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Catégorie : Vies romanes

édition (ms. BnF, fr 24870 [Gallica], fos 46-52), traduction et notes par Marie-Geneviève Grossel, Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis.

1 Incipit Vita beati Theobaldi 

Commencement de la Vie du bienheureux Thibaut

Ore antandez, tres douce gent,

Un dit qui est et bel et gent

Et fetes feste et joie tuit

De seint Thibaut et grant deduit.

Seinz Thibaut de tres bone anfance                  5

Fuit engendrez de gent de France

El terrouel de Troiesins

Mes il fui norri a Provins.

Et Arnoul avoit non ses per,

Et Guieline fu sa mere,                                 10

Et paranz es quens de Champaigne

Et a l'evesque de Vianne

Qui Thibaut estoit apelez,

Avant que seinz Thibauz fut nez.

Ecoutez à présent, très douce assemblée,

Un récit qui est beau et noble

Et soyez tous en fête et en joie,

Et en grande réjouissance pour saint Thibaut.

Saint Thibaut à la valeureuse enfance

Avait été engendré d'une famille de France

Au territoire du Troyesin ;

Mais c'est à Provins qu'on l'éleva.

Son père se nommait Arnoul

Et Guieline était sa mère.

Il était apparenté au comte de Champagne,

Ainsi qu'à l'évêque de Vienne

Qui portait le nom de Thibaut,

C'était avant la naissance de saint Thibaut.

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2 Lectio Libri Sapiente 

Lecture du livre de la Sagesse

Ce fuit au tans Herri li rois                            15

Qui tint le regne des François

Et au tans Phelippe son filz,

Rois de France, ce dist l'escriz,

Que li seinz vout en sa jauvrece

An son cors metre grant destrece,                  20

Geüner et vestir la here,

Por ce que il vout a Deu plere.

Mist si an Deu tote sa cure

Que de richece n'avoit cure.

Cis seint Thibauz que vos oiez                       25

Fuit chevalier por veritez,

Mas pou maintin chevalerie,

Car meuz amoit plus povre vie.

Seinz Thibauz, li Deu chevalier,

Contre Pasques vout tot laissier                     30

Terre et paranz et maisons

Et totes ses possessions.

O soi menai un chevalier

Qui estoit apelez Gautier,

Deus escuiers ne plus ne mains ;                   35

Soi quart an ola droit a Roins

Ausint com pour querre harnois

Con chevalier de lor androis.

Més quant il furent ostelé

A seint Remi an la cité,

Li dui chevalier seulemant                            40

Le soir pristent lor parlemant ;

Apuis s'en vont a lor somiers,

Lessent harnois et escuiers

Que dou lor n'amporterent plus

Feur les robes qu'orent vestus                       45

C'était du temps du roi Henri,

Qui tenait le Royaume de France

Et au temps de son fils Philippe,

Roi de France, comme le dit mon texte,

Que le saint voulut en sa jeunesse

Mettre son corps en grande détresse,

Jeûner et revêtir la haire,

Car il voulait plaire à Dieu.

Il plaça si bien en Dieu tous ses soins

Qu'il ne souciait pas de la richesse.

Ce saint Thibaut dont vous entendez conter

Etait chevalier en vérité,

Mais il ne vécut pas longtemps la chevalerie :

Il préférait la vie de pauvreté.

Saint Thibaut chevalier de Dieu,

Au temps de Pâques, voulut tout abandonner

Sa terre et ses parents, sa maison

Et toutes ses possessions.

Il emmena avec lui un chevalier

Qui répondait au nom de Gautier

Et deux écuyers, ni plus ni moins

Il était le quatrième pour s'en aller droit à Reims,

Comme s'il partait chercher son armement,

Ainsi que font les chevaliers de son lieu.

Mais quand ils eurent pris hébergement

A Saint Remi, dans la cité,

Les chevaliers, [restés]seuls tous les deux,

Eurent ensemble une discussion,

Puis s'en allèrent près de leurs chevaux de somme

Et laissèrent armes et écuyers.

De leurs biens ils n'emportèrent

Rien que les robes qu'ils avaient sur le corps

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3 …iustum deduxit [Dominus] per vias rectas [ et Christus]1 

1Dans le texte biblique, le sujet de tous les verbes est Sapientia, la Sagesse De Dieu (qui donne son nom au présent Livre, ici cité dans le chapitre X) ; mais l'auteur de l'Epître Farcie remplace Sapientia par Dieu lui-même, il oublie (?) cependant ses intentions, au titre 7 où le Haec féminin ne peut représenter que sapientia et non Dominus.

