, qui dans un office solennel prononça, le dimanche 24 septembre, une très belle et éloquente homélie, participa, l’après-midi, à la grandiose procession et s’adressa de nouveau à la foule immense venue de partout.

Maintenant le bras vénéré repose dans la niche préparée à cet effet sous l’autel du saint. Les habitants de Sossano le garderont avec un soin jaloux et un légitime orgueil.

Et dans les moments d’épreuve et dans le besoin, invoqué avec foi, sera pour Sossano l’aide, la force et la protection.




Bibliographie