…Le Seigneur Dieu et Le Christ ont conduit le Juste par les chemins de rectitude…

Or oiez tres bele avanture

Qu'avint si con dit l'escriture.

Car a l'issir de la cité,

Ont deus pelerins ancontré

Vestuiz d'esclavigne etde here.                      50

Et cil qui voloient bien fere

Ont demandé sanz plus atandre

Lor deus esclavignes a vandre.

Lor robes et lor chauceüres,

Lor chemises por heres dures,                       55

Ont doné es pelerins

Por avoir senz plus lor tapins,

Et maintenant s'en sunt torné

Quant il se furent atorné,

Nuz piez ont tant tenu lor herre                     60

Qu'i vindrent en tioche tere.

La quistrent cil dou menu pain

Por Deu et au soir et au main

Et si firent plusors mestiers.

Corboilons firent et paniers                           65

Pierres porter, maçons servir,

Bois coper et herbes vuilir

An yver portoient charbon

Quant la galee est en saison.

Mes quant li seinz se porpansa                      70

Que longuemant demoroit la,

A Gautier dit, son compaignon :

« Frere, ci plus ne remainron,

Mes a saint Jaque de Galice

Alons et laissons la malice                            75

De ceste terre ou sejorné

Avons et yver et esté.

Si façons nos pelerinege ;

Si por façons nostre vïege. 

Ecoutez à présent une très belle aventure !

Elle se produisit comme le dit mon écrit :

En sortant de la cité,

Ils ont rencontré deux pèlerins

Qui avaient vêtu la robe [du pèlerinage] et la haire

Nos deux chevaliers qui voulaient faire le bien

Leur ont demandé sans plus attendre

De leur vendre leur tenue,

Robes et chausses et chemises [de corps],

En échange des haires dures,

Ils ont tout donné aux pèlerins

Pour ne posséder rien que le manteau.

Sur le champ, ils s'en sont retournés,

Dès qu'ils furent ainsi habillés,

Et les pieds nus, ils ont marché si longtemps

Qu'ils arrivèrent en terre d'Allemagne.

Là, ils mendièrent un peu de pain

Pour Dieu, le soir et le matin

Et ils exercèrent divers métiers :

Ils firent corbeilles et paniers

Portèrent des pierres, servirent les maçons,

Coupèrent le bois, cueillirent les légumes.

En hiver, ils transportaient du charbon

Quand la saison [r]amène le gel.

Alors le saint se mit à penser

Qu'il demeurait bien longtemps en ce lieu

Et il dit à Gautier son compagnon :

« Frère, nous ne resterons pas davantage ici,

Mais à Saint-Jacques en Galice

Allons-nous en ; laissons la méchanceté

De cette terre où nous avons séjourné

Tous ces hivers et ces étés.

Accomplissons notre pèlerinage,

Préparons donc notre route

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4 …honestavit illum in laboribus…

[Il] a fait fructifier ses travaux

Si con je truis en la liçon,                             80

Seinz Thibauz et ses compainon,

Nuz piez, s'en vont com pelerin

Droit a Seint Jaques lor chemin.

Et quant furent au retorner

Seinz Thibauz ot a l'ancontrer,                       85

En semblance d'un crestïen,

Un deauble, un Egicïen,

Qui estoit ou chemin couchiez

Ausi con s'i fuist trabuichiez.

Seinz Thibaut lou chemin venoit                     90

Qui nul garde ne s'en prenoit.

A cel deauble s'açopa

Si qu'il a terre trabucha.

Onc n'an fist chiere ne samblant,

Ainz se leva tout maintenant.                        95

Et li maufez, li anemiz,

Tantost s'en est esvanaÿz,

Qu'il ne parut ne ça ne la,

Mais con fumee s'en ala.

De ce ne fu pas grant mervoile                    100

Se cil qui tot mal aperoile

Por aginginier et bas et haut,

Si vout decevoir seint Thibaut

Quant le fil Deu nommeemant

Qui sus toz est omnipotanz,                         105

Tanta li felons Sathanas,

Quant li dist qu'il descendit bas,

S'il estoit fiz de Deu antier

Del pignon de ce grant mostier.

Comme je le trouve dans la Lectio

Saint Thibaut et son compagnon

Les pieds nus s'en sont allés comme pèlerins

Sur le chemin qui mène droit à Saint-Jacques.

Alors qu'ils s'en revenaient

Saint Thibaut fit la rencontre

D'un diable, un Egyptien,

Qui avait pris les traits d'un chrétien

Et gisait couché sur le chemin

Comme s'il avait fait une chute.

Saint Thibaut marchait sur la route

Et n'était en rien sur ses gardes,

Si bien qu'il se heurta à ce diable

Au point de tomber sur le sol.

Il ne manifesta aucun trouble,

Mais se releva aussitôt

Et le démon, l'Adversaire

Immédiatement disparut

Au point de ne laisser aucune trace :

Il s'évanouit comme une fumée1.

Cela n'a rien d'étonnant

Si celui qui machine tout le mal

Pour abuser grands et petits

Voulut ainsi tromper saint Thibaut,

Puisque le Fils de Dieu en personne

Qui est tout puissant sur tout être,

Satan le fourbe L'a tenté

En Lui demandant de Se précipiter

S'Il était vraiment le Fils de Dieu 

Depuis le faîte du grand monastère2.

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1 C'est le propre du démon de disparaître « comme une fumée », cf La Vie d'Antoine par Athanase d'Alexandrie, prototype du genre. 

2 La traduction de Temple (de Jérusalem) par moustier (monastère, abbaye) fait partie des habitudes (parfaitement volontaires) du Moyen Age d'aligner les réalités antiques sur celles de son temps.

 

5 …in fraude circumvenientium…

Il l'a assisté contre les oppresseurs

Si con aloient lor chemin                             110

Seinz Thibauz et du pelerin

Et il urent deus jorz herré

Antre aus trois lor chemin ferré,

Dou jorz sanz boire et senz mengier,

Ne onques n'am firent dangier                     115

Avernes passerent tuit trois.

Onc n'i maingerent nule foiz,

Mas seinz Thibauz et nuit et jor

Por aus prioit Nostre Seignour,

Tant com pain trove li seinz hons.                120

Que nous surent si compainons.

Deu en loa et prist le pain.

Tantost le botai an son sein

Et puis dist a sa compainie :

« Seignor ! ne vos esmaez mie,                   125

Mas alons a cele aigue la,

Et si mainjons quant vos plera. »

De ce vont entre aus consoilant

Car mont en furent mervoilant

Si distrent antre aus balemant :                   130

Que maingerons nos an presant ?

Car il n'a vile ci antour

Ne cité ne chastel ne bourg

Dom puiseins avoir que maingier »

Et li seinz les fist arangier                          135

Si lor dona dou pain trové

Tant qu'il furent tuit saoulé,

Et s'an firent grant remenant,

Qu'il donerent a povre gent,

Qui garissoient de toz maus,                       140

De fi, de fievre, sain et saus.

De ce randerent grant honour

A Jhesu Crist Nostre Seignour

Ainsi, ils allaient leur chemin,

Saint Thibaut avec les deux autres pélerins.

Ils marchèrent pendant deux jours

Tous les trois sur la grand-route,

Oui, deux jours sans boire et sans manger,

Mais cela ne les rebuta nullement,

Tous les trois traversèrent l'Auvergne

Sans manger quoi que ce soit.

Saint Thibaut priait la nuit et le jour

Pour eux trois notre Seigneur,

Si bien que le saint homme trouva du pain

Et ses compagnons n'en surent rien.

Car, louant Dieu, le saint saisit le pain

Et il le cacha immédiatement dans son giron,

Puis il déclara à ses compagnons :

« Seigneurs, ne soyez pas inquiets,

Allons plutôt près de cette source

Et là, mangeons quand vous le désirerez. »

Et ils avançaient en discutant ensemble,

Car ils étaient dans un grand étonnement

Et ils se disaient entre eux bonnement :

« Que mangerons-nous à présent ?

C'est qu'il n'y a ici aucune ville

Ni cité ni château ni bourg

Dont nous pourrions obtenir de quoi nous nourir. »

Le saint les fit prendre place

Alors il leur donna le pain qu'il avait trouvé

Assez pour qu'ils fussent totalement rassassiés

Et il leur en resta en abondance1

Qu'ils distribuèrent aux pauvres gens

Et de ce pain, ils les guérissaient de toute maladie 

De fic2, et de fièvre ils étaient guéris.

Ils en rendirent grand honneur

A Jésus Christ Notre Seigneur.

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1 Evidente allusion à l'Evangile de la multiplication des pains, épisode redupliqué dans nombre de Vitae de saints.

2 maladie, ladrerie, mal de peau.

 

6 …custodivit illum ab inimicis…

Il l'a gardé contre ses ennemis

Apres avint, si com trevon,

Que sainz Thibaut son compainon                 145

Deproia tant qu'il li queïst

Un povre clerc qui l'apreïst

Des lettres tant qu'il antandist

Ce que la lettre li deïst.

Et tantost il li amena                                  150

Un mestre qui tant l'anseigna

Sept seaumes et la kyrïele

Qui li sembloit et bone et bele.

Apres out besoing dou sautier.

Dist a son compain, dam Gautier,                 155

Priast le metre por amour

Que ves France deïst son tour,

Et ou premier chatel queïst

Sire Arnoul et qu'i li deïst

Que un sautier a Thibaut donast                   160

Son fil, et qu'i li anvoiast.

Li maitre, avant qu'i s'en tornast

A seint Thibaut s'en retornast,

Puis li anquist et demandoit

Quel chose a son pere mandoit                    165

Et a sa mere autresi ;

Et seinz Thibauz tantost li dist : 

« Vez ci cest petit pain antier

Que je ous por Deu a un mosteir.

Ce porterez a mon pere,

Et me salüerez ma mere.                            170

De riens plus ne puis fere don,

Mas de un sautier me facent don. »

Puis comme nous le trouvons [dans le livre]

Il arriva que saint Thibaut pria tant son compagnon

Que celui-ci lui trouva

Un pauvre clerc pour lui apprendre

A lire, assez pour comprendre

Ce que dit la Lettre.

Immédiatement il fit venir auprès de lui

Un maître qui lui enseigna longuement

Les sept psaumes et le kyriale

Cela lui semblait et bel et bon.

Puis il eut besoin du psautier

Et il demanda à son compagnon, Seigneur Gautier,

De prier son maître au nom de leur amitié

De se mettre en route pour la France

Et à la première ville-forte rencontrée

D'envoyer message au Seigneur Arnoul

Pour lui demander de donner un psautier

A son fils Thibaut, et de lui faire envoyer ;

Le maître avant de partir

Vint auprès de saint Thibaut

S'enquérir et apprendre

Ce qu'il voulait faire dire à son père,

Ainsi qu'à sa mère.

Saint Thibaut lui répondit aussitôt :

« Voici ce petit pain entier

Que j'ai obtenu dans une abbaye au nom de Dieu

Vous le porterez à mon père

Et vous saluerez ma mère.

Je ne puis donner rien de plus.

Qu'ils me procurent toutefois un psautier. »

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7 … et certamen forte dedit illi ut vinceret …

Il lui donna la victoire dans un rude combat

Quant li maitres a Provins vint,

Or oiez commant li avint !                           175

Le pere seint Thibaut trova,

Et sa mere li demanda

Quel vie Thibauz demenoit

Et comment il se contenoit ;

Et li metres lor devisa                                180

Tote la vie qu'il mena,

Et puis si lor baila le pain

Que il aportoit an son sein

Le pain reçurent prestement

Et löent Deu de lor present.                         185

Quiconques de cel pain manjoit,

De totes fievres garissoit.

Li pere et la mere ausiment

De lu veïr hurent talant.

De hors Treviers un orme avoit                    190

Ou seinz Thebauz sovant aloit.

Un jor i trova voirement

Son pere, dont il fut dolent.

Et por ce qu'il l'a trové,

Se tint dou tot pour fol prové,                       195

Se an cele terre sejornoit.

Mas a Rome an iroit tot droit

Car il panse aler outre mer

Por le sepucre viseter.

Si vint an cele Lonbardie                             200

Que l'on apele Ytalie,

Une contree male et dure,

Car qui va la de lu n'a cure.

Gautiers fuit travailiez et las

Qu'il ne pot fere avant un pas,                     205

Ne pout le travaul sofrir plus.

Ainz se randi et fut reclus.

La morut, si com nos trovons,

Vras confers an religion.

Quand le maître arriva à Provins,

Ecoutez comment il procéda.

Il alla trouver le père de saint Thibaut.

Et sa mère lui demanda

Quelle vie menait Thibaut

Comment il se comportait.

Le maître leur exposa

Quel genre de vie il menait.

Puis il leur remit le pain

Qu'il avait apporté, placé en son giron.

Ils s'empressèrent d'accepter ce pain

Et louèrent Dieu du présent.

Quiconque en mangeait

Guérissait de toutes les fièvres.

Le père ainsi que la mère

Eprouvèrent le désir de voir leur fils.

Il y avait hors la ville de Trèves un orme

Auprès duquel souvent saint Thibaut se rendait.

Un jour en vérité il y découvrit

Son père et en éprouva de l'ennui ;

Et pour l'y avoir trouvé,

Il pensa qu'il serait vraiment fou

S'il demeurait en cette terre.

Il s'en irait plutôt tout droit à Rome,

Car il avait l'intention de visiter

Outremer le Sépulcre.

Il arriva donc en Lombardie

Dans le pays qu'on appelle Italie,

Une région mauvaise et dure

Qui va là-bas se soucie peu de sa personne !

Gautier était épuisé et souffrant

Il n'aurait pu faire un pas de plus

Il lui fut impossible d'en souffrir davantage.

Il devint moine et se fit reclus

C'est là qu'il mourut, comme nous le lisons,

Parfaitement confirmé dans sa foi.

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8 ...hec venditum iustum non dereliquit …

Elle n'abandonna pas le juste vendu

Quant sainz Thebauz son compainon             210

Ot mis an la religion,

Si se remist an son viage

Pormi cele terre sauvaige.

Un divers leu an un roichier

Trova li seinz por soi couchier.                     215

Cel leu estoit mont ancïen,

Car, des le tans Salustïens

Qui fust ampereres de Rome,

N'i avoit abité nul home.

Et si con li seinz ce leu vit                           220

Qui mont estoit ort et despit,

For por ceu qu'il qu'il li fu avis

Que mostier i avoit jadis,

Ce leu divers por Deu requerre

Ala li seinz es seignors querre.                    225

Mont volontiers l'ont otroié

Au seint quant il les out proié.

Cel leu que seinz Thebauz trova

Qu'es seignors terrïens rova,

Salanica estoit nommez,                             230

Et ore est Gobes apelez.

Tote sa vie y demora

Deu y servi et anora.

Ne onques a droit ne a tort

N'i mainja riens qui gostat mort.                  235

Pain d'orge et egue soulemant

Usa li seinz mont longuemant.

Ancor an manjoit mont petit,

Si com nous trovons an l'escrist.

Et quant il avoit jeüné,                                240

Si se batoit a grant planté.

Quand saint Thibaut eut remis

Son compagnon à l'ordre des moines,

Lui reprit sa route

Parmi cette terre sauvage.

Et le saint trouve un méchant lieu

Dans les rochers, pour s'y coucher.

L'endroit était fort ancien

Car depuis le temps de Sallustien

Qui fut empereur de Rome

Nul homme n'y avait habité.

Dès qu'il vit cet endroit

Qui était vraiment laid et misérable,

Ayant pensé en lui-même

Que jadis il y avait eu là un monastère1,

le saint se rendit auprès des seigneurs du lieu

Le demander pour y prier Dieu.

Ils le permirent bien volontiers

Au saint quand il leur en fit la prière.

Cet endroit que saint Thibaut avait découvert

Et qu'il alla demander aux possesseurs de la terre

Portait le nom de Salanica.

Aujourd'hui on l'appelle Gobes.

Il y demeura toute sa vie

Il y servit et honora Dieu

Et jamais justement ou injustement 

Il n'y mangea quoi que ce soit qui ait été tué2.

Il ne prenait que du pain d'orge avec de l'eau

Et il fit cela très longtemps.

Encore n'en mangeait-il que bien peu

Comme nous le lisons dans le texte 

Et quand il avait jeûné, 

Il se donnait longuement la discipline.

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1 Là aussi possible référence au lieu où Jérôme fait s'arrêter Paul premier ermite, en un lieu « sauvage » où il y avait eu anciennement un « temple des idoles » ; mais la Vita latina parle d'une veteris ecclesiae, c'est donc plutôt un contrepoint avec variations qu'une citation proprement dite.

2 Là encore évidente référence aux Vitae Patrum, cf Apophtegmes divers (« maîtrise de soi ») dans l'édition des Pères de Solesmes : la visite de l'abbé Hylarion à l'évêque Epiphane de Chypre qui lui propose un repas avec au menu des « oiseaux » et qui s'attire cette réponse : « Depuis que j'ai pris l'habit, je n'ai pas mangé de chose qui ait reçu la mort ».

 

9 descendit cum illo in foveam


 elle descendit avec lui dans la fosse

Tot yssint com je truis escrit

Vos conterai je de son lit.

Mervoilous est, si com me samble

Qu'il est de une huche de tramble ;               245

Estrein ne mouse n'avoit point,

Mas un tronchet trestot a point

Qui au chevet estoit assis,

Et por dessus un linceul mis.

An s'esclavigne et an sa here                       250

Dormoit por penitance fere.

N'onques n'i dormi an gisent,

Mes an son lit tot an seant.

L'on aimme par tot la contree

De seint Thebaut la renommee.                    255

De totes parz venëent gent

Por oïr son anseignemant

Et li seinz hons les aberjoit,

Et de ses biens amenistroit.

Un clerc qui avoit non Denis,                       260

Diacre estoit, ce m'est avis,

Aveques seint Thebaut manoit.

Abauivre li maenistroit

Es hotes queli seinz avoit

Et de pain et de vin servoit.                         265

Le soir devant estoit baü

Li vins qui an lor baril fu.

Si fut tot vuit, n'i avoit rien.

Li diacres le savoit bien.

Et pelerin furent venu                                 270

Qui mont grant chau hurent aü.

Li diacres amesnistra.

Dou pain es pelerins dona,

Et li seinz demanda le vin

Por doner a un pelerin.                               275

Deus foiz ou trois le demanda,

Et au diacre commanda

Et dist : «  Denis, vin aportez !

A ces pelerins an donez ! »

Li diacres ne sot que dire.                           280

Au baril vint et se le tire

Tout contre amont a granz esforz.

Li vins qui serodoit dehors

A grant ondes, tant estoit plain

Qu'il li sailoit de ci qu'o sein.                       285

Li ostes an furent molt lié

Et dou miracle mervoilié,

Don il randirent tuit loanges

Et chanterent le chant es anges

Exactement comme je le trouve écrit

Je vais vous parler de ce qu'était son lit :

Il était stupéfiant, à mon avis,`

Car c'était un coffre fait de tremble

N'y avait là ni paille ni mousse

Mais simplement une souche

Qu'il avait placée à la tête

Par dessus était posé un drap de lin

Il y dormait par esprit de pénitence

Avec son manteau et sa haire.

Pas une fois il ne dormit allongé

Mais il se tenait assis dans son lit1.

La renommée de saint Thibaut

Etait chérie par toute la contrée.

Les gens affluaient de toutes parts

Pour écouter son enseignement

Et le saint homme les hébergeait.

Un clerc qui s'appelait Denis

Administrait ses affaires ;

Il était diacre, à ce que je pense,

Et il résidait près de saint Thibaut.

Il lui revenait d'abeuvrer

Les hôtes que le saint recevait.

Il les servait de pain et de vin 

Ce jour-là avait été entièrement bu 

Le soir d'avant, le vin qui était dans leur baril.

Il était complètement vide, plus une goutte !

Le diacre le savait parfaitement.

Et les pèlerins étaient venus

Qui avaient eu terriblement chaud.

Le diacre accomplit ses fonctions.

Il donna du pain aux pèlerins

Et le saint réclama du vin

Pour faire boire l'un des pèlerins.

Il le demande deux et trois fois

Et ordonne à son diacre

« Denis, apportez du vin 

Et donnez-en à ces pèlerins ! » 

Le diacre ne sait que répondre.

Il va au baril, il tire le vin,

Il le fait remonter jusqu'à la bonde à grands efforts.

Le vin jaillit hors du baril,

A flots et il y en avait tant

Qu'il lui montait jusqu'à la poitrine !

Les hôtes en furent vraiment ravis

Et émerveillés du miracle.

Ils en louèrent le saint

Et entonnèrent le chant des anges2.

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1 Modèle : l'ermite Jean dans l'Historia Monachorum in Æegypto de Rufin, qui dormait toujours assis.

2 C'est-à-dire le Gloria in excelsis Deo

 

10…donec adferret illi sceptrum regni…

jusqu'à ce qu'elle lui eut procuré le sceptre royal

Mont fu tenuz li seinz a ssaige.                    290

Por ce fu transmis an message.

Quant il out passé Lionel,

Un chatel qui est bon et bel,

Trova un gué grant et profont.

Deme lee avoit de lonc.                              295

Travaliez fui, dota lou gué

Qui bien deus tanz avoit de lé.

Sus une charrete monta

Por lou gué que forment dota.

Quant l'Enemiz vit bien son leu,                    300

Qui vit la charrete ou milieu

Dou gué, si trait a ssoi sa peue,

Si en arrecha une reue

Et la charrete s'achanta,

Et li guez maintenant secha.                        305

Li charretiers sa roue prist

Et an son leu arrier mist

Onc li seinz ne s'i soila,

N'onques sa robe n'i moila.

Un acointe avoit li seinz hon,                       310

Qui Odenin avoit a non.

Tant formant estoit deshetiez,

De fievre quartene antechiez

Sovant sambloit que il fust morz

Pour un fi qu'il a voit ou cors.                      315

Seint Thebauz sovant deprioit,

Et seinz Thebauz lou refusoit,

Et disoit : « Amis, je sa bien

Que Deux le te fet por ton bien. »

Et tant out cel hons egregié                         320

Que seinz Thibaut en out pitié.

Si commanda de maintenant

Que au mostier fut portez corrant,

Et li seinz sa messe chanta

Et por l'anfert Deu depria,                           325

Tant qu'il s'en ala sains et saus,

Ne onques puis ne santi nuns maus.

On tenait le saint pour un homme de grande sagesse

Pour cette raison, il fut envoyé comme messager.

Mais alors qu'il avait passé Lionel1,

Une ville-forte, bonne et belle,

Il se trouva devant un gué long et profond

Qui mesurait une demi-lieue.

Il en fut tourmenté et éprouva de la crainte,

Car le gué était encore deux fois plus large [que long]

Il monta sur une charrette

Pour passer ce gué qui l'effrayait tant.

Quand le Diable vit que la situation lui convenait

Au moment où la charrette se trouvait au milieu,

Il ramène à soi sa patte

Et arrache l'une des roues :

La charrette se renverse.

Aussitôt le gué s'assécha,

Le charretier saisit sa roue,

Il la remit à sa place.

Et le saint homme ne salit absolument pas

Ni ne mouilla sa robe.

Le saint avait un serviteur

Qui s'appelait Odenin.

Il était vraiment malade,

Atteint d'une grosse fièvre quarte.

On croyait souvent qu'il était à la mort,

A cause d'une tumeur qu'il avait au corps.

Et souvent il implorait saint Thibaut,

Mais saint Thibaut refusait toujours 

Et lui disait :  « Mon ami, je sais bien

Que Dieu te fait subir cela pour ton bien. »

Cet homme fut tellement atteint

Que saint Thibaut en eut pitié.

il lui commanda alors qu''immédiatement

Il se fasse porter au plus vite en l'église.

Le saint chanta sa messe

Et pria Dieu pour le malade,

Si bien que ce dernier s'en revint sain et sauf

Et par la suite ne ressentit plus aucun mal.

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1 Lionel est Lonigo. 

 

11 …et mendaces ostendit qui maculaverunt ipsum…

elle convainquit de mensonge ceux qui l'avaient accusé

A un chatel un jor avint

Que ausit uns prestes avugle vint,

Et mont lou requist doucemant                     330

Qu'eüst aucun esligemant,

Et qu'il deproiast Jhesu Crist

Que la lumiere li randit.

Mes li seinz dit que ne faroit

Que li tel chose ne faroit                             335

Car c'est ovre de Jhesu Crit

Et es auz seinz de paradis.

Et quant li prestes antandi

La raison que li seinz randi,

Quant autre merci n'i trova,                         340

Au sergent seint Thebaut reva

Que l'eve don li seinz lavast

Ses mains que il li aportast,

Et li sergenz li aporta

Li prestes ses eulz lava,                              345

Et tantost vist apertemant.

S'an loa Deu omnipotant.

Uns chevaliers avoit un filz

Qui tant que a mort est egrotiz.

Tantost lou randit li seinz hon                      350

Et saint et sauf por s'oroison.

Et puis avint, si com trovons

An la lettre de la liçon,

Que de Rome li seinz venoit ,

Pere et mere lessié avoit                            355

Qui s'an vouloient retorner

An France a Provins sejorner.

Il lor anonça maintenant

Que morz estoit un lor anfant :

An batile a esté tuëz                                  360

Quar chevalierz est esprovez

Tant ont esté corrocié

Que sept jorz ont le cors velié. 

Dans une ville-forte, il se produisit aussi un jour

Qu'arriva un prêtre aveugle.

Il supplia le saint avec douceur

De lui obtenir quelque allègement

Et de demander à Jésus Christ

Qu'Il lui rendît sa vue.

Mais le saint affirma qu'il n'en ferait rien,

Qu'il n'exaucerait pas pour lui une telle demande

Car c'est œuvre réservée à Jésus Christ

Et aux saints qui sont dans le paradis.

Lorsque le prêtre eut entendu

La raison que le saint lui donnait

Et qu'il ne trouva pas en lui d'autre pitié,

Il demanda alors au serviteur de saint Thibaut

De lui apporter l'eau

Dont le saint usait pour se laver les mains1.

Le serviteur la lui apporta

Et le prêtre lava ses yeux avec cette eau

Et aussitôt il vit parfaitement clair.

Il en loua Dieu le Tout Puissant.

Un chevalier avait un fils

Qui était malade à en mourir,

Par sa prière, le saint homme le lui rendit

Immédiatement sain et sauf.

Il arriva encore, ainsi que nous le trouvons

Dans le texte de la Lectio

Que le saint s'en revenait de Rome,

Il y avait laissé son père et sa mère

Qui voulaient s'en retourner

En France dans leur séjour de Provins.

Il leur fit annoncer à ce moment

Qu'un de leurs fils était mort :

Il avait péri au cours d'une bataille

Car c'était un chevalier éprouvé.

Ils en éprouvèrent un tel deuil

Que sept jours durant ils veillèrent le corps du mort.

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1 Probable modèle, la Vie de saint Macaire : un aveugle venu voir l'ermite et ne l'ayant pas trouvé recouvre la vue en grattant le mur contre lequel Macaire s'appuie pour prier, en confectionnant un emplâtre avec l'eau du puits de l'ermitage et la poussière du mur, et en appliquant cette boue sur ses yeux morts. 

 

12 …et dedit illi claritatem aeternam [Dominus Deus noster].

et [Dieu notre Seigneur] lui donna une gloire éternelle.

Quant saint Thebaut vint vers la fin

Et vist qu'i torna a declin,                            365

Et pain et egue tou laissa,

Que onques le col n'am passa.

Et de ce fist grant atinence

Que herbes mainjoit an pacïence,

Pomes et racines san plus.                          370

De ce vesquist cin anz et plus.

Ne onques ne s'an vout retrere

Que touz jorz ne vestit la here,

Si que onze anz fut en ermitaige

Et quatre anz en pelerinaige.                       375

A la fin fut si afoibli

De cors, de mambres autresi

Qu'il a int demostrance grant

De son trespas trois jorz devant.

Cinc foiz se ovri la terre an haut                  380

Contre la mort de seint Thebaut,

Et quant l'espoir dou cors ysi,

Deux lou reçut quil out servi.

An junet tot le premier jor

Fina seinz Thibaut son labour                       385

Quand saint Thibaut arriva à la fin de sa vie,

quand il vit que ses forces déclinaient,

Il s'abstint totalement de pain et d'eau,

Il n'avala plus rien de tout cela,1

Il fit grande abstinence,

Car il ne mangeait plus dans sa patience

Que des pommes et des racines sans rien d'autre.

il vécut de cela pendant plus de cinq ans

Et jamais il ne voulut s'abstenir

De toujours porter une haire.

Il passa ainsi onze ans dans son ermitage

Après quatre années de pèlerinage.

Pour finir, il était devenu si faible

De corps comme de membres

Qu'il lui arriva cette grande révélation

De connaître trois jours d'avance 

                          [le moment de] sa mort :

La terre se fendit cinq fois en sa surface2

A cause de la mort de saint Thibaut ;

Et lorsque l'esprit quitta le corps,

Dieu qu'il avait servi le reçut.

C'était en juillet, le premier jour

Que saint Thibaut vit la fin de ses travaux.

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1 Le modèle de ces jeûnes divers : tantôt racines, tantôt herbes, tantôt pain d'orge à l'exclusion de tout le reste vient de la Vie d'Hylarion par Jérôme qui consacre de (très) longues lignes à décrire les menus ascétiques auxquels son saint s'essaie. 

2 Les manifestation sismiques annonçant le trépas du héros se retrouvent aussi bien pour les saints que pour le preux Roland, elles sont à la fois lointainement christiques, symboliques et empreintes de la sympathie qui lie tout dans le monde.

 

Si deprions au finemant

Sire seinz Thebauz doucemant

Queil deprist lou roi celestre

Qu'il nos menoit touz a sa destre

Au haut regne de paradis,                           390

Ou nos soiens trestuit assis.

Dites amen an cherité

Quant sarons a la fin mené.

Ci faut la vie seint Thebaut.

Prions li qu'i nos guarrt de maul.                  395

Amen, an dites touz et tuit !

Dex nos conduie ensamble o lui !

Prions donc pour finir

Seigneur saint Thibaut avec douceur

Pour qu'il implore le Roi du ciel

De nous recevoir tous à Sa droite

Dans le haut royaume de paradis,

Pour que nous y trouvions notre siège.

Dites amen par amour

Quand nous en viendrons à notre mort.

Ici s'achève la vie de saint Thibaut.

Prions le de nous garder du mal !

Toutes et tous dites « Amen »

Dieu nous reçoive avec lui !

